Innovation

Simon Polrot, président de l’Association française pour le développement des actifs numériques (ADAN)

« Il faudra du temps avant que l’on assiste à la cotation d’une société comme Coinbase en Europe »

Option Finance - 16 avril 2021 - Propos recueillis par Thomas Feat

Crypto-monnaie

La plateforme américaine d’échange de cryptoactifs Coinbase vient de faire son entrée au Nasdaq. En deux jours, sa capitalisation a doublé, pour atteindre 100 milliards d’euros. Elle est aujourd’hui presque aussi élevée que celle des quatre premières banques françaises réunies. Quelles sont les raisons de ce succès ?

Le succès de l’introduction en Bourse de Coinbase est d’autant plus symbolique que cette entreprise, créée en 2012 dans la foulée de la première bulle cryptomonétaire, est l’une des plus anciennes de la cryptoéconomie. Il s’explique d’abord par le modèle diversifié de la plateforme, qui, bien loin de se cantonner à l’échange de cryptoactifs, est également impliquée dans la conservation et le trading d’actifs numériques, le déploiement de portefeuilles électroniques et le financement de start-up.

Cette diversification lui a permis, ces dernières années, de fidéliser plusieurs dizaines de millions de clients, notamment institutionnels, d’accroître très rapidement les volumes de commissions qu’elle facture et qui constituent la quasi-totalité de ses revenus, et, surtout, de devenir rentable rapidement. Coinbase, qui se rémunère essentiellement en cryptoactifs, profite par ailleurs de la hausse fulgurante de leurs cours ces derniers mois. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : au premier trimestre, son chiffre d’affaires s’est établi à 1,8 milliard de dollars, contre 1,3 milliard pour l’ensemble de l’année 2020, et son résultat net à 800 millions de dollars, contre 320 millions l’an dernier.

L’issue extrêmement favorable de l’opération tient également au développement et à l’institutionnalisation croissante de l’écosystème des cryptoactifs. Le phénomène est particulièrement tangible aux Etats-Unis où, peut-être plus que dans tout autre pays, les fintechs, les acteurs financiers traditionnels et les institutions œuvrent de concert. Il ne faut pas oublier que, en matière d’actifs numériques, les acteurs américains disposent de plusieurs années d’avance sur le reste du monde.

Peut-on imaginer qu’un acteur européen de la cryptoéconomie réalise une telle opération dans les prochaines années ?

L’écosystème blockchain du Vieux Continent est aujourd’hui constitué essentiellement de très petites entreprises dont les solutions ou produits n’ont pas dépassé le stade de l’industrialisation. Seuls quelques acteurs, à l’instar du concepteur français de portefeuilles électroniques Ledger ou de la cryptobanque autrichienne Bitpanda, sont en passe d’acquérir une taille critique qui pourrait leur permettre de s’introduire en Bourse. Mais ceux-là sont loin d’avoir atteint la dimension de leurs concurrents américains. Aussi, plusieurs années s’écouleront avant que nous assistions à la cotation d’une société comme Coinbase en Europe.

Que manque-t-il à l’écosystème européen des cryptoactifs pour croître ?

Ce développement ne sera possible qu’à deux conditions. D’abord, l’Union européenne devra se doter d’un cadre juridique harmonisé en matière de cryptoactifs. La Commission européenne a fait un premier pas dans ce sens, en publiant à l’automne dernier un projet de règlement. Ensuite, les 27 devront mettre sur pied un écosystème de financement idoine. Il ne faut pas oublier que Coinbase a réalisé pas moins d’une quinzaine de levées de capital-investissement avant de s’introduire au Nasdaq. Aujourd’hui, l’essentiel des fonds qui évoluent dans le secteur de la blockchain, tels Paradigm, USV, 16z, Polychain Capital ou encore Pantera Capital, sont américains. Quant aux financeurs européens, très peu comprennent encore réellement les modèles d’affaires des fintechs impliquées dans des projets en lien avec les cryptoactifs.