Risque pays, risque géopolitique et évaluation des entreprises
Si l’internationalisation a offert aux entreprises des opportunités d’investissement dans des pays à forte croissance, elle a aussi exposé les investisseurs à de nouveaux risques. Dans ce contexte, la récente montée du risque géopolitique marque une rupture importante. Il est désormais acquis que les chaînes d’approvisionnement et de valeur ou encore le coût de l’énergie et du financement sont largement impactés par le risque géopolitique, ce qui affecte inévitablement la valorisation des entreprises. Parce qu’il touche un ensemble de pays et non plus un seul, le risque géopolitique est cependant plus difficile à anticiper et à maîtriser.
Risque pays et risque géopolitique, deux notions à différencier
Le risque géopolitique diffère en effet du risque pays. Bien connu des praticiens de la finance, le « risque pays » recouvre l’ensemble des facteurs susceptibles d’affecter l’activité économique dans un pays donné. Il englobe notamment le risque de solvabilité souveraine (défaut sur le remboursement de la dette, etc.), le risque politique interne (mouvements sociaux, nationalisations, expropriations, etc.) ou encore le risque juridique et institutionnel (corruption, imprévisibilité réglementaire, dévaluation soudaine, contrôle des changes, etc.).
Le « risque géopolitique » renvoie à des dimensions distinctes. Il recouvre les tensions, conflits et rapports de force entre Etats ou blocs régionaux, et leurs répercussions sur les économies nationales. Il englobe notamment les risques associés aux conflits armés (ou aux menaces de guerre), aux sanctions économiques internationales, aux rivalités stratégiques au sens large (énergie, technologies, routes commerciales), mais aussi les risques liés au terrorisme transnational. Plus largement, il inclut l’ensemble des risques liés à la fragmentation et à l’instabilité des alliances internationales.
«Il n’existe pas de consensus sur la manière d'intégrer le risque géopolitique dans les évaluations financières»
Bien que le risque géopolitique et le risque pays ne soient pas directement comparables, ils peuvent néanmoins se recouper en partie. Ainsi, une intensification du risque géopolitique est susceptible d’accroître le risque pays. C’est notamment le cas d’un pays sous sanctions internationales qui verrait alors mécaniquement sa solvabilité se dégrader. A l’inverse, un pays peut présenter un faible risque pays tout en étant exposé à un fort risque géopolitique. Les pays du golfe Persique en offrent une illustration : ils sont fondamentalement très solvables et peu risqués sur le plan économique, mais demeurent en revanche très exposés aux tensions géopolitiques.
Comment intégrer le risque géopolitique dans une évaluation ?
En finance, la méthode d’évaluation la plus utilisée (et la plus pertinente) est celle du discounted cash flow (DCF). Selon cette méthode, le risque peut être intégré dans les flux futurs et/ou dans le taux d’actualisation. La théorie financière nous enseigne que seul le risque qui ne peut pas être éliminé par la diversification doit être rémunéré, c’est-à-dire considéré dans le taux d’actualisation. Les autres risques, dits « spécifiques », ne justifient pas l’ajout d’une prime de risque additionnelle et seront pris en compte dans les flux.
Prenons l’exemple d’une entreprise opérant dans un pays risqué. En supposant que les investisseurs puissent diversifier efficacement leur portefeuille, le risque pays est alors diversifiable et aucune prime de risque additionnelle ne devrait être retenue par l’évaluateur. En revanche, ce risque doit être pris en compte lors de l’estimation des flux futurs, en intégrant la probabilité de scénarios dégradés résultant de la matérialisation du risque pays sur les performances futures de l’entreprise. Lorsque cette approche n’est pas envisageable, une solution plus rudimentaire consiste à l’intégrer sous la forme d’une prime de risque spécifique ajoutée au taux d’actualisation.
Comme on l’a vu, le risque géopolitique se distingue du risque pays dans la mesure où, par nature, il n’est pas cantonné à un seul pays. Dès lors, même si la littérature académique n’apporte pas de réponse tranchée à cette question, il est probable que le risque géopolitique soit difficilement diversifiable. Dans ce contexte, nous pensons que la montée du risque géopolitique est susceptible d’entraîner une augmentation de la prime de risque exigée par les investisseurs. Il en résulte une hausse de l’exigence de rentabilité pour l’ensemble des actifs, et donc une augmentation généralisée du coût du capital des entreprises. S’agissant des flux, l’approche demeure inchangée : à l’instar du risque pays, l’évaluateur doit intégrer, dans les flux futurs, la probabilité d’une matérialisation du risque géopolitique.
En conclusion, l’impact du risque géopolitique sur les valeurs d’entreprise est encore largement méconnu et il n’existe pas de consensus sur la manière de l’intégrer dans les évaluations financières. On peut toutefois d’ores et déjà formuler quelques hypothèses : contrairement au risque pays, le risque géopolitique est difficilement diversifiable dans la mesure où il concerne des régions entières, voire le monde dans son ensemble. Dès lors, si la pertinence de la prime de risque pays peut faire débat (car, pour certains investisseurs, elle est diversifiable dans leur portefeuille d’actifs), tel n’est pas le cas du risque géopolitique. Il reste encore un long chemin à parcourir avant de pouvoir parvenir à une approche plus complète et consensuelle, ce qui nécessitera notamment de prolonger les recherches relatives à l’impact du risque géopolitique sur les marchés financiers.
Franck Bancel est professeur à ESCP Business School, et Henri Philippe est associé chez Accuracy
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