Événements

4 Février 2020

Les Rencontres Climat et Finance Durable, 4e édition

Option Finance - 14 Avril 2020

Le changement climatique est autant une opportunité qu’un défi

La transition climatique qui s’opère actuellement ne doit pas reproduire les mêmes erreurs que la transition démographique de ces dernières décennies, pas suffisamment bien gérée et anticipée par les grands de ce monde. D’autant plus que la transition climatique connaît déjà des crises. D’ailleurs, certains banquiers centraux parlent maintenant du risque climatique comme ils parlent de crises financières. «Les réponses à trouver sur ces questions ne sont pas accessoires, précisait Xavier Darcos, chancelier de l’Institut de France, en ouverture de la 4e édition des Rencontres climat et finance durable d’Option Finance qui s’est tenue le 4 février dernier. La transition énergétique est devenue la clé de voûte dont dépend tout l’écosystème du monde et l’ensemble de ce qui concerne l’activité des hommes est ici mis en jeu.» 

Laurent Dassault interroge Yann Arthus-Bertrand

Laurent Dassault (à gauche), directeur général délégué, groupe Dassault et Yann Arthus-Bertrand (à droite), photographe

Petit-fils de l’industriel Marcel Dassault, Laurent Dassault est chargé, au sein du groupe Dassault, des compensations indirectes liées aux contrats aéronautiques militaires. Profondément tourné vers l’entreprise et l’avenir, il a, à l’occasion des dernières Rencontres climat et finance durable d’Option Finance, invité le photographe Yann Arthus-Bertrand à livrer ses pensées sur les actions pouvant contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique.

Yann Arthus-Bertrand est formel : «Nous devons reconnaître que nous avons perdu la bataille contre le changement climatique. En effet, à la lecture des chiffres du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) depuis 10 ans, nous comprenons bien que nous n’arrêterons pas la consommation des énergies fossiles, responsable du réchauffement climatique. Nous devons néanmoins garder espoir, croire en l’intelligence humaine, tout en arrêtant d’être dans le déni par rapport à ce sujet. La finance a également un rôle important à jouer en la matière.»

Comment intégrer le risque climatique dans ses choix d’investissement ?

Depuis quelques années, la finance durable connaît un essor très important, avec une forte accélération ces derniers mois, notamment depuis que la société civile pousse davantage les investisseurs institutionnels au respect des accords de Paris.

Avec de gauche à droite : table ronde animée par Arnaud Dumas, journaliste et chef de
rubrique finance durable, Novethic Essentiel
• Corinne Baudoin, responsable de la commission extra-financière, Société des
Analystes Financiers
• Ben Constable Maxwell, head of sustainable & impact investing, M&G Investments
• Géraldine Gouges, responsable de l’investissement durable, Rothschild & Co Asset
Management Europe
• Pauline Lejay, responsable ISR, ERAFP
• Sophie Rahm, responsable ESG, Aviva Investors

L’ISR n’est autre que l’intégration systématique et traçable de critères ESG dans la gestion financière. L’information ESG se trouve notamment au niveau des émetteurs, par exemple les rapports de développement durable des entreprises. «Cependant, il n’existe pas encore de cadre de reporting commun aux entreprises, ce qui rend difficile la comparaison des performances ESG des entreprises entre elles, précise Pauline Lejay, responsable ISR, Erafp. Certes, les agences de notation extra-financière ont développé des modèles et des grilles d’analyses pour comparer les entreprises. Néanmoins, chaque agence a développé sa propre grille d’analyses. Pour limiter les écarts, l’Erafp a demandé à son agence de notation extra-financière de noter les entreprises sur la base de ses propres critères ESG. Nous demandons également à nos sociétés de gestion d’appliquer notre référentiel de critères. Malgré les différences entre la note de notre agence de notation extra-financière et les analyses de différentes sociétés de gestion, les données climats tendent néanmoins à converger. Le challenge consiste aujourd’hui à obtenir des informations plus dynamiques et prospectives. Une approche sur laquelle travaille actuellement l’Erafp.»

D’autre part, le cadre de reporting a également évolué et s’homogénéise au niveau européen. Globalement, les données environnementales ne manquent pas aujourd’hui car la plupart des entreprises sont obligées de les publier. «L’écueil n’est pas tant sur l’existence de la donnée mais sur la capacité des analystes et des gérants à utiliser ces données, précise Corinne Baudoin, responsable de la commission extra-financière, SFAF. Nous devons à cet effet former les analystes financiers sur l’analyse de ces informations extra-financières et sur la façon de les lier à l’évaluation de leur entreprise. Pour que la RSE ait une réelle existence, il faut être capable d’évaluer la performance économique, environnementale et sociétale de l’entreprise.» Les acteurs classiques de la finance tendent ainsi à se professionnaliser sur le sujet ESG. «Les agences de notation de crédit ou même les brokers développent de plus en plus d’offres ESG et font le lien entre finance et critères ESG, ajoute pour sa part Géraldine Gouges, responsable ESG de Rothschild & co. La finance a donc commencé à évoluer sur le sujet.»

Constitution des portefeuilles

Les données, longtemps perçues comme des freins au travail des analystes, représentent plutôt aujourd’hui un moteur de création de valeur. Les données ESG viennent aujourd’hui compléter la grille de lecture des analystes. «Traditionnellement, l’ISR relevait plutôt de l’exclusion ou de la sélection de valeur sur leur bonne note ESG ou leur faible intensité carbone, poursuit Géraldine Gouges. Aujourd’hui, ces critères permettent surtout de valoriser l’appréciation d’une société. Nous essayons pour notre part d’avoir une approche risque et décarbonante en même temps.» L’engagement est un volet et un supplément essentiel dans l’analyse de la donnée ESG. «Pour assurer la transition de l’économie, l’engagement actionnarial est également important, indique pour sa part Ben Constable Maxwell, responsable investissement durable et à impact de M&G Investments. Une stratégie que nous mettons en place en Angleterre.» En France, la démarche est identique. «L’engagement actionnarial se pratique seul ou en collaboration avec d’autres investisseurs, qui s’accordent sur les points importants et matériels, précise Sophie Rahm, responsable ESG, Aviva Investors. Les processus de suivi sont rigoureux, avec une volonté croissante de reporting extensif de cette activité.» Dans ce contexte, les labels sont également un gage de transparence et de bonne conduite même s’ils ne suffisent pas à la démocratisation de ces investissements. 


Comment les compagnies d’assurances gèrent-elles le changement climatique ?

Les enjeux économiques et sociaux de la transition énergétique sont nombreux. Comment les assureurs appréhendent-ils aujourd’hui ces risques climatiques ?

Avec de gauche à droite :
• Stéphane Pénet, directeur des assurances de biens et de responsabilités, Fédération Française de l’Assurance (FFA)
• Anne-Lise Bontemps-Chanel, cheffe du service d’analyse des risques assurance, Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) 
• Catherine Crozat, responsable des projets ESG, CPR AM 
• Céline Soubranne, directrice RSE, AXA 
• Philippe Taffin, chief investment officer, Aviva France 

L’article 173 de la loi sur la transition énergétique a contribué à structurer l’action des assureurs en matière de risques climatiques et de gestion des actifs. «Cette loi a obligé tous les acteurs, et en particulier les assureurs et les superviseurs, à s’y mettre, explique Anne-Lise Bontemps-Chanel, cheffe du service d’analyse des risques assurance, Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR). Pour la première fois en Europe, un rôle était conféré aux superviseurs pour voir si les assureurs prenaient bien en compte le risque de changement climatique dans leur politique d’investissement.» La France a été précurseur sur le sujet mais de nombreuses initiatives sont également menées notamment en Europe (taxonomie européenne…).

La question de l’accès aux données

Au-delà de l’article 173, la COP 21 et la création de labels (ISR, Green Feen, etc.) ont également, en 2015, contribué à la prise en compte des risques climatiques. «Pour mieux évaluer ces risques, il faut avoir accès à la donnée, et il convient à ce sujet de tendre vers l’open data, indique Catherine Crozat, responsable des projets ESG, CPR Asset Management. Les asset managers vont à cet effet travailler autour de deux axes majeurs : l’engagement auprès des entreprises et la proposition de produits financiers qui intègrent des risques climatiques.» Axa a ainsi été parmi les pionniers en matière d’accès aux données et de mise en place de cadres réglementaires sur le sujet (TCFD, rapport climat, etc.). «La création de ces réglementations et l’exploration de ces métriques nouvelles nous ont poussés à agir, témoigne Céline Soubranne, directrice RSE, Axa. Dans le cadre de ces démarches, la RSE au sein d’Axa a pour vocation de coordonner les investisseurs, les asset managers et l’assurance afin d’élaborer une stratégie climat pour l’ensemble du groupe.»

Les assureurs se mettent au vert

Après s’être désengagé du pire (le charbon notamment) et avoir augmenté ses investissements dans les énergies vertes, Axa a publié la température de son portefeuille (3,2 degrés versus le benchmark de 3,7 degrés) pour maintenant réorienter ses investissements vers des «transition bonds» et atteindre 1,5 degré en 2050. «Pour gérer le changement climatique, Aviva France s’appuie pour sa part sur quatre grands piliers : la réduction de l’empreinte carbone de son portefeuille financier, l’intégration des critères ESG et climatiques dans sa gestion au quotidien, le soutien à la transition écologique et énergétique et, enfin, l’engagement», souligne Philippe Taffin, CIO, Aviva.

Quelles assurances face aux risques climatiques ?

Tout l’enjeu aujourd’hui consiste également à savoir si les systèmes français d’assurance sont suffisamment robustes pour, à un horizon acceptable, protéger la société française contre le risque climatique. Une question que se pose l’ensemble des assureurs, notamment au regard de l’augmentation attendue des dommages et indemnisations provoquées par le changement climatique.

«Face aux périls actuels les plus dynamiques (sécheresse et submersion marine), le dispositif d’assurance française, et en particulier le régime catastrophe naturelle, universel, solidaire et in fine protégé par l’Etat, permet d’avoir une protection relativement large et peu chère, explique Stéphane Pénet, directeur des assurances de biens et de responsabilités, FFA. Pour le moment, ce dispositif est en capacité de tenir dans les années à venir. Néanmoins, il y a trois points de vigilance à avoir qu’il convient de régler dès maintenant pour ne pas qu’ils deviennent des zones de non-assurabilité : l’Outre-Mer, deux fois plus exposée aux changements climatiques et deux fois moins assurée qu’en Métropole ; le monde agricole français, très mal protégé contre les aléas climatiques ; la culture du risque naturel dans notre pays, la prévention et la protection doivent être renforcées. Il faut à ce sujet davantage changer les mentalités que les outils…»


Quelle offre d’investissement responsable pour le marché du retail ?

Alors que le verdissement du secteur financier est en bonne marche, comment construire une offre claire et lisible qui s’adresse aux intermédiaires et à leurs clients ? 

Avec de gauche à droite :
Table ronde animée par Philippe Dutertre, direction des investissements et du financement, AG2R La Mondiale, 
président de la commission événement du FIR et membre du comité stratégique de l’AF2I
• Béatrice Verger, responsable du développement ISR, BNP Paribas AM
• Pauline Becquey, responsable développement durable, Federation Française de l’Assurance (FFA) 
• Laure Delahousse, directrice générale adjointe, Association Française de la Gestion Financière (AFG)
• Alain Pitous, directeur de la finance responsable, OFI AM 
• Pierre Valentin, président du directoire, Ecofi Investissements 

Les assureurs en tant qu’investisseurs institutionnels sont engagés de longue date dans une démarche d’investisseurs responsables. «Depuis 2015, la COP 21 et la loi de transition énergétique, ils ont défini leur feuille de route pour dynamiser les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance dans leur stratégie d’investissement, explique Pauline Becquey, responsable développement durable, FFA. Une stratégie qui s’est faite de manière concomitante avec la création des labels au travers desquels on nous demande de créer des produits lisibles pour l’épargnant.» 

Dès fin 2017, les assureurs ont pris l’engagement collectif de proposer des unités de compte vertes ou responsables dans leur contrat d’assurance vie multisupport. Cet engagement, à l’origine volontaire, est obligatoire depuis la loi Pacte. «Tout l’enjeu désormais pour les assureurs consiste à développer l’offre d’épargne responsable, à rendre lisibles et clairs les différents labels auprès du grand public et, enfin, à former le réseau de distribution à ces offres, poursuit Pauline Becquey. Une démarche sur laquelle travaillent la FFA et les assureurs.» Les gérants d’actifs, pour leur part, constatent que la clientèle retail entend donner du sens à son épargne. «A l’AFG, nous sommes convaincus que l’épargne et les investissements doivent être responsables, souligne Laure Delahousse, directrice générale adjointe, AFG. Depuis le début des années 2000, nous travaillons ainsi sur ce sujet au travers d’une commission finance durable qui pousse à proposer des offres plus transparentes ou encore participe aux travaux sur les labels. Il va falloir continuer à faire de la pédagogie autour de ce sujet et à réguler.»

Les distributeurs adaptent leurs offres et forment leur réseau

BNP Paribas Asset Management a ainsi lancé son premier fonds ISR en 2002. «Au fur et à mesure des années, nous avons veillé à renforcer notre expertise en termes de gestion ISR, précise Béatrice Verger, responsable du développement ISR, BNP Paribas AM. Aujourd’hui, nous gérons tout type de fonds ISR selon différentes approches (best in class, offres de fonds thématiques durables). Pour porter cette offre, nous formons sur le terrain nos conseillers à cette thématique de l’ISR afin qu’ils se l’approprient et se sentent ensuite à l’aise pour l’expliquer à leurs clients.» 

Chez OFI Asset Management, le premier fonds ISR a été lancé voilà maintenant 20 ans. «Nous avons une connaissance et une expérience dans ces domaines qui a fortement évolué ces dernières années, souligne pour sa part Alain Pitous, directeur de la finance responsable chez OFI Asset Management. Après avoir intégré les données extra-financières des entreprises dans les analyses des portefeuilles, nous intégrons désormais de plus en plus leurs données de résilience vis-à-vis du climat. Notre travail consiste d’abord à limiter les risques du portefeuille puis à saisir de nouvelles opportunités pour nos clients.» Ecofi a également 20 ans d’expérience d’ISR et 40 ans de finance responsable. «En 2019, nous avons décidé de passer à 100 % ISR, précise Pierre Valentin, président du directoire, Ecofi Investissements. Il convient néanmoins d’adapter cette offre à la demande des particuliers. Pour les toucher, il faut notamment les aider à reconnaître ce qu’est un fonds ISR, notamment grâce aux labels, leur proposer des fonds thématiques et solidaires.»


Comment l’actionnariat actif participe-t-il à soutenir l’approche durable des entreprises ?

L’engagement d’un dialogue avec les sociétés sur les principaux enjeux de durabilité constitue un des piliers de l’investissement durable.

Avec de gauche à droite :
• Agathe Grossmith, directrice projets RSE, Carrefour
• Joël Prohin, directeur du pôle gestion des portefeuilles, Caisse des Dépôts 
Table ronde animée par Peter Van der Werf, director, activ ownership, Robeco 

«L’engagement et le vote, c’est-à-dire l’actionnariat actif, permettent d’améliorer les comportements et les pratiques durables des entreprises dans lesquelles nous investissons», fait valoir Peter Van der Werf, Director Activ Ownership chez Robeco. Parmi les pionniers de l’investissement durable avec aujourd’hui 86 % de ses encours sous intégration ESG, soit 149 milliards d’euros, Robeco entretient chaque année un dialogue actif avec environ 200 entreprises. Carrefour, l’une de ces sociétés, est à ce titre emblématique de l’évolution des pratiques durables que le gestionnaire se réjouit de constater. Conscient de l’impact environnemental majeur du plastique à usage unique, le géant de la distribution déploie une stratégie offensive en matière d’emballage pour réduire son empreinte carbone. «100 % de nos emballages “marque propre” doit être réutilisable, recyclable ou compostable d’ici à 2025, souligne Agathe Grossmith, directrice projets RSE chez Carrefour. Nous sommes à pied d’œuvre avec déjà des mesures concrètes et visibles.» Depuis l’an dernier, les bananes bio-équitables ne sont plus conditionnées dans un sachet plastique, mais cerclées par une bande élastique qui sera, à terme, fabriquée en papier. Cette initiative, qui représente 23 tonnes de plastique annuelles en moins, est progressivement étendue à d’autres fruits et légumes bio-équitables.

Aujourd’hui, moins de 10 % des emballages plastiques est recyclé. «Il faut également inciter les consommateurs à recycler davantage et à utiliser des emballages réutilisables, souligne Agathe Grossmith. Carrefour fait évoluer sa stratégie emballage vers le circulaire avec de nouvelles expériences client et des solutions innovantes développées avec des partenaires», précise-t-elle. Le groupe communiquera également sur la contribution de ces actions sur les objectifs de développement durable des Nations unies.

Parallèlement à leur dialogue avec les entreprises, l’engagement des investisseurs s’appuie sur des initiatives de Place. «Engagé avec Shell de longue date pour tenter de réduire l’impact du major pétrolier sur le changement climatique, Robeco mène ces activités au nom de Climate Action 100+», précise Peter Van der Werf. Egalement membre de Climate Action 100+, Caisse des Dépôts s’appuie aussi sur le Net Zero Asset Owner Alliance des Nations unies pour faire bouger les lignes. «Nous avons été l’un des signataires fondateurs de ce groupe international d’investisseurs qui s’est engagé à assurer la transition de leurs portefeuilles vers une neutralité carbone d’ici 2050, précise Joël Prohin, directeur du pôle gestion des portefeuilles chez Caisse des Dépôts. Cet objectif crédibilise évidemment notre engagement auprès des entreprises pour les inciter à réduire leur empreinte carbone, mais appuie aussi notre dialogue actif avec le régulateur et le législateur. Car sans réglementation et loi pour imposer la réduction des empreintes carbone, la lutte contre le changement climatique restera un vœu pieux.» 


Transition énergétique et innovation : les outils financiers qui émergent

Afin d’intégrer les pratiques environnementales vertueuses dans la gestion financière et de mieux répondre aux objectifs de l’Accord de Paris, plusieurs investisseurs tentent de diversifier leurs outils financiers : green bonds, transition bonds, crédits à impact, etc.

Le cadre réglementaire et la taxonomie européenne ont le mérite d’exister. «Ils proposent déjà un langage commun qui couvre six macro-secteurs, 67 activités et les conditions dans lesquelles elles peuvent être considérées comme durables, explique Muriel Caton, directrice stratégie finance durable Vigeo Eiris. Même si un certain nombre de secteurs, pourtant très impactants pour l’environnement, ne sont pas pris en compte (pêche dans l’agriculture, transport maritime, transport aérien), ce cadre et cette taxonomie permettent néanmoins de définir les activités de transition et d’avoir une trajectoire vers la neutralité carbone à horizon 2050.» 

D’autre part, même si l’Europe reste en avance sur le sujet, rappelons néanmoins que le cadre international TCFD qui fait aujourd’hui référence a été porté par l’Américain Michael Bloomberg. «Au-delà du cadre, il y a une vraie question fondamentale autour de l’approche, souligne pour sa part Nicolas Jacob, responsable de la recherche ESG chez Oddo BHF AM. Il convient à ce titre de retenir une approche absolue (best in universe et non pas best in class) considérant que l’économie, telle qu’elle est aujourd’hui, ne permettrait pas de répondre à l’objectif des + 1,5 %. D’autre part, il faut réussir à sensibiliser les différentes parties prenantes (retail, équipes de gestion des sociétés de gestion) aux conséquences du réchauffement climatique.» 

La mise en place d’indicateurs innovants

Le climat est en effet un risque sur lequel il convient aujourd’hui de travailler, au même titre que les risques financiers. «Aujourd’hui, les labels ne prennent pas en compte l’urgence climatique et l’intentionnalité (à savoir pourquoi nous faisons les choses), précise Pierre Abadie, investment executive director, T2 Energy Transition Fund,  Tikehau Capital. A cet effet, nous essayons d’investir dans les entreprises qui répondent aux enjeux d’efficacité énergétique du système.»

Pour répondre à l’urgence climatique, les sociétés de gestion mettent en place différentes stratégies ou des indicateurs innovants. «Nos trois règles de base, en termes d’indicateurs, sont la disponibilité, la comparatibilité et le non-retraitement de ces indicateurs», précise ainsi Nicolas Jacob. «Nous avons une approche orientée climat et cycle de vie», ajoute de son côté Pierre Abadie. «Pour notre part nous portons une opinion sur le risque de durabilité», conclut enfin Muriel Caton


Transition énergétique des pays émergents : quelles opportunités pour la dette verte ?

Avec de gauche à droite :
Catherine Malecki, professeur de droit privé, Université Rennes 2 Liris Ea 7481, qui animait le propos
•  Xavier Baraton, responsable monde de la gestion obligataire, HSBC AM
• Anne Chassagnette, chief sustainable officer, Engie
• Tanguy Claquin, head of sustainable banking, Crédit Agricole CIB 

Les accords de Paris ont contraint les pays industrialisés à aider financièrement les pays en voie de développement pour assurer cette transition énergétique. Un accompagnement dans lequel l’UE a également un rôle à jouer, notamment en matière de réglementation.

La prise en compte du changement climatique s’inscrit comme une véritable tendance de fond et se traduit notamment par la montée en puissance de l’intégration ESG dans la gestion. «Nous qualifions cette lame de fond comme un changement de paradigme complet, avec une montée en puissance de l’engagement qui en souligne son authenticité, souligne Xavier Baraton, responsable monde de la gestion obligataire HSBC AM. Ce changement de paradigme s’opère sous deux aspects : d’une part, l’ESG n’est plus, depuis trois ou quatre ans, une problématique d’exclusion mais une opportunité de discuter avec les entreprises et d’influencer ses pratiques et sa sensibilisation à des problématiques sociales, environnementales et de gouvernance. D’autre part, le basculement s’opère aussi sur les pratiques.»

Cette prise de conscience et son implication peuvent néanmoins représenter une contrainte pour les pays en voie de développement, pour qui l’accès à l’énergie passe souvent en priorité.

Accompagner les pays en développement dans leur transition énergétique

«Concernant ces pays en développement, il est important, pour les accompagner dans leur transition énergétique, de travailler localement, en lien avec les territoires et les populations, explique Anne Chassagnette, chief sustainable officer, Engie. Par exemple, au Chili, pays qui souhaite sortir du charbon, nos équipes travaillent à construire sans opposer l’environnemental, le social ou le sociétal, car il existe un lien fort entre les installations locales (à charbon) et les populations, dont il faut tenir compte.» Dans le cadre de cet accompagnement, l’Union européenne promeut d’ailleurs de plus en plus une finance sociale. «La Commission européenne entend poser une définition claire de l’économie verte et travaille à une taxonomie sur le sujet, indique Tanguy Claquin, head of sustainable banking, Credit Agricole CIB. Ses critères techniques devraient bientôt être publiés et auront une influence sur les sociétés de gestion, les grandes entreprises et les banques.» Certes, il s’agit d’une vision très européenne du sujet. Néanmoins, la philosophie de la finance responsable européenne prédomine actuellement sur l’échiquier mondial. Reste à savoir si cette taxonomie sera assez ambitieuse pour servir de référence.

Une «décarbonisation» encore trop lente

Olivier Muller, directeur au sein du département développement durable, PwC

Chaque année, PwC publie son indice de l’économie bas carbone (low carbon economy index) pour les pays du G20. Cet indicateur met en exergue le ratio émissions de CO2 liées à l’énergie divisées par le PIB. Selon le dernier rapport publié le 19 novembre 2019, PwC constate que, depuis les années 2000, l’économie est globalement de moins en moins chargée en carbone. «En revanche, par rapport à ce que nous devrions tenir pour atteindre l’objectif des + 2°C, il reste un gros gap, analyse Olivier Muller, directeur au sein du département développement durable de PwC. En 2018, la décarbonisation a baissé de 1,6 %, soit moins de la moitié du rythme de décarbonisation observée par PwC en 2015 (3,3 %). A ce rythme, les pays ne vont même pas atteindre leurs objectifs et engagements nationaux inscrits dans leurs contributions nationales (NDC), sans parler des objectifs mondiaux à long terme, beaucoup plus ambitieux, fixés par l’Accord de Paris (articles 2 et 4).» Pour respecter l’objectif de + 2 °C, le rythme moyen de décarbonisation des pays du G20 devrait être de 7,5 % par an et pour respecter l’objectif de + 1,5 °C, il devrait atteindre 11,3 % par an.

«Il existe plus de 20 000 publications scientifiques chaque année avec le mot clé “changement climatique”»

Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue, directrice de recherche au CEA et co-présidente du groupe de travail n°1 du GIEC

Alors que certaines tendances sont inéluctables dans les prochaines décennies, la gestion du risque par anticipation de l’adaptation est fondamentale. Dans la littérature scientifique, il existe ainsi plus 20 000 publications chaque année avec le mot-clé «changement climatique», et qui portent sur ses impacts, les risques possibles, les options d’actions en gestion de risque pour l’adaptation, pour assurer un développement soutenable en réduisant les émissions de gaz à effet de serre… «Il convient de mobiliser le plus grand nombre autour du sujet et de faire un effort collectif pour évaluer l’état des connaissances, et c’est tout l’objectif des différents rapports publiés par le GIEC», expose Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue, directrice de recherche au CEA. 

«84 % des millenials ne parlent que d’investissements responsables»

Isabelle Delattre, responsable pôle finance durable, Crédit Mutuel Asset Management

Dans les 10 ans à venir, la finance dans le monde devra relever différents défis. «Il lui faudra notamment réorienter les flux financiers pour limiter le réchauffement climatique et financer des solutions pour le limiter, explique Isabelle Delattre, responsable pôle finance durable, Crédit Mutuel Asset Management. Elle devra également relever le défi structurel lié aux millennials. 84 % d’entre eux ne parlent que d’investissements responsables.» 

Selon une étude Deloitte de 2019, deux tiers des épargnants ont entendu parler de l’investissement responsable. 57 % souhaitent que les enjeux de l’ESG soient obligatoirement inclus dans les produits d’épargne, mais seulement 21 % sont investis dans des produits ISR. «Aujourd’hui en France, 21 % des épargnants sont investis dans des fonds d’investissements responsables et 77 % déclarent qu’ils ne le sont pas mais souhaiteraient l’être, notamment au travers de produits solidaires», conclut Isabelle Delattre. 

«Pour tenir l’objectif des 2°C, il faudra en passer par une récession mondiale»

Jean-Marc Jancovici, associé et fondateur, Carbone 4

Aujourd’hui, la température est le marqueur principal de la dérive climatique. Si face à ce problème, l’économie nous permet d’arbitrer l’efficacité de nos actions, en revanche, elle ne nous permet pas d’agir. Pour atteindre les objectifs des deux degrés par an, il faudrait diminuer les émissions planétaires de CO2 de 4 % par an et donc, la production… Ces émissions proviennent essentiellement des centrales à charbon mais aussi des centrales à gaz, de la cimenterie mondiale, des émissions directes de l’industrie, du chauffage des bâtiments, des transports, de la nourriture, de la déforestation, etc. «Les hommes mobilisent à leur profit des machines qui transforment de l’énergie, poursuit Jean-Marc Jancovici. Nous sommes ainsi devenus dépendants de ce monde de machines qui pour produire utilisent essentiellement des énergies fossiles, ce qui conduit fatalement au drame des négociations climat. Pour tenir l’objectif des deux degrés, il faudra en passer par une récession mondiale. La finance durable sera celle qui survivra dans un monde en récession structurelle. Il n’existe pas de monde qui conjuguera la croissance économique et la décroissance du CO2 de manière significative.»

«Une transition ne pourra se gérer uniquement via des exclusions»

Florent Dexionne, head of sustainable and responsible investment, Lyxor Asset Management

Complexité et disponibilité de la donnée climatique, enjeu lié à la donnée prospective pour être capable de faire des choix d’investissements, prise en compte des contraintes d’investissements et opportunités, sont autant de challenges et difficultés à surmonter. «Une transition ne pourra se gérer uniquement via des exclusions mais aussi par un accompagnement, indique Florent Dexionne, head of sustainable and responsible investment, Lyxor Asset Management. L’engagement actionnaire prend alors tout son sens, même s’il peut être long, fastidieux et collectif. L’enjeu du climat se retrouve ainsi dans l’ensemble de nos activités et de nos choix car le changement climatique est une réalité qui s’impose à tous.» 

Lyxor a ainsi mis en place une politique climat qui agit sur quatre leviers : le dialogue avec les émetteurs, la conception continue de solutions d’investissements innovantes en faveur de la transition climatique, les politiques d’exclusion quand il n’y a plus d’alternative et enfin la transparence en termes d’indicateurs climats. 


Merci à nos intervenants et partenaires