Macroéconomie

Gilles Moëc, chef économiste pour l’Europe, Bank of America Merrill Lynch

"Le gouvernement doit veiller à ne pas aller trop loin dans sa quête de recettes fiscales"

Option Finance - 7 janvier 2019 - Propos recueillis par Arnaud Lefebvre

France, Croissance

Gilles Moëc, chef économiste pour l’Europe, Bank of America Merrill Lynch
Bank of America Merrill Lynch

Selon la Banque de France, les actions des Gilets jaunes devraient se traduire par une perte de croissance de l’ordre de 0,2 point de pourcentage au quatrième trimestre 2018. Les perspectives pour 2019 s’annoncent-elles également dégradées ?

A ce stade, nous avons laissé notre prévision de croissance pour la France inchangée en 2019, à + 1,5 %. Même s’il faut rester prudent quant aux études d’impact en temps réel, il est fort probable que l’évolution du PIB soit sensiblement affectée au quatrième trimestre 2018, voire en ce début d’année. Pour autant, les conséquences des chocs les plus comparables à la crise des Gilets jaunes (par exemple, les grandes grèves de la fin 1995) ont souvent été partiellement effacées grâce à un effet de rattrapage constaté lors des trimestres suivants. Dans le cas présent, l’amélioration du pouvoir d’achat des ménages devrait contribuer à stimuler au cours des prochains mois la consommation, et donc la croissance. Cette dynamique devrait être entretenue non seulement par la baisse des prix du pétrole, mais aussi par les mesures de relance budgétaire annoncées par le pouvoir exécutif le mois dernier. Le coup de pouce de 100 euros pour les salariés au Smic et l’annulation de la hausse de la CSG pour de nombreux retraités vont profiter à des personnes dont la capacité d’épargne est réduite. Dès lors, leur complément de revenu sera en grande partie réinjecté dans l’économie. Je m’attends à un effet multiplicateur fort : les dispositions promises par Emmanuel Macron vont coûter à l’Etat environ 0,5 point de PIB, mais elles devraient générer en contrepartie un regain d’activité d’au moins 0,3 point de PIB. Tout cela à condition, bien sûr, que les blocages prennent fin.


Succession de scènes de violence à Paris et dans d’autres villes de France, doutes quant à la capacité d’Emmanuel Macron à poursuivre ses réformes structurelles, passage du déficit public au-delà de la limite des 3 % du PIB… L’image de la France n’est-elle pas pour autant sérieusement écornée à l’international ?

Il est vrai que la violence des manifestations, en particulier sur les Champs-Elysées, vitrine de la France à l’étranger, a profondément choqué les investisseurs internationaux. De là à parler de défiance envers la France, il y a toutefois un pas à ne pas franchir. Pour preuve : sur le marché obligataire, la prime de risque française n’a augmenté que très marginalement. Depuis son élection, Emmanuel Macron poursuivait une politique combinant réformes structurelles et rectitude budgétaire. C’est une stratégie risquée, sauf pour les petits pays ouverts, peu dépendants de leur demande intérieure. Elle devient encore acrobatique lorsque le cycle global faiblit, comme cela fut le cas en 2018. Pour ma part, je considère le stimulus budgétaire actuel essentiellement comme un rééquilibrage qui en fait est une condition nécessaire à la poursuite des réformes structurelles. Par ailleurs, la CFDT, organe progressiste et ouvert aux négociations, est récemment devenue le premier syndicat en France. Ce changement relativise le regain de radicalisation observé avec l’émergence du mouvement des Gilets jaunes.

Dans ce contexte, le gouvernement doit veiller à ne pas aller trop loin dans sa quête de recettes fiscales destinées à limiter la hausse du déficit public. Il ne faut pas se tromper de priorité : avant d’investir en France, un étranger s’intéresse avant tout à la soutenabilité du pays, pas seulement au niveau du déficit public. Ainsi, le choix de reporter la baisse du taux d’impôt sur les sociétés pour les grands groupes initialement prévue en 2019 ne fait pas sens. Il pourrait même se révéler préjudiciable en brouillant l’image d’une économie «pro business». La réforme des structures de l’économie française et le relèvement de son PIB potentiel doivent être la priorité. Si cela doit être provisoirement accompagné par un peu plus de déficit public, les investisseurs ne retireront pas pour autant leur confiance à la France.


Quels sont, à vos yeux, les principaux facteurs de risque en ce début d’année ?


En Europe, la situation italienne et le Brexit restent évidemment les points d’inquiétude du moment. Au-delà, il faudra surveiller l’ampleur du ralentissement de la croissance américaine, d’autant que plusieurs secteurs (celui de la construction notamment) commencent à montrer des signes préoccupants d’essoufflement. Enfin, et surtout, la bonne tenue relative de l’activité au niveau mondial sera conditionnée à la tournure que va prendre la guerre commerciale que livrent les Etats-Unis aux différents pays ou zones géographiques, Chine en tête.