Gestion financière

Moyens de paiement

Un tri s’impose

Option Finance - 13 novembre 2017 - Arnaud Lefebvre

Fintech, Cartes Bancaires

Moyens de paiement - Un tri s’impose

Alors que l’offre de moyens de paiement tend à se consolider, de nombreux trésoriers jugent les solutions existantes soit trop coûteuses, soit imparfaites car peu compatibles les unes avec les autres. Une situation qui pourrait toutefois évoluer prochainement avec l’apparition des paiements instantanés en Europe.

En matière de moyens de paiement, l’offre disponible a de quoi donner le tournis aux trésoriers. Au cours des dernières années, le nombre de solutions proposées a en effet eu tendance à s’envoler, sous l’effet notamment du lancement d’offres de paiement proposées par de grands groupes du numérique, comme Apple, Samsung ou encore Alibaba, mais aussi des créations de fintechs opérant sur ce segment. D’après le Boston Consulting Group, près de 9 000 de ces start-up affichant une valorisation d’au moins 100 millions de dollars sont actives dans ce domaine dans le monde ! «Entre les banques qui nous mettent à disposition leurs produits et les nombreuses sollicitations que nous recevons pour des offres alternatives, il est très difficile de faire le tri», déplore le directeur de la trésorerie d’un grand groupe.

Mais depuis quelques mois, les directions financières commencent à y voir un peu plus clair. D’abord, l’inflation du nombre de services de paiement a semble-t-il pris fin avec l’accélération  du mouvement de consolidation que connaît ce secteur. Début août, le spécialiste américain des technologies de cartes de crédit Vantiv a par exemple bouclé le rachat du britannique Worldpay, pour près de 9 milliards d’euros. Fin septembre, le numéro un danois des paiements, Nets, a accepté l’offre de reprise du fonds de private equity Hellman & Friedman ‒ lui aussi américain – pour 4,45 milliards d’euros, faisant ainsi de cette opération le plus gros LBO européen depuis 2013. Quelques mois plus tôt, MasterCard avait mis la main sur l’exploitant anglais de plateformes technologiques de paiement Vocalink pour près de 1 milliard de dollars. Face à cette frénésie acquisitive, les acteurs français ne sont pas en reste. En juillet, Ingenico s’est offert la fintech suédoise Bambora, qui opère dans la gestion de transactions en ligne et sur mobile pour la bagatelle de 1,5 milliard d’euros, soit la plus importante acquisition de l’histoire du fabricant de terminaux de paiement. A une moindre échelle, Worldline, filiale d’Atos, vient enfin de procéder à l’acquisition des filiales baltes du leader du traitement des transactions de paiements First Data Corporation, celle du fournisseur de services de paiement MRL Posnet en Inde ainsi que celle de Digital River World Payments, une des sociétés leaders dans les services de paiement en ligne. Autant de transactions qui aboutissent à une simplification de l’offre, la plupart des solutions rachetées étant intégrées aux solutions déjà commercialisées par les acquéreurs.

Des coûts d’intégration dissuasifs

Ensuite, l’offre commence également à s’homogénéiser.

Christophe Lesobre, président de la commission “Monétique et moyens de paiement”, Association française des trésoriers d’entreprise
Association française des trésoriers d’entreprise

«Après une période riche en innovation, nous avons récemment assisté à peu d’avancées, constate Christophe Lesobre, président de la commission “Monétique et moyens de paiement” au sein de l’Association française des trésoriers d’entreprise. Désormais, les initiatives se concentrent pour l’essentiel autour d’un support, la carte de paiement, et autour de deux domaines, à savoir le digital à travers des portefeuilles électroniques (“wallets”) et le paiement mobile.»
En dépit de ces évolutions, la situation n’est pas jugée totalement satisfaisante par les trésoriers. La raison : la palette actuelle de moyens de paiement reste aux yeux de beaucoup perfectible. Le fait que celle-ci repose majoritairement sur la carte se traduit par deux inconvénients majeurs. «D’une part, les commissions facturées aux entreprises pour chaque transaction en font un instrument coûteux, observe Christophe Lesobre. De plus, plusieurs heures sont le plus souvent encore nécessaires avant que l’argent ne soit crédité sur le compte – le délai pouvant même atteindre vingt-quatre à quarante-huit heures si la transaction est effectuée le samedi. Cette situation n’est pas pleinement satisfaisante dans un monde de plus en plus digital, dans lequel tout va plus vite.»

Des encaissements en dix secondes maximum

Deuxième inconvénient : les solutions proposées par les divers opérateurs sont peu, voire pas du tout, compatibles. «Sans parler de l’impossibilité d’utiliser une même solution pour l’ensemble des canaux de vente (magasin, site Web, mobile…), celles-ci ne sont pas opérables les unes avec les autres, confirme Christophe Lesobre. Pour toucher la base de clientèle la plus large possible, un groupe devrait donc déployer plusieurs de ces offres, ce qui représenterait un investissement substantiel.» Et potentiellement risqué. «Face au foisonnement récent de solutions de paiement, il est probable que plusieurs d’entre elles disparaissent en raison d’une part de marché trop réduite, met en garde Laurent Rouillac, président-directeur général du cabinet spécialisé Syrtals. Compte tenu du coût d’intégration significatif de ces outils dans les systèmes d’information, les trésoriers doivent étudier très attentivement toutes les caractéristiques et peser avantages et inconvénients du choix d’une nouvelle offre.»

Dans ce contexte, certains préfèrent se contenter de suivre les évolutions de marché. Ils sont d’autant plus inciter à faire preuve d’attentisme qu’une innovation très attendue devrait bientôt émerger : les paiements instantanés («instant payments»). «Avec cette technologie qui s’appuie sur le virement (sepa credit transfer, ou SCT), l’entreprise (comme le particulier) verra les fonds crédités en l’espace de dix secondes maximum, explique Franck de Roeck, responsable des paiements internationaux chez BNP Paribas. Surtout, à la différence des autres modes de paiement, les instant payments fonctionneront sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre : il n’y aura ainsi plus de désynchronisation entre la vente d’un produit et l’encaissement, ce qui sera très bénéfique en termes de pilotage de la trésorerie.» En outre, le coût, qui reste à définir par les banques, pourrait être attractif. «Dans la mesure où le SCT est, contrairement à la carte, gratuit, le paiement instantané devrait nous permettre d’optimiser nos dépenses d’encaissement», estime Christophe Lesobre. Pour en profiter, encore faudra-t-il cependant faire preuve d’un peu de patience. Alors que la Banque centrale européenne avait invité les établissements bancaires à proposer ce service de paiement instantané à compter de ce mois de novembre 2017, les premières offres ne devraient pas voir le jour, en France, avant mi-2018.

Un accélérateur de ventes

Même si l’attente sera relativement de courte durée, ce n’est pas une raison pour les entreprises pour écarter les services actuels. «Le moyen de paiement occupe plus que jamais un rôle central dans la finalisation d’un achat : proposer aux clients le processus le plus simple et efficace constitue à ce titre à présent un levier indispensable pour accroître le volume de ventes», prévient Laurent Rouillac. Un avis que partagent des responsables financiers. «La mise à disposition pour des clients d’un moyen de paiement aussi invisible que possible peut se traduire par une hausse de l’activité, témoigne Alexandre Gondard, trésorier groupe chez Lagardère. Nous avons déployé la solution Alipay développée par le chinois Alibaba (paiement mobile via le scan d’un QRcode) dans nos boutiques situées dans les aéroports, pour répondre à la demande de nos équipes commerciales, qui nous ont fait état d’une attente croissante émanant de nombreux voyageurs, en particulier asiatiques, pour ce service. Ce type de services présente certes un coût, mais ce dernier est moindre comparé aux gains attendus du fait de l’acquisition potentielle de clients.» Alors que la directive européenne révisée sur les moyens de paiement (DSP 2) est censée favoriser à compter du 1er janvier prochain l’innovation dans ce domaine et faciliter l’accès au marché des paiements à de nouveaux acteurs, les trésoriers n’en ont visiblement pas fini avec ce type de réflexions.

Les paiements, une activité génératrice de revenus

  • Si le secteur des moyens de paiement suscite depuis plusieurs mois un vif intérêt de la part des banques, des entreprises spécialisées et des fonds d’investissement, c’est parce qu’il offre des perspectives attractives. «Boom du e- et du m-commerce, vertus incontournables de la carte, perspectives du m-payment, nouveaux usages… : les volumes des paiements électroniques continuent à se développer sous toutes les latitudes, signale Angelo Caci, directeur général de Syrtals Cards & Beyond. Ce qui favorise le business des acteurs intervenant sur la chaîne des paiements et assure encore une bonne rentabilité. Ces tendances conjuguées soutiennent le mouvement de consolidation du secteur, ce qui contribue à tirer les valorisations des cibles vers le haut.»
  • Selon le Boston Consulting Group, 20 à 25 % des revenus bancaires mondiaux sont aujourd’hui issus des paiements. Alors que cette activité a généré près de 1 200 milliards de dollars en 2016, ce montant pourrait augmenter d’environ 1 000 milliards d’ici 2026, soit une croissance annuelle moyenne de 6 %. Une dynamique soutenue à la fois par l’explosion des opérations dans les marchés émergents et par la diversification des solutions de paiements (sans contact, porte-monnaie électronique…).

Les dépenses du personnel en voie de dématérialisation

  • Il n’y a pas que pour les transactions de leurs clients que certains trésoriers cherchent à limiter le recours aux cartes de paiement. «Face au coût non négligeable que représente la centaine de cartes d’entreprise distribuées à nos collaborateurs, nous avons décidé d’en réduire progressivement le nombre, indique le trésorier d’un groupe d’infrastructures. Ce processus a été d’autant plus simple à enclencher que les offres alternatives se multiplient.»
  • D’abord, la plupart des banques ont commercialisé au cours des derniers mois des «cartes logées», plébiscitées dans le cadre des voyages d’affaires. Rattachées à un seul compte bancaire et à une agence de voyages, elles permettent à la société de n’utiliser qu’une seule carte pour l’ensemble de leurs salariés. De quoi générer des économies et assurer un meilleur suivi des dépenses, celles-ci étant centralisées. Ensuite, des fintechs ont lancé des offres de cartes dématérialisées, à l’image de Spendesk. Les paiements effectués en ligne, pour des réservations de transport et de logement par exemple, sont ainsi réalisés via une carte virtuelle, ce qui revient à éliminer les frais liés à l’édition des cartes physiques.