Private equity et entreprises familiales font-ils bon ménage ?

Publié le 16 mars 2026 à 19h29

Edith Ginglinger et Walid Faris    Temps de lecture 5 minutes

L’une des caractéristiques des entreprises familiales est leur vision de long terme, avec un actionnaire majoritaire, qui permet un alignement d’horizon et de vision entre l’actionnaire et le dirigeant, et qui a un intérêt clair à bien gérer l’entreprise. Les coûts d’agence, ces coûts liés à des conflits d’intérêts potentiels, sont limités. Beaucoup d’entreprises familiales se développent et croissent sans faire appel à des capitaux externes, parce qu’elles génèrent des fonds internes suffisants. D’autres préfèrent limiter leur croissance, parce qu’elles ne souhaitent pas ouvrir leur capital. Mais que se passe-t-il lorsqu’un fonds de private equity entre dans une entreprise familiale, quel est l’impact sur la croissance et les résultats ? N’introduit-on pas ainsi des risques de divergences d’intérêts (et donc de coûts d’agence) entre l’actionnariat familial et le nouvel entrant, réduisant la cohérence des entreprises familiales ?

Dans le cadre de la chaire « Entreprises familiales, investissement de long terme », une vaste étude des investissements de private equity a été entreprise à partir des données de la base LSEG afin d’observer l’évolution du marché français du capital-investissement sur trois décennies. 4 500 opérations réalisées en France entre 1994 et 2024 sont examinées. Afin d’isoler l’effet de l’entrée initiale d’un fonds, l’échantillon est restreint aux premières opérations de private equity. Cette approche garantit que l’impact mesuré correspond bien à l’arrivée du fonds dans le capital et non à des restructurations successives. L’identification de l’effet du private equity repose sur une approche de « différences de différences » (DiD). Dans ce cadre, l’analyse compare l’évolution d’une variable d’intérêt (ventes, actifs, emploi, rentabilité, etc.) pour deux groupes : d’un côté, les entreprises qui reçoivent un investissement de private equity et de l’autre, un groupe de contrôle constitué d’entreprises similaires n’ayant pas reçu d’investissement.

«Comparés aux investissements majoritaires, les investissements minoritaires des fonds génèrent plus de croissance pour l’entreprise.»

Sur la période observée, les entreprises familiales représentent environ la moitié des cibles de private equity faisant l’objet d’un premier investissement. Les résultats montrent tout d’abord que les entreprises familiales réagissent plus fortement que les entreprises non familiales à un investissement de private equity : durant les cinq années qui suivent l’investissement, les actifs croissent en moyenne de 45 % (30 % pour les entreprises non familiales), l’emploi et le chiffre d’affaires de 30 % (moins de 20 % pour les sociétés non familiales) et l’Ebitda de 18 % (contre 11 %), tandis que la dette augmente de 76 % (au lieu de 47 %).

Lorsqu’on distingue ensuite les modalités d’investissement, deux logiques apparaissent. Les prises de contrôle majoritaires, qui représentent un transfert du contrôle de l’entreprise de la famille au fonds, s’accompagnent d’ajustements organisationnels et d’un recours beaucoup plus important à l’endettement. A l’inverse, les participations minoritaires génèrent des trajectoires de croissance plus régulières et plus soutenues, tout en préservant une structure financière maîtrisée et une rentabilité plus stable. Comparés aux investissements majoritaires, les investissements minoritaires génèrent plus de croissance : les actifs augmentent de + 54 % sur cinq ans, contre + 23 % ; le chiffre d’affaires et le nombre d’employés croissent de plus de 30 %, contre 20 % ; les exports et l’Ebitda sont également en plus forte croissance dans les investissements minoritaires.

Dans les entreprises familiales, l’investissement minoritaire des fonds de private equity semble complémentaire. Le fonds apporte capital, discipline de gouvernance, réseaux sectoriels et expertise stratégique, tandis que la famille conserve le pilotage opérationnel, la continuité managériale et les actifs intangibles qui constituent souvent un avantage compétitif : savoir-faire accumulé, stabilité des équipes, culture d’entreprise, patrimoine socio-émotionnel.

Cette articulation entre professionnalisation externe et continuité interne apparaît comme un moteur central de l’accélération observée dans les actifs, l’Ebitda, l’emploi et l’ouverture internationale après une entrée minoritaire. La prévalence élevée de ces opérations dans les entreprises familiales suggère d’ailleurs que cette forme de partenariat répond à une recherche d’équilibre : renforcer les moyens financiers et stratégiques sans sacrifier l’identité et le contrôle familial.

En somme, les éléments de l’étude convergent : la participation minoritaire de private equity peut constituer un levier particulièrement efficace pour accompagner le développement des entreprises familiales, en combinant sécurité, alignement et accélération, là où les opérations majoritaires engagent des transformations plus lourdes et des dynamiques de performance plus hétérogènes.

Edith Ginglinger et Walid Faris Edith Ginglinger est Professeur, Walid Faris est PhD Candidate in Finance ,  Université Paris Dauphine
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