Quand les applications de trading perturbent les marchés

Publié le 6 octobre 2023 à 17h21

Fabrice Riva    Temps de lecture 4 minutes

Le but des applications mobiles (apps) est de faciliter le quotidien de leurs utilisateurs en leur offrant des solutions peu coûteuses, simples et intuitives à des problèmes fastidieux. Prenons le cas des transactions boursières. Il y a quelques dizaines d’années de cela, les investisseurs individuels qui souhaitaient échanger des actions devaient confier leurs ordres de Bourse à leur banquier et s’acquitter de commissions et de frais élevés. L’apparition des e-courtiers à partir des années 1990 a considérablement facilité l’accès au marché et s’est accompagnée d’une forte diminution des coûts pour les utilisateurs. Les apps de trading constituent le dernier développement en matière de démocratisation de la Bourse. Il existe aujourd’hui des dizaines d’apps de trading, mais il en est une qui fait plus particulièrement parler d’elle : celle du courtier américain Robinhood.

Robinhood est connu hors des Etats-Unis pour le rôle qu’ont joué ses utilisateurs dans l’affaire GameStop, mais l’entreprise est avant tout une fintech au succès phénoménal, comptant plus de 23 millions de comptes ouverts. A quoi ce succès tient-il ? Premier point, Robinhood propose des frais de transaction nuls. Le courtier peut se le permettre grâce au payment for order flow. Cette pratique consiste à diriger, contre rémunération, le flux d’ordres des clients vers d’autres acteurs (en l’espèce, des traders à haute fréquence) qui en assureront la contrepartie. Deuxième point, Robinhood se distingue des apps concurrentes par une interface épurée, conviviale, donnant l’impression qu’investir s’apparente à un jeu, à ceci près que les joueurs ne vont pas gagner ou perdre des points mais de vrais dollars. Cette gamification du processus de passage d’ordres de Bourse, combinée aux frais nuls facturés, abaisse les barrières à l’entrée dans le monde du trading, et fait que Robinhood attire une clientèle de jeunes primo-traders (50 % des comptes en 2020). Particulièrement inexpérimentés, étrangers à l’univers de la Bourse, ceux-ci sont davantage susceptibles de répondre dans le sens attendu aux stimuli que génère Robinhood via son app que d’adopter une attitude rationnelle.

Les particularités de l’interface de Robinhood et les effets qu’elle engendre en termes de comportement de trading ont fait l’objet d’une étude parue récemment1. Première spécificité de l’interface notée par les auteurs de l’étude, sa simplicité. Cinq indicateurs graphiques sont proposés par défaut là où des apps concurrentes en proposent jusqu’à 489. Ce rationnement de l’information disponible simplifie l’environnement de décision des utilisateurs et les incite à s’appuyer sur des intuitions plutôt que sur des raisonnements complexes nécessitant un effort cognitif. Seconde spécificité de l’interface : la liste des top movers, à savoir les 20 actions affichant les 20 plus fortes variations de cours par rapport à la veille. La particularité de l’app de Robinhood est que cette liste est triée par valeur décroissante de variation absolue des cours, mélangeant ainsi les très fortes hausses et les très fortes baisses. Quelles sont les conséquences observées sur le comportement des utilisateurs ? Premièrement, ceux-ci échangent beaucoup plus que les utilisateurs d’autres apps : entre 9 et 40 fois plus par dollar investi. Deuxièmement, la simplification de l’information aboutissant à un conditionnement homogène des utilisateurs, les transactions des traders qui utilisent Robinhood sont très fortement corrélées entre elles. Troisièmement, ces traders achètent indifféremment parmi les top movers les titres ayant fortement monté et les titres ayant fortement baissé.

Le résultat de tout ceci est l’émergence de mouvements grégaires provoquant des épisodes de très forte concentration de l’activité des utilisateurs de Robinhood sur une poignée de titres. Neuf épisodes de ce type se produisent en moyenne chaque jour sur la période de l’étude (entre mai 2018 et août 2020). Pour les traders contribuant à ces mouvements, les pertes sont importantes : jusqu’à – 19,6 % de rentabilité mensuelle lors des épisodes où le nombre d’utilisateurs concernés est le plus fort. Ces rentabilités ne font que refléter les corrections que connaît le marché des titres concernés. Dans le même temps, elles attestent des perturbations anormales de cours causées par ces mouvements. Démocratiser l’accès à la Bourse comme le font les apps est certainement une bonne chose. Leur simplicité ne doit cependant pas faire oublier à leurs utilisateurs que les marchés constituent un environnement complexe et que les clés pour bien investir restent l’analyse, une information de qualité, et une bonne culture financière.

1. Barber B., Huang X., Odean T., et Schwartz C. (2022), « Attention-Induced Trading and Returns : Evidence from Robinhood Users », The Journal of Finance, vol. 77, n° 6, 3141-3190.

Fabrice Riva Professeur ,  Université Paris-Dauphine – PSL

Fabrice Riva est professeur à l’Université Paris-Dauphine – PSL

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