Entreprises familiales : un poids décisif dans l’emploi des territoires
Les entreprises familiales représentent une large part de l’économie française. Mais leur importance est-elle uniforme sur le territoire ? C’est à cette question que s’attache la dernière lettre de recherche de la chaire dédiée aux entreprises familiales que nous dirigeons à l’Université Paris Dauphine. A partir des données administratives de l’Insee, nous proposons une cartographie des entreprises patrimoniales de plus de 50 salariés, c’est-à-dire des entreprises détenues par une ou plusieurs personnes physiques. Les données identifient en effet ce contrôle individuel, mais non les liens de parenté entre actionnaires. Notre périmètre est ainsi un peu plus large que celui de l’entreprise familiale au sens strict, mais la grande majorité des entreprises patrimoniales sont familiales. Nous analysons les entreprises au niveau du groupe, et non des unités légales. Par ailleurs, nous considérons que chaque groupe est localisé dans la région de son siège social, et l’ensemble de son activité y est rattaché, quels que soient les lieux d’implantation de ses filiales. L’activité d’une usine à Saint-Etienne d’une entreprise dont le siège est à Bordeaux est rattachée à la région Nouvelle-Aquitaine. L’activité d’une région mesure ainsi le poids de ses centres de décision.
«Les entreprises patrimoniales représentent près des trois quarts des PME à capital français dans la plupart des régions.»
Les entreprises patrimoniales représentent près des trois quarts des PME à capital français dans la plupart des régions, à l’exception de l’Ile-de-France (67 %). Pour les ETI, selon les régions, ce pourcentage varie de 66 % (Ile-de-France) à 82 % (Bourgogne-Franche-Comté). Deux indicateurs sont analysés, en niveau et en part, pour les PME et les ETI : la valeur ajoutée et les heures travaillées. La fraction de la valeur ajoutée générée par les entreprises patrimoniales suit assez fidèlement leur nombre, tant pour les PME que pour les ETI. Il est intéressant de noter qu’en montants (milliards d’euros), l’ensemble des PME patrimoniales, en raison de leur nombre, génèrent un montant de valeur ajoutée plus important que les ETI dans la plupart des régions, notamment Auvergne-Rhône-Alpes (13,7 Md€ pour les PME contre 8,2 Md€ pour les ETI) ou Nouvelle-Aquitaine (8,3 Md€ contre 4,2 Md€), à l’exception de l’Ile-de-France (26 Md€ pour les PME et 35 Md€ pour les ETI, qui ont plus fréquemment leur siège social dans cette région).
C’est sur le terrain de l’emploi que les données sont particulièrement éclairantes. Mesurée en heures travaillées, l’empreinte patrimoniale est systématiquement plus élevée que celle observée sur la valeur ajoutée. Dans certaines régions, la part de l’emploi fourni par les entreprises patrimoniales dépasse de 5 à 10 points de pourcentage leur part dans la valeur ajoutée. Ainsi, en Bretagne, les ETI patrimoniales représentent 65 % de la valeur ajoutée mais 75 % des heures travaillées ; ces pourcentages sont de 64 % et 72 % dans les Hauts-de-France, et de 61 % et 68 % en Auvergne-Rhône-Alpes (voir cartes ci-dessous). Cet écart entre la part de l’emploi et celle de la valeur ajoutée est instructif. Il révèle une intensité en travail plus élevée des entreprises patrimoniales : leur poids relatif dans l’emploi est le plus souvent supérieur à leur poids dans la valeur ajoutée.
Les données précédentes ne concernent que les entreprises détenues par des capitaux français. Si l’on élargit l’analyse pour y intégrer les filiales de groupes étrangers, la part des entreprises patrimoniales françaises diminue mécaniquement, de façon plus accentuée pour les ETI que pour les PME, les filiales étrangères étant plus fréquemment des ETI. Mais cette réduction est très variable selon les régions. Certaines régions de l’Ouest sont faiblement exposées au capital international, tandis que dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, la part de la valeur ajoutée des ETI patrimoniales passe de 61 % à 41 % si l’on tient compte des filiales de groupes étrangers. Le constat précédent sur l’emploi reste vérifié : les entreprises patrimoniales fournissent une part plus importante des heures travaillées que de la valeur ajoutée, ce qui révèle une intensité en travail plus élevée que celle des filiales de groupes étrangers.
Nos résultats soulignent la grande dépendance de certains territoires aux entreprises patrimoniales, qui sont à l’origine d’une très large part de la valeur ajoutée et, de façon encore plus prononcée, des emplois. Ces résultats invitent à intégrer la dimension patrimoniale dans l’analyse des dynamiques territoriales et dans la conception des politiques publiques. La question de la transmission y occupe une place centrale : parce qu’une part substantielle de l’emploi et de la valeur ajoutée régionaux repose sur des entreprises détenues par des personnes physiques, la fiscalité du capital, le financement de long terme et l’accompagnement des cessions peuvent affecter la continuité des centres de décision et de l’activité productive locale.
Edith Ginglinger et Farid Toubal