Systèmes d'information

Innovation et transformation

Pourquoi les ICO attirent les entreprises

Option Finance - 15 octobre 2018 - Patrice Remeur

ICO

Pourquoi les ICO attirent les entreprises

Permettant aux entreprises de lever rapidement des fonds sans véritables lourdeurs administratives, le marché des initial coin offerings enregistre depuis deux ans une croissance exponentielle au niveau mondial. L’engouement est tel que certains groupes du CAC 40 réfléchiraient à recourir à ce mode de financement.

Quelque 1 600. Tel est le nombre de «cryptomonnaies», ou monnaies présentées comme telles, qui existerait aujourd’hui dans le monde, selon un rapport sur le sujet récemment publié par Jean-Pierre Landau, ex-sous gouverneur de la Banque de France. En plein essor, ce marché des cryptomonnaies pèserait ainsi 270 milliards de dollars. Un goutte d’eau dans l’océan financier, certes, mais dont la taille croît de manière exponentielle. En corollaire, le nombre d’initial coin offerings (ICO) explose, les sociétés étant de plus en plus nombreuses à se lancer. En 2016, 82 millions d’euros avaient été collectés dans le monde sous cette forme. Deux ans plus tard, c’est l’explosion. Le chiffre de 9 milliards d’euros est dépassé. La Suisse est le pays le plus en pointe sur le sujet, avec 25 % des ICO mondiales. En France, en février 2018, le montant total des levées était évalué à 350 millions d’euros. «La moyenne des levées de fonds atteindrait 25 millions d’euros. Les montants levés sont toutefois disparates, avec un plancher qui se situe à 700 000 euros (pour l’ICO la plus ancienne). Une opération terminée a donné lieu à la levée de 29 millions d’euros. Le plafond potentiel devrait s’établir, pour l’heure, à environ 50 millions d’euros (estimation de plusieurs projets devant se concrétiser au 1er semestre 2018)», affirme l’AMF dans la synthèse de sa consultation publique de février 2018 sur le sujet.

Des levées de fonds rapides

Il faut dire que le recours à une ICO génère plusieurs bénéfices. Outre le paiement, les monnaies virtuelles offrent en effet aux entreprises d’autres possibilités, comme celles de collecter directement des fonds auprès du public. «La levée de fonds en cryptomonnaie est la meilleure façon de se financer aujourd’hui», assure Julien Béranger, directeur de la communication de la startup iExec, qui propose des ressources de calculs. Un constat qui vaut particulièrement pour les start-ups et les PME. En permettant ainsi de lever des fonds sans intermédiaire, les ICO éliminent ainsi un grand nombre de démarches administratives (réunions, documents, négociations…), ce qui se traduit par des économies et un gain de temps. «Nous avons levé l’équivalent de 12 millions de dollars en 2 h 45, ce qui est impressionnant», s’enthousiasme Julien Béranger en se remémorant cette journée du 19 avril 2017.

De quoi augurer une accélération du développement des émetteurs. Pour les start-ups notamment, l’émission en cryptomonnaie peut par exemple contribuer à financer certaines dépenses préalables à leur mise en route et à recevoir des fonds pour une prestation qu’elles produiront demain. Les jetons permettent aussi «de parvenir à lisser comptablement les produits liés à l’émission de tokens, afin de pouvoir étaler fiscalement le paiement correspondant de l’impôt sur les sociétés sur toute la durée nécessaire au développement du bien ou du service, lesquels n’ont vocation à être effectivement produits et fournis que plusieurs années après l’émission des tokens», analyse Jean-Pierre Landau dans son rapport. Autre élément singulier, «l’argent nous appartient», souligne Julien Béranger. Les jetons permettent de collecter de l’argent, d’ouvrir le capital sans pour autant céder le contrôle de l’entreprise à des investisseurs en capital-risque. L’indépendance de l’entreprise pour mener à bien ses projets est ainsi assurée.

En outre, les fonds levés viennent renforcer le bilan de l’émetteur. Par exemple, les 86 999 785 jetons créés en nombre limité par iExec font partie de la valorisation de l’entreprise. A ce titre, ils permettent à la société d’obtenir des financements. Ces caractéristiques sont d’autant plus séduisantes que l’émission de token est relativement simple. Un écosystème se crée progressivement pour répondre aux besoins d’accompagnement, avec l’émergence de plateformes (Waves en Russie, Trade.io à Hong Kong, etc.) qui permettent de se lancer techniquement en quelques clics. Des cabinets de conseil, y compris parmi le Big Four, proposent un accompagnement technique, juridique, fiscal ainsi qu’un accompagnement en cybersécurité.

Un cadre juridique à déployer

De là à escompter voir les ICO remplacer les opérations de capital-investissement ou les IPO (introductions en Bourse), il y a toutefois un pas qu’il semble prématuré de franchir. Et pour cause, de nombreuses zones de flou persistent autour des ICO. Tout d’abord, il s’agit de savoir si les cryptomonnaies constituent une marchandise, un produit financier ou un jeton utilitaire par exemple - la loi Pacte devrait clarifier ce point en France. Ensuite, en fonction de la nature de l’actif considéré, il s’agit de définir un cadre d’échanges pour respecter les différentes lois. Enfin, les différents modèles réglementaires dans le monde doivent évoluer pour offrir une meilleure protection des investisseurs ou une surveillance accrue.

Sur ce sujet, le projet de loi Pacte vise à établir un cadre légal aux levées de fonds par jetons. Il envisage de proposer aux émetteurs de solliciter un visa préalable de l’Autorité des marchés financiers afin de garantir que l’offre présente les garanties de protection des investisseurs. A l’échelle européenne, la proposition de Règlement sur le crowdfunding propose d’intégrer les émissions de jetons. Au niveau du Conseil de stabilité financière (Financial Stability Board), 84 % des membres disent envisager édicter des lignes directrices. Mais sans avancées concrètes dans ce domaine, difficile d’imaginer les investisseurs de premier plan et de grandes entreprises se positionner sur ce marché. Les monnaies virtuelles «n’ont ni valeur intrinsèque, telle que la teneur en matières premières des pièces d’or, ni la valeur extrinsèque, telle que la valeur attribuée aux monnaies fiduciaires traditionnelles par l’autorité d’émission publique de confiance», rappelait récemment Yves Mersch, membre du directoire de la Banque centrale européenne. Après les paroles, la communauté financière attend donc les actes.

Des projets d’envergure

Kodak, entreprise symbole balayée par le développement du numérique, a lancé le 31 janvier 2018 une ICO avec un jeton baptisé Kodakcoin. Elle est toujours en cours. L’annonce de cette opération a eu pour effet de tripler la valeur de l’action de l’entreprise.

Pendant ce temps, de nombreux acteurs comme Goldman Sachs, Bain, Ligthtspeed ou encore Stanley Druckenmiller investissent dans des structures de développement et de soutien à l’émission de cryptomonnaie.

Par ailleurs, Havas Blockchain, spécialiste de la communication, et Coinhouse, ont annoncé cet été une première infrastructure dédiée à la fourniture de services d’émission de jetons pour les grands comptes. Des entreprises du CAC 40 auraient des projets pilotes qui pourraient être annoncés d’ici la fin de l’année.

Des droits attribués aux détenteurs de jetons

Le recours à des jetons permet aux entreprises d’automatiser les démarches liées aux droits des investisseurs. Par exemple, la start-up lilloise Origami network, qui propose une solution tout en un pour créer une place de marché et qui est soutenue par le CIC, le Crédit Agricole et Bpifrance, a émis un jeton baptisé ORI. Celui-ci lie les trois fonctions. Il permet le paiement sur la market place de l’entreprise, des rétributions financières et des droits pour participer aux décisions. La gestion sur les plans réglementaire, administratif, institutionnel et de gouvernance s’en trouve ainsi facilitée.

Questions à… Clément Jeanneau, cofondateur, Blockchain Partner

Clément Jeanneau, cofondateur, Blockchain Partner
Blockchain Partner

Quels sont les avantages d’émettre des tokens, ou jetons, pour une entreprise ?

Juste un préalable : la création d’une cryptomonnaie est associée à la mise en place d’une nouvelle blockchain, alors qu’émettre un token, ou jeton, est plus aisé. C’est en effet un actif numérique qui va être transféré à un autre acteur sur Internet et sans tiers de confiance, c’est-à-dire de pair à pair. Un jeton peut être un moyen de paiement, un outil de réputation ou un instrument de simplification ou encore d’usage mais aussi bien d’autres choses.

Les avantages sont à distinguer selon que l’émetteur est une start up ou une entreprise mature. Pour les nouvelles sociétés, le token fait partie de leur modèle économique. Pour les entreprises existantes, le constat est différent. Nous travaillons cependant avec quelques grandes entreprises du CAC 40 sur la possible réalisation de jetons pour certaines activités. Etant donné les enjeux réglementaires et financiers, il convient cependant de cantonner les risques (volatilité des marchés des monnaies virtuelles…).

Comment une grande entreprise peut-elle réaliser une ICO ?


Un tel projet est délicat pour les grandes entreprises. En effet, la spéculation fait partie intégrante de l’achat de tokens. Or ces dernières veulent se prémunir autant que faire se peut de ce type de risque. A ce titre, elles pourrait simplement émettre un token pour certaines de leurs activités.

Quelles sont aujourd’hui les limites au développement des ICO ?

Les entreprises ne savent pas encore bien ce que sont les cryptomonnaies. Elles voient aussi dans leur utilisation un risque d’image. Mais il faut qu’elles se plongent dans cette nouvelle économie numérique que sont les tokens. Les acteurs puissants tels que les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) et les banques ne sont pas pour l’instant présents. De nouveaux acteurs arrivent. Les cartes vont être redistribuées.

Les levées de fonds records

Le 1er juin dernier, EOS aurait battu tous les records avec une levée de fonds équivalente à 4 milliards de dollars, dépassant ainsi l’objectif initial de 700 millions de dollars. L’émetteur est un système d’exploitation de type blockchain qui gère des applications commerciales.

Avec 257 millions d’équivalent dollars, l’application de stockage Filecoin occupe la deuxième place du classement. Tezos, une blockchain autonome, aurait quant à elle levé 232 millions de dollars. Avec déjà 25 000 téléphones blockchain précommandés, Sirin Labs atteint 158 millions et occupe la troisième position. Au pied du podium figurerait un jeu vidéo, «Star citizen», avec une émission de plus de 190 millions de dollars.