Financement des entreprises et Trésorerie

Interview - Jean Peyrelevade, ancien président du Crédit Lyonnais

«L’Etat ne peut pas être un bon actionnaire»

Option Finance - 25 juillet 2016 - Propos recueillis par Valérie Nau

Dans un ouvrage décapant consacré au sauvetage du Crédit Lyonnais qu’il a présidé pendant dix ans, Jean Peyrelevade dénonce le fonctionnement mandarinal des élites politiques et administratives françaises, incapables de tirer les leçons des désastres survenus dans certaines entreprises publiques.

Jean Peyrelevade, ancien président, Crédit Lyonnais
Crédit Lyonnais

Votre dernier ouvrage Journal d’un sauvetage narre par le menu le parcours du combattant qu’a été la mise en œuvre du redressement du Crédit Lyonnais, dont vous aviez été nommé président en 1993. Pourquoi publier ces souvenirs maintenant ?

D’abord, j’avais à ma disposition la multitude de notes que j’avais prises à l’époque. C’est la seule fois de ma vie où j’ai tenu un journal, heure par heure ! J’avais en effet le sentiment d’être très isolé dans un univers devenu totalement irrationnel, où le principe de réalité était nié. J’ai noté tout ce qui m’arrivait pendant dix-huit mois. Avec le recul, j’ai réalisé que cette masse d’informations constituait un témoignage exceptionnel sur la façon dont fonctionne l’Etat, et sur le comportement de nos élites politiques et administratives. Par ailleurs, j’ai longtemps cru que l’affaire du Crédit Lyonnais resterait un événement exceptionnel. En fait l’histoire s’est répétée avec Dexia, dont les pertes en valeur absolue sont du même ordre de grandeur, et qui, contrairement au Crédit Lyonnais, a été mise en liquidation. Mais ce qui m’a encore plus ébranlé, c’est Areva. Le Crédit Lyonnais était conseil du Trésor lors des réflexions qui ont préludé à sa constitution, et notre rapport recommandait de ne pas fusionner les sociétés concernées. Sous la pression d’Anne Lauvergeon, cette position n’a pas été retenue par le ministre de l’Economie de l’époque, Laurent Fabius, et nous avons même été déchargés de notre rôle de conseil… Je ne m’attendais pas toutefois à ce que l’affaire tourne aussi mal. J’ai ainsi réalisé que ce qui était arrivé au Crédit Lyonnais était loin d’être un accident isolé.
 

Vous montrez notamment comment la tutelle étatique a failli à son devoir de contrôle, ayant même beaucoup de difficultés à admettre l’état dans lequel se trouvait la banque. Comment l’expliquez-vous ?

En fait, non seulement le contrôle de l’Etat ne fonctionne pas mais une fois que la catastrophe s’est produite, l’incompétence n’est ni analysée ni sanctionnée. A aucun moment dans l’affaire du Crédit Lyonnais, on n’a cherché à comprendre comment on en était arrivé là ; il n’y a jamais eu de demande d’audit ex post. Aucun enseignement n’en a donc jamais été tiré. Pas plus que pour Dexia, dont les déboires ont été attribués à la crise financière, alors qu’ils résultaient d’une stratégie erronée et potentiellement dangereuse. En fait, il ne se passe jamais rien pour les responsables d’entreprises publiques défaillantes. Dans ces affaires, le seul jugement qui intervienne le cas échéant est un jugement au pénal. Comme les personnes concernées sont en général honnêtes, la sanction est absente. La seule accusation retenue le cas échéant, c’est celle de mauvaise information financière, et celle-ci aboutit en général soit à un non-lieu, soit à une peine symbolique.

Cette situation résulte en fait de l’organisation même de l’appareil étatique français, qui présente de fortes similitudes avec le système de mandarinat chinois : un processus de sélection fermé (en l’occurrence l’ENA et plus particulièrement les grands corps de l’Etat dont l’inspection des finances), une connivence au sommet, qui n’exclut pas éventuellement des affrontements souterrains, et un fort sentiment d’infaillibilité. La lecture du compte rendu des auditions menées par la commission d’enquête parlementaire sur le Crédit Lyonnais en 1994 est à ce titre très éclairante. On voit très bien que ceux qui figuraient dans ce cas précis à la pointe de la pyramide mandarinale – c’est-à-dire la Banque de France, la Commission bancaire, la direction du Trésor, les administrateurs représentant l’Etat, les administrateurs personnalités qualifiées et, dans une moindre mesure, les représentants des syndicats – étaient tous d’une certaine manière de connivence. Pour les représentants de l’Etat, la défaillance de l’ancien président du Crédit Lyonnais, Jean-Yves Haberer, par ailleurs inspecteur des finances et ancien directeur du Trésor, était d’autant plus incompréhensible qu’ils étaient sincèrement convaincus qu’ils étaient collectivement infaillibles.
 

Que préconisez-vous pour lutter contre cette connivence des élites politiques et économiques ?

D’abord, dans le domaine bancaire, celle-ci commence à être battue en brèche par l’existence, à présent, d’un régulateur européen, pour lequel j’ai très tôt milité. Plus généralement, je suis persuadé que l’Etat ne peut pas être un bon actionnaire, parce que la connivence naît notamment des conflits d’intérêt qu’il porte avec lui. Quand il gère une entreprise publique, l’Etat cherche à trouver un compromis entre ses différents critères d’intervention, qui sont totalement contradictoires les uns avec les autres : l’Etat actionnaire n’a pas forcément les mêmes intérêts que l’Etat politique (qui va se préoccuper du prix que paie la population pour l’électricité, les transports…) ni que l’Etat développeur (qui veut lancer de nouveaux projets) ou que l’Etat social (qui conduit à une politique salariale généreuse et à des niveaux de productivité plutôt faibles). Dès lors qu’il faut tenir compte de tous ces paramètres, la gestion d’une entreprise publique devient quasiment impossible. L’Etat devrait réguler, établir des cahiers des charges, contrôler, mais en tant qu’actionnaire, il s’affaiblit puisqu’il devient juge et partie.

Par ailleurs, il faut essayer de casser la connivence au sommet de la fonction publique. Les hauts fonctionnaires ne devraient pas être systématiquement sous statut. Je ne vois pas en effet pourquoi l’Etat devrait nécessairement recruter selon des procédures différentes de celles des grandes institutions du privé. Dans bien des cas, les contrats de travail pourraient très bien être similaires à ceux du privé, de même que les personnes recrutées ne devraient pas forcément être issues de l’ENA. La suppression de cette école pourrait même être une option à envisager. Bien sûr, le statut reste justifié pour les hauts fonctionnaires qui exercent des fonctions régaliennes.

Enfin, ceux qui ont envie de faire une carrière politique devraient démissionner de la fonction publique, ce qui permettrait de rendre les trajectoires des uns et des autres moins solidaires, et de lutter contre cette consanguinité.
 

Aucun enseignement n’ayant finalement été tiré des errements de certaines entreprises publiques depuis vingt ans, ne craignez-vous pas d’être peu entendu ?

Je pense que le statut des hauts fonctionnaires évoluera en parallèle de celui des élus car leurs sorts sont liés. La modernisation de la démocratie française s’imposera à un moment ou un autre. Si le non-cumul des mandats finit effectivement par se généraliser, si on limite le renouvellement des mandats dans le temps, si on impose aux hauts fonctionnaires qui font de la politique de démissionner, le mouvement de réforme finira par s’étendre à la haute fonction publique elle-même.

Il s’agit là d’un enjeu important car le mode de fonctionnement des élites politiques et économiques contribue à mes yeux aux problèmes actuels de la démocratie française. L’absence de réflexion sur les faillites d’entreprises publiques, comme de sanction vis-à-vis de leurs responsables, favorise aussi, d’une certaine manière, la montée des populismes.