L'analyse de Jean-Paul Betbèze

BCE : suivre la Fed dans le brouillard  post-électoral ?

Option Finance - 6 novembre 2020

La Fed a pris les devants. Ce 23 août, le président Powell, par visio-conférence à Jackson Hole, présente la nouvelle stratégie de la Fed. On perçoit son embarras, puisque la Fed réussit là où on ne l’attendait pas : le plein emploi, avec un taux de chômage de 3,5 % (avant le virus), mais rate où on l’attendait, avec seulement 1 % de taux d’inflation à l’époque, malgré le plein emploi ! La machine économique américaine, avec son réglage huilé emploi/inflation, devient méconnaissable.

Certes, on connaît les raisons derrière ces nouvelles réalités : la mondialisation et l’importation de travail bon marché pèsent sur les salaires et les prix ; la révolution technologique, qui court-circuite les chaînes de production et de distribution, pèse sur les salaires des catégories intermédiaires et sur les prix. L’économie américaine devient moins inflationniste, ce qui augmente le pouvoir d’achat des salariés qui peuvent alors bénéficier des services de salariés, eux-mêmes finalement en emploi, mais très mal payés. Pour sortir de cette dynamique de désinflation-paupérisation, Jerome Powell a une réponse : continuer la politique de taux bas et d’achats de bons du Trésor et d’obligations privées plus longtemps, éventuellement la renforcer.

Arrive alors le virus, qui infecte 100 000 Américains le 31 octobre ! Jerome Powell ne peut persévérer sans donner d’autres raisons que la lutte contre la pandémie. Le «défi» consiste alors à persister, avec des objectifs plus exigeants (et plus flous ?). Ce sera l’inflation «autour de 2 % en moyenne à moyen terme», sans plus de précisions sur ces deux notions de temps et de moyenne, avec un taux de chômage qui ne regardera plus les écarts (deviations) entre l’emploi courant et le maximum jugé atteignable, mais les lacunes (shortfalls) dans la réalisation de cet objectif, sans plus de précisions là aussi. Donc plus de 2 % d’inflation pour un chômage à 3 %, quand ?

En fait, la Fed sort des règles qui canalisaient son action et vis-à-vis desquelles elle pouvait un peu, un temps, s’éloigner, mais en s’expliquant. Les anticipations des marchés étaient, alors, «encadrées». Fini ! John Taylor, l’auteur de la fameuse «règle», se demandait alors, le 16 octobre (Project Syndicate), «qui a peur d’une politique monétaire fondée sur des règles». Il n’est pas content et fait remarquer que la publication de la Fed «Monetary Policy Report» ne publie même plus les décisions que les règles auraient données !

Cette recherche d’objectifs plus complexes se retrouve à la BCE : réchauffement climatique et inégalités. Lutter contre le réchauffement climatique peut passer par le seul achat par la BCE d’obligations vertes, sans compter le message envoyé aux banques de cesser le financement d’activités polluantes, notamment charbonnières. Mais il faut reconnaître que le lien avec l’inflation n’est pas immédiat. Et pour la lutte contre les inégalités, les conférences de Jerome Powell sont claires sur ce qu’il faut faire en zone euro : c’est la durée des politiques accommodantes qui a permis la baisse des taux de chômage pour les Afro-Américains et les Hispano-Américains. Ce que reprend Lael Brainard, qui demande un durable soutien, monétaire et budgétaire. Bien plus claire est Mary Daly (Banque de réserve de San Francisco), le 13 octobre, qui parle des onze ans nécessaires pour faire revenir bon nombre d’Américains dans l’économie, avec un emploi. Avec la Covid-19, ces emplois fragiles et mal payés ont cessé, peut-être disparu.

Cette complexité des objectifs des politiques monétaires, Fed déjà, BCE bientôt, implique des taux bas et des politiques de quantitative easing très longues et d’ampleur accrue. Après Jerome Powell, Christine Lagarde nous dit le 29 novembre que le contexte géopolitique plus la Covid-19 changent les règles des politiques monétaires. Elle ajoute qu’elle dispose de nombreux instruments et qu’elle les utilise tous pour atteindre ces nouveaux objectifs plus difficiles, dans cette situation qui l’est plus également. Ce sera un «recalibrage», autrement dit «plus de tout et plus longtemps». Il en résultera des aplatissements des courbes des taux, des restructurations bancaires à aider, des entreprises zombies et des montées des dettes publiques et privées. La Fed prend ainsi plus de risques, en avançant dans ce brouillard économique et post-électoral, sans jamais en parler. La BCE suit, mais n’est pas la Fed.