La vague de défaillances d’entreprises révèle les mutations profondes de l’économie mondiale
Les défaillances d’entreprises restent l’un des marqueurs les plus visibles des tensions qui continuent de traverser l’économie mondiale. Selon nos dernières prévisions, les défaillances à l’échelle mondiale devraient augmenter de + 5 % en 2026 et de + 1 % en 2027, après + 6 % en 2025, marquant ainsi une cinquième année consécutive de hausse. D’ailleurs, le pic des défaillances est désormais attendu en 2028, soit un an plus tard que ce que nous avions anticipé précédemment.
Cette évolution n’est pas anodine. Elle traduit le fait que les entreprises continuent d’évoluer dans un environnement particulièrement contraint, où plusieurs facteurs de risque se cumulent et se renforcent mutuellement.
L’Europe de l’Ouest illustre particulièrement cette nouvelle réalité. Les défaillances d’entreprises devraient y rester durablement supérieures à leurs niveaux d’avant la pandémie. Malgré quelques signes d’amélioration dans certains pays, la région continue de faire face à une croissance économique limitée, à des taux d’intérêt élevés, à des coûts de l’énergie persistants et à des difficultés structurelles dans certains secteurs, notamment la construction et les activités liées à la consommation des ménages. Dans ce contexte, les défaillances devraient progresser de + 4 % en 2026 dans la région.
Une accumulation de pressions sur les entreprises
Le reflux des défaillances n’est donc pas encore à l’ordre du jour. Plusieurs facteurs structurels continuent par ailleurs d’alimenter cette dynamique. Dans un contexte de tensions persistantes au Moyen-Orient, la croissance mondiale devrait rester inférieure à celle observée lors de la période 2023-2025, tandis que les coûts de l’énergie demeurent élevés et que les soutiens budgétaires des gouvernements restent limités. Parallèlement, les conditions monétaires se resserrent : les taux d’intérêt devraient rester élevés plus longtemps, accentuant la pression sur les entreprises les plus fragiles.
Dans le même temps, le nombre d’entreprises en activité a progressé d’environ 10 % entre 2021 et 2025. Cette hausse élargit mécaniquement le nombre d’entreprises exposées au risque de défaillance, d’autant que de nombreuses sociétés récemment créées présentent une situation financière plus vulnérable : en Europe, moins d’une entreprise sur deux dépasse le cap des cinq années d’existence.
Lorsque les défaillances augmentent durablement, leurs effets dépassent largement le périmètre des entreprises concernées. L’emploi et l’ensemble du tissu économique en ressentent également les conséquences. Selon notre dernière étude Allianz Trade, près de 2,7 millions d’emplois seront directement exposés au risque de défaillance d’entreprise en 2026 et 2027. Cela représente 180 000 emplois de plus qu’en 2025 et 700 000 de plus qu’en 2023, première année de la reprise post-Covid des défaillances à l’échelle mondiale.
L’Europe concentre près de 60 % des emplois menacés, soit environ 1,6 million de postes. L’Amérique du Nord suit avec 24 % des emplois concernés, soit environ 650 000 postes. Pour ces deux régions, il s’agirait du niveau le plus élevé observé depuis treize ans. En Asie, l’impact est réel mais plus modéré, la région représentant 11 % des emplois à risque, soit environ 305 000 postes.
L’intelligence artificielle, nouveau facteur de divergence ?
À ces défis économiques s’ajoute désormais une autre transformation majeure : l’intelligence artificielle. Les résultats de nos travaux montrent que les conditions macroéconomiques et les fondamentaux sectoriels demeurent les principaux déterminants des défaillances, sans corrélation directe à ce stade avec l’adoption de l’intelligence artificielle. Une exception apparaît toutefois dans les économies de plus petite taille et celles moins diversifiées.
Nos travaux suggèrent en effet que l’adoption de l’IA peut accélérer les défaillances d’entreprises dans les économies de plus petite taille et moins diversifiées, en raison de l’écart de compétitivité entre les précurseurs et les retardataires. En Belgique et en Suède, qui affichent le taux d’adoption de l’IA le plus élevé de notre échantillon (35 %), les secteurs les plus digitalisés sont également ceux qui enregistrent le plus grand nombre de défaillances. Le même constat s’observe à l’échelle sectorielle : l’information et la communication, secteur le plus intensif en IA de notre analyse avec un taux d’adoption de 70 %, affiche des niveaux de défaillance supérieurs à la moyenne nationale dans cinq des huit pays étudiés.
En définitive, le principal enseignement de cette étude est sans doute le suivant : les défaillances d’entreprises ne reflètent plus uniquement les séquelles des crises récentes. Elles sont aussi le révélateur des mutations profondes qui traversent aujourd’hui l’économie mondiale. Faiblesse persistante de la croissance, coût du financement plus élevé, pression énergétique et accélération des ruptures technologiques dessinent un environnement plus exigeant pour les entreprises. Dans ce contexte, le retour à des niveaux de défaillances comparables à ceux observés avant la pandémie apparaît plus lointain que prévu.
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