Financement des entreprises et Trésorerie

Crowdfunding

Les plateformes donnent de l’oxygène aux emprunteurs

Option Finance - 17 avril 2020 - Anaïs Trebaul

Crowdfunding

Alors que les banques peuvent proposer à leurs clients les prêts garantis par l’Etat, les acteurs du crowdfunding, qui misent sur la proximité et le suivi régulier des sociétés qu’ils financent, doivent plus que jamais s’adapter pour se démarquer. La plupart d’entre eux ont donc mis en œuvre des mesures pour aider les entreprises à faire face à la crise sanitaire.

Commerces fermés, chantiers à l’arrêt, productions suspendues… Les entreprises, et notamment les PME, font actuellement face à d’importantes pertes de trésorerie. Si les banques ont pu soutenir leurs clients à travers notamment les prêts garantis par l’Etat ou en rééchelonnant leurs emprunts, les plateformes de financement participatif ont, de leur côté, également mis en place plusieurs initiatives pour soutenir les entreprises qu’elles ont financées. 

Les acteurs du crowdfunding se sont en effet rapidement rapprochés de leurs clients existants pour connaître leur situation. Certaines plateformes avaient déjà anticipé d’éventuelles questions avant les mesures de confinement. «Dès début mars, nous avons demandé à nos clients de nous contacter s’ils avaient des difficultés de trésorerie», souligne Thomas de Bourayne, président de Crédit.fr. Puis, dès le confinement annoncé, la majorité d’entre elles ont fait le point avec leurs clients. «Nous avons passé en revue tout notre portefeuille, afin d’identifier les entreprises nécessitant un aménagement de la dette en raison de la crise actuelle, indique Florian Breton, fondateur de Miimosa. Nous avons également aidé nos clients à trouver les aides publiques auxquelles ils pouvaient avoir accès.» 

Des reports de remboursement

Compte tenu de l’ampleur du choc économique sur les états financiers de certains emprunteurs, la plupart des plateformes ont vite décidé de geler les remboursements des prêts octroyés (capital et/ou intérêts, selon les plateformes), pendant des périodes allant généralement de deux à six mois. Une décision prise d’autant plus rapidement que celles-ci n’ont pas besoin de l’autorisation de leurs investisseurs pour décider d’un tel report – même si la plupart des plateformes les ont consultés –, et ce, quelles que soient leurs modalités (intérêts gelés ou non), car ils ont pour mandat d’agir dans l’intérêt des prêteurs. Plusieurs plateformes ont ainsi choisi d’accorder ce report de façon quasi systématique aux entreprises qui en faisaient la demande. Chez- Crédit.-fr, une plateforme généraliste, de nombreuses demandes ont été reçues. «Sur 500 prêts actifs, 130 reports ont été demandés, indique Thomas de Bourayne. Toutes les demandes de gel de remboursement (capital, intérêts et frais de gestion) ont été acceptées, la plupart pour trois mois, mais pour les PME les plus touchées, nous avons accepté des reports de six mois.» 

Même approche chez Prexem, où un tiers des remboursements ont été décalés de deux mois renouvelables après échange avec chaque direction. D’autres plateformes ont même décrété la suspension de l’ensemble des remboursements. C’est notamment le cas chez October, où, sur plus de 500 emprunteurs basés en France, mais aussi en Italie, en Espagne et aux Pays-Bas, seule une vingtaine a préféré continuer à rembourser leur prêt.

Des prêts à court terme

Pour soutenir la trésorerie des entreprises sans passer par un report des remboursements, certaines plateformes ont choisi de lancer de nouveaux prêts à court terme, à des montants et des taux inférieurs à ce qu’ils proposaient jusqu’alors, en misant ainsi sur la solidarité des investisseurs et le soutien de leurs partenaires. Miimosa a ainsi mis en place un prêt allant jusqu’à 30 000 euros pour les entreprises qui ont un besoin immédiat de trésorerie pour régler leurs factures. «Le but est de permettre aux entreprises qui ont sollicité un prêt garanti par l’Etat d’obtenir des liquidités le temps que les fonds leur soient versés, remarque Florian Breton. Les entreprises peuvent bénéficier des fonds en cinq jours, de modalités de remboursement souples (remboursement trimestriel ou in fine, sous neuf mois maximum) et avec un taux d’intérêt de 2 à 4 % (nous avons réduit nos frais de - 25 %). Nous avons déjà reçu, en moins de trois semaines, 30 demandes, aussi bien de nos clients que d’entreprises extérieures, et cinq ont été acceptées et vont être financées.» Même type de prêts chez Prexem, qui a mis en place un crédit de trésorerie de 5 000 à 30 000 euros, pour des durées de six à dix-huit mois avec un taux d’intérêt pouvant aller jusqu’à 5 %. «Pour plusieurs entreprises ayant des difficultés à bénéficier du prêt garanti par l’Etat, le financement que nous proposons pourrait donc venir en remplacement, ajoute Philippe Gaborieau, président fondateur de Happy Capital, qui a racheté Prexem début 2019. Nous pourrons néanmoins également proposer ce prêt à des entreprises qui ont obtenu le prêt garanti, sous certaines conditions.»

De son côté, Tudigo, plateforme plus spécialisée dans le secteur des commerces, a mis en place un prêt sur une échéance un peu plus longue. «Alors qu’habituellement les prêts que nous proposons démarrent à 100 000 euros, nous proposons, dans le cadre du Covid-19, des prêts allant de 10 000 à 50 000 euros, pour répondre au manque de trésorerie lié à la crise, avec un intérêt annuel compris entre 0 et 5 % (contre un taux entre 6 et 12 % habituellement), avec un remboursement sous deux ou trois ans et un différé possible de trois à six mois, indique Alice Lauriot dit Prévost, associée et directrice des partenariats chez Tudigo. Pour l’instant, nous avons reçu des demandes de nos clients existants, mais aussi de nouvelles entreprises, beaucoup via notre réseau de partenaires. Les premiers prêts seront en ligne d’ici à la fin de la semaine. Des prêteurs de notre communauté ont spontanément proposé de mobiliser leur épargne pour aider les entreprises auxquelles ils ont déjà prêté à sortir de la crise.»

Des aides non financières

Par ailleurs, certaines plateformes, notamment celles plus spécialisées dans la prise de parts au capital ou dans la dette obligataire – et non l’octroi de prêts avec un amortissement classique – ont choisi d’innover pour soutenir l’activité de leurs clients. La plateforme Tudigo a mis en place un site Internet original pour permettre aux commerces de poursuivre leur activité malgré la fermeture de leurs boutiques, en vendant leurs produits en ligne. «Le site est organisé comme un marché, et chacun peut décider de se faire livrer maintenant ou de récupérer ses produits sur place au moment des réouvertures, explique Alice Lauriot dit Prévost. On peut y acheter des fromages du Pays basque, du gin distillé à Grasse, des rouges à lèvres engagés, etc.» 

Même logique chez Miimosa, qui a lancé une plateforme baptisée alimentationcitoyenne.fr, mettant en relation des agriculteurs à la recherche de main-d’œuvre ou souhaitant vendre leurs produits avec des citoyens prêts à les aider.

De son côté, Wiseed mise sur la solidarité de ses souscripteurs pour venir conseiller les entreprises. «Historiquement, nous demandons à nos souscripteurs, parmi lesquels se trouvent notamment des professionnels libéraux comme des avocats et des experts-comptables, de venir apporter leurs connaissances aux entreprises dans lesquelles ils ont investi, rappelle Nicolas Sérès, président et cofondateur de Wiseed. En ce moment, ce soutien est encore plus fort, comme sur la préparation des dossiers de demande de prêts garantis par l’Etat.»

Autant d’initiatives qui ont relégué au second plan le financement de nouveaux projets de développement des entreprises. La plupart des plateformes préfèrent en effet pour l’heure se concentrer sur leurs clients, et les cofinanceurs avec qui elles peuvent parfois travailler ont également mis de côté les dossiers de nouveaux projets en cours. Résultat : si les levées de fonds lancées avant la crise ont continué à trouver quelques investisseurs, les autres sont pour la plupart bloquées pour le moment. 

Des rééchelonnements pas toujours si simples

Alors que les plateformes de financement participatif misent sur leur réactivité pour soutenir les entreprises, certains acteurs extérieurs remarquent cependant que les entreprises ont parfois du mal à obtenir les reports de prêts demandés. «Alors que mes clients ont tous automatiquement obtenu un rééchelonnement de leur prêt auprès de leur banque traditionnelle, cinq d’entre eux qui en avaient fait la demande auprès de plateformes ont eu plus de difficultés à voir ce report mis en place, observe Pierre d’Agrain, associé chez Exco. La lenteur de la mise en place du report des échéances s’explique par la structure juridique de la plateforme et des contraintes à respecter, comme la demande d’autorisation des investisseurs ou la réunion des assemblées d’obligataires. Toutefois, au final, toutes les entreprises ont pu bénéficier de ce report.»

Immobiler et EnR : des demandes de soutien nettement moindres

l Dans le domaine de l’immobilier, qui représente plus de la moitié des financements octroyés par les plateformes, les promoteurs et foncières sont pour l’instant moins affectés par des problématiques de remboursement de prêt, et ce même si la plupart des chantiers sont à l’arrêt. Certes, ClubFunding a proposé à l’ensemble des émetteurs de reporter de deux mois le versement des coupons (intérêts) – le capital étant remboursé à la fin de l’opération. «Néanmoins, 5 % d’entre eux ont préféré continuer à rembourser leur intérêt, relève David Peronnin, cofondateur de ClubFunding. Nous ne voulions pas créer de distorsion entre nos clients.» Mais dans la plupart des cas, le mode de financement des projets immobiliers épargne pour l’instant les plateformes d’un gel des remboursements. «Sur notre plateforme, comme pour la plupart des financements en crowdfunding immobilier, les prêts sont remboursés à la fin de l’opération, capital et intérêts, précise Quentin Romet, président d’Homunity. Les promoteurs ou les foncières n’ont rien à verser pendant la durée du chantier.» Pour les opérations qui devaient être remboursées dans les prochains mois, des reports ont tout de même été mis en place. «Sur une cinquantaine d’opérations qui devaient être remboursées d’ici à septembre, nous avons reporté le débouclage d’une quinzaine, estime Nicolas Sérès, président et cofondateur de Wiseed. Dans tous les cas, en crowdfunding immobilier, la plupart des contrats permettent aux entreprises de proroger leur remboursement de six mois, notamment pour prévenir certains retards de chantier.» 

l Dans le secteur des énergies renouvelables, qui est le deuxième secteur le plus financé par les plateformes, là aussi les opérateurs sont peu concernés. «Ces projets sont moins sensibles à la conjoncture : les centrales solaires déjà en service continuent à produire de l’énergie, et donc à générer des revenus, souligne Aurélien Gouraud, directeur financement énergies renouvelables chez Lendopolis. Ces opérations ne sont donc pas à risque.» De plus, les producteurs ont des contrats de vente de leur énergie sur vingt ans, avec un tarif fixé lui aussi pour vingt ans.