Le cycle de la défense européenne n'est pas à court de munitions. C'est en tout cas ce que pensent les analystes de chez Bank of America qui anticipent une croissance soutenue du secteur jusqu'en 2030. En revanche, la dynamique devrait se déplacer vers la défense aérienne, les missiles et les radars, au détriment des munitions.
Si la défense européenne a déjà accumulé plusieurs années de commandes record, Bank of America ne voit pas encore le mouvement s'essouffler. Après les résultats du deuxième trimestre, la banque a remis à jour ses prévisions pour le secteur et table désormais sur 15% de croissance annuelle moyenne des revenus entre 2026 et 2030.
Concrètement, les analystes s'attendent à un book-to-bill moyen d'environ 1,3 fois sur la période, ce qui signifie que les commandes devraient continuer à dépasser les ventes. La banque prévoit aussi 165 points de base d'amélioration moyenne de la marge d'EBIT et environ 21% de croissance annuelle des bénéfices par action jusqu'en 2030.
"La dynamique des commandes est restée soutenue au cours des douze derniers mois", constate BofA. Mais derrière cette tendance générale, les priorités évoluent. La défense aérienne, les missiles, les radars et, dans une certaine mesure, le naval prennent davantage de poids. Un déplacement qui redessine la hiérarchie des industriels européens.
Hensoldt, Kongsberg Defence et Saab se distinguent
Trois noms ressortent particulièrement : Hensoldt, Kongsberg Defence et Saab. BofA prévoit entre 2026 et 2030 des book-to-bill moyens de respectivement 1,66, 1,62 et 1,39 fois.
Dans le détail, Kongsberg est directement exposé au regain d'intérêt pour la défense aérienne et les missiles grâce à NASAMS et aux JSM/NSM. BofA prévoit pour le norvégien une croissance annuelle proche de 29% jusqu'en 2030, la plus élevée de sa couverture. Cette forte croissance ne devrait toutefois s'accompagner que d'une amélioration limitée de la marge : BofA n'attend qu'environ 11 points de base d'expansion sur la période.
De son côté, Hensoldt présente un profil plus équilibré. Son exposition aux radars et aux capteurs devrait alimenter les commandes, avec plusieurs contrats importants attendus dans les 12 à 24 prochains mois autour de Pegasus, TRML-4D/Spexer et potentiellement LuWes. Le levier opérationnel devrait également jouer : BofA prévoit environ 200 points de base d'amélioration de marge et surtout 30% de croissance annuelle du BPA jusqu'en 2030, le rythme le plus élevé de son univers.
Par ailleurs, Saab reste exposé aux segments les plus recherchés du moment : défense aérienne, missiles et radars. Cette exposition explique en partie pourquoi BofA place le groupe suédois parmi les industriels affichant les meilleurs niveaux de prises de commandes attendus.
Rheinmetall, Renk et Thales en embuscade
Pour Rheinmetall, le tableau est un peu plus nuancé. Berlin augmente ses dépenses d'équipement, mais les dernières orientations budgétaires donnent davantage de poids à l'aérien et au naval au détriment des munitions. Un changement potentiellement moins favorable au groupe allemand, mais qui n'inquiète pas outre mesure BofA. "Son important carnet de commandes et son exposition à d'autres segments - terrestre, aérien et naval - constituent des relais suffisants pour compenser ce risque", estiment les analystes.
Rheinmetall conserve ainsi l'un des profils de croissance les plus solides du secteur. Son book-to-bill sur douze mois atteint environ 2,3 fois et le contrat Arminius, portant sur 12,4 milliards d'euros de véhicules, doit encore être enregistré d'ici la fin de l'année. BofA maintient ainsi sa recommandation à l'achat sur le titre.
Par ailleurs, BofA considère Renk comme le groupe ayant le plus fort potentiel de levier opérationnel. Concrètement, la banque prévoit environ 400 points de base d'expansion de marge entre 2026 et 2030, soit la meilleure performance de sa couverture. La marge de VMS devrait dépasser 25% en 2030, contre environ 22% en 2026, portée par la hausse des volumes, les gains d'efficacité et l'optimisation des coûts. Le BPA progresserait ainsi d'environ 28% par an.
C'est aussi l'un des enseignements de l'étude : après l'envolée des commandes, le marché devrait regarder de plus près la capacité des industriels à transformer leurs carnets en chiffre d'affaires, puis en marges.
Enfin, Thales se distingue également dans les projections de BofA, qui prévoit environ 270 points de base d'amélioration de la marge opérationnelle entre 2026 et 2030 pour le groupe tricolore, même si cette progression ne vient pas uniquement de la défense. La banque l'attribue en grande partie à l'aéronautique et à l'effet mécanique de la déconsolidation attendue de Space en 2028. Dans la défense seule, le potentiel d'amélioration des marges est jugé plus limité.
De son côté, Bernstein affiche toutefois une opinion positive sur le groupe français, avec une recommandation "Outperform" et un objectif de cours de 290 euros. Le broker prévoit un BPA ajusté de 11,03 euros en 2026 puis de 13,01 euros en 2027.
Que se passe-t-il outre-Atlantique ?
Dans une note publiée en début de semaine, les analystes de Bernstein se penchent aussi sur la défense US et estiment que le Pentagone devrait débuter son nouvel exercice budgétaire avec des crédits provisoires ce qui permettrait au Pentagone de continuer à fonctionner sur la base de ses 855 milliards de dollars de crédits ordinaires.
En revanche, les 155 milliards supplémentaires adoptés séparément dans le cadre de la procédure de réconciliation ne seraient pas immédiatement disponibles. Le Pentagone commencerait donc l'exercice avec une enveloppe plus réduite que prévu, une situation que Bernstein juge défavorable à court terme aux valeurs du secteur puisqu'elle repousse mécaniquement les commandes.
Dans ce contexte, Bernstein conserve néanmoins L3Harris à "surperformance", avec un objectif de 365 dollars. Le courtier est plus réservé sur Lockheed Martin, General Dynamics et Huntington Ingalls, tous trois à "Market-Perform", avec des objectifs respectifs de 629, 421 et 341 dollars.
Le décalage entre les deux rives de l'Atlantique est finalement assez parlant. En Europe, les commandes sont déjà dans les carnets et l'attention se déplace vers leur exécution et les marges. Aux Etats-Unis, l'industrie attend encore que Washington transforme ses ambitions militaires en crédits effectivement disponibles.
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