L'analyse de Hans-Helmut Kotz

La nostalgie du nationalisme monétaire

Option Finance - 27 février 2017 - Hans-Helmut Kotz, Center for European Studies, Harvard University

Détracteurs de la mondialisation, les tenants du repli sur soi derrière les barrières nationales sont en vogue dans nos sociétés : Make la Bavière (le Languedoc…) great again ! On peut les comprendre : face à la hausse des incertitudes (en matière d’emploi, de revenus), des promesses non tenues et du nombre de perdants, rétablir les frontières d’antan équivaut aujourd’hui à promettre des lendemains qui chantent.

La semaine dernière, un groupe d’économistes s’est réuni à Maastricht, à l’occasion du 25e anniversaire du traité du même nom, pour débattre des acquis de l’Europe monétaire – ainsi que des failles de sa construction, et pour en tirer des pistes d’amélioration. Le constat a été unanime : l’Union économique et monétaire (UEM) est une construction incomplète.

Pour certains, les conséquences d’une implosion de l’euro ne sont pas si graves, du moins pas rédhibitoires. Ils proposent l’éviction de quelques pays – les mauvais élèves – ou une séparation Nord-Sud (sans savoir où, précisément, se situerait la frontière). D’autres vont plus loin, prônant le retour aux monnaies nationales.

Le problème, c’est que ce sont précisément ces monnaies nationales, représentant des pays européens petits et ouverts, qui ont posé problème depuis l’éclatement du système de taux de change fixe de Bretton Woods au début des années 1970. Bien qu’encadrées dans le Système monétaire européen (SME) depuis la fin des années 1970, elles se sont de plus en plus mal accordées avec le marché unique européen. Faute de politiques économiques alignées, ces monnaies nationales étaient vulnérables à des crises récurrentes. La crise du SME de 1992 en a été le point culminant, renforçant le besoin d’une monnaie unique.

Nos débats d’aujourd’hui ont, dès lors, un goût de déjà-vu : en 1992, on discutait déjà des mêmes questions. A l’occasion du référendum sur Maastricht, lors d’un débat télévisé, Philippe Séguin, député RPR, avait ainsi insisté sur l’importance de conserver des instruments nationaux (c’est-à-dire le franc et une Banque de France sous la tutelle de Bercy), et sur les conséquences majeures, préjudiciables pour les institutions françaises, qu’entraînerait la monnaie unique. Face à lui, le président François Mitterrand avait au contraire minimisé l’importance de l’introduction éventuelle d’une monnaie unique, qui permettrait avant tout de s’affranchir de l’orthodoxie monétaire de la Bundesbank et des défauts du SME, trop dominé par les préférences (et besoins) de l’économie allemande. De son côté, Jacques Chirac, président du RPR, parlait d’une «autre étape» dans le processus de l’intégration européenne, comme si le sujet avait peu d’importance.

Ces positions n’étaient pas totalement fausses, du moins en théorie. Dans un monde parfait, les agents sont rationnels et les valeurs nominales ne comptent pas pour grand-chose.

Mais tous les experts ne partageaient pas cet avis. Comme François Mitterrand, beaucoup prônaient, pour se libérer du «joug allemand», une européisation de la politique monétaire. L’introduction de la monnaie unique établirait en même temps ses conditions d’existence. A l’inverse, un groupe important d’économistes allemands optaient au même moment pour la «théorie du couronnement», selon laquelle une politique de convergence politique et économique était nécessaire, avant l’introduction de l’euro.

Finalement, les premiers l’ont emporté. Maastricht a été la réponse à un système de taux fixe (le SME), qui créait en permanence des tensions insoutenables. L’Union monétaire et économique (UME) a surtout entraîné une européanisation de la politique monétaire, sans prépondérance d’aucune banque centrale. Dans le nouveau système de Banque centrale européenne (BCE), chaque Etat membre compte («one country, one vote»). La BCE a essentiellement pour mandat de maintenir la stabilité des prix. Et elle a réussi : depuis sa création, le pouvoir d’achat n’a diminué que d’un peu moins de 2 % par an.

Mais Maastricht va au-delà de la seule européanisation de la politique monétaire. A présent, deux voies s’ouvrent aux Européens : soit on complète Maastricht avec des mesures d’intégration additionnelles, davantage de flexibilité des prix ou des salaires dès lors qu’on ne peut pas, conformément au pacte de stabilité, recourir à la politique budgétaire ; soit on opte pour le nationalisme monétaire, et un retour au SME – une solution qui a déjà fait la preuve de son inefficacité.