L'analyse de Marouane Bouchriha

L'analyse de Marouane Bouchriha

Le jour d'après

4 juin 2020 - Marouane Bouchriha

Les marchés financiers bien souvent décriés pour leur court-termisme n’en ont pas moins la formidable capacité à acter une situation et se projeter vers l’avenir. La crise étant actée, il faut désormais réfléchir à la sortie et les formes que pourraient prendre les plans de relance. Cette relance se doit d’être verte car cela répond à la nécessité climatique et est en ligne avec les attentes de l’opinion publique, mais elle est également un pendant important pour définir une politique industrielle et favoriser la résilience de nos économies.

Au début du 14eme siècle, un changement climatique a rendu arides les hauts plateaux chinois, ce qui déplace des populations de rongeurs vers les villes. La maladie de la peste étant couramment présente dans les puces portées par les rongeurs terrestres, elle se répand dans les villes chinoises. Le transport de marchandises sur la route de la soie favorisera par la suite la diffusion globale de la maladie.

Les risques d’émergence de maladies ne sont pas accentués seulement par la perte des habitats naturels des animaux sauvages, mais aussi par la façon dont on les remplace et par le développement de l’élevage industriel.

Bien que ce phénomène de mutation des microbes animaux en agents pathogènes humains s’accélère, il n’est pas nouveau. Son apparition date de la révolution néolithique, quand l’être humain a commencé à étendre les terres cultivées et à domestiquer les animaux. Nous devons la rougeole et la tuberculose aux vaches, la coqueluche aux cochons et la grippe aux canards.

Des scientifiques commencent également à étudier l’impact de la variabilité climatique sur les phénomènes de mutation, notamment au travers des épisodes de plus en plus intenses des phénomènes climatiques El Niño et La Niña. Les oscillations d'El Niño pouvant favoriser les vecteurs biologiques (tiques, moustiques) ou mettre en contact des chauves-souris avec des animaux domestiques.

Le lien à établir entre la crise actuelle et la crise environnementale n’est pas seulement causal, mais aussi psychologique. Les deux appartiennent à la catégorie des « Gray Rhino », une menace très probable, à fort impact et pourtant négligée. Dans les deux cas, le problème ne réside pas dans les chiffres absolus (qu'il s'agisse des émissions de gaz à effet de serre ou des infections), mais plutôt dans le rythme du changement. Il est déjà assez grave que les températures mondiales moyennes aient augmenté de 1°C par rapport aux niveaux préindustriels mais un réchauffement de 2°, 3° ou plus aurait des conséquences bien plus désastreuses. 

Une relance marquée au sceau de la résilience

L’impact de l’arrêt de l’activité économique est tel qu’on attend une baisse des émissions de gaz à effet de serre (GES) de près de 8% en 2020 . Une telle baisse serait un record. D’ailleurs les émissions de GES n’ont baissé qu’à 5 reprises depuis 1975 et dans des proportions plus contenues, autour de 1%.

La baisse attendue des émissions de GES est à relativiser au regard des faibles marges dont nous disposons pour tenir l’Accord de Paris, ainsi que du risque d’un fort rebond lié aux plans de relance. Le parallèle avec la crise de 2008 est éclairant : après une baisse de 1%, les émissions de GES ont ensuite bondi de 6%1. Si l’on ajoute à cela la chute des prix.

du pétrole et le risque budgétaire qui pèse sur les Etats, la crise actuelle pourrait remettre aux calendes grecques les plans de décarbonisation.

Le parallèle avec 2008 s’arrête cependant là car 3 principaux facteurs pourraient changer la face de cette relance :

•          La prise de conscience écologique est bien plus aigüe au sein de la population. Au-delà des récents résultats électoraux obtenus par les écologistes partout en Europe, les sondages en France et en Allemagne montrent que le changement climatique se maintient en tête des préoccupations malgré la pandémie. Un récent sondage publié par Ipsos montrait même que 71% des sondés dans le monde considèrent le changement climatique comme une crise aussi sérieuse que celle du Covid-19. Ce chiffre atteint 87% en Chine et 59% aux Etats Unis.

•          Cette crise remet au centre des débats les notions de résilience, d’indépendance et de décentralisation. Ce sont des notions partagées dans le cadre des réflexions autour du changement climatique et qui peuvent faire émerger des solutions communes, à la fois d’un point de vue technologique mais également en termes d’organisation sociale et économique.

•          La palette des secteurs et technologies « verts » est bien plus large qu’en 2008, une bonne partie est déjà compétitive sans subventions et créatrice d’emplois locaux non délocalisables, à condition de se doter d’une véritable politique industrielle.

Au cours des deux dernières décennies, la création d’emplois en Europe a été 5 fois plus rapide dans les domaines liés à l’environnement que dans le reste de l’économie. Ce sont souvent des emplois d’ouvriers et d’ingénieurs, des emplois locaux, non délocalisables et durables.

La construction et l’usage des bâtiments sont responsables de 40% des émissions de GES. Les bâtiments les plus efficients aujourd’hui en Europe consomment 5 fois moins d’énergie que la moyenne du parc installé. Avec seulement 1 à 2% du parc renouvelé chaque année3, l’écart est difficile à combler. Pourtant les technologies nécessaires existent, sont compétitives et surtout elles sont intensives en main d’œuvre : 60% de l’investissement en rénovation correspond aux salaires.

Les énergies renouvelables sont aujourd’hui compétitives sans subventions face au charbon et au gaz dans la plupart des pays. Le solaire notamment bénéficie d’économies d’échelle et d’innovations technologiques qui n’ont pas fini de faire baisser son coût.

A titre d’exemple, aux Etats-Unis, les énergies renouvelables représentent 55% des nouvelles additions de capacité, et ce malgré le faible coût du gaz ou le soutien affiché au charbon. D’ailleurs au Texas, Etat républicain avec une importante industrie pétrolière, 20% de la production d’électricité provient déjà de l’éolien. Si le Texas était un pays, il serait le 5ème au niveau mondial en termes de capacité d’éolien installée !

La compétitivité de ces énergies ne doit cependant plus être le seul critère. L’indépendance industrielle commence par l’indépendance énergétique. L’Europe a su promouvoir des champions dans l’éolien, il n’est pas trop tard pour avoir une industrie européenne du module photovoltaïque ou de la batterie. Pour cela, il faut une volonté politique, par exemple en valorisant le bilan carbone et les retombées économiques dans les appels d'offres. Ce sont des notions que l’on retrouve dans le Green Deal européen. Les considérations environnementales et industrielles se rejoignent. Le transport ferroviaire et le recyclage font également partie des secteurs où nous avons aujourd’hui des champions européens et pour lesquels nous avons les moyens d’actionner rapidement de la demande par des appels d’offres publics. 

Un Green Deal européen pour orienter la relance

Un plan comme le Green Deal Européen donne un cap et de la visibilité à long terme sur la demande. Il vient aussi donner du crédit aux objectifs de décarbonisation à long terme et notamment l’objectif de neutralité carbone en 2050. Pour les entreprises exposées, cela doit s’exprimer par des attentes de croissance plus élevées et des multiples en accord avec la visibilité et la stabilité de ces résultats.

Sur le marché, un acteur comme Kingspan bénéficie déjà de l’attrait de la thématique de l’isolation des bâtiments. Le gain de croissance et de visibilité, que pourrait donner une politique plus volontariste pour la rénovation, profiterait également à des acteurs comme Saint-Gobain et Owens Corning, en réduisant quelque peu le caractère cyclique de leur activité.

Pour les énergies renouvelables, le marché n’incorpore que partiellement l’accélération nécessaire pour tenir les objectifs de Paris. L’Agence Internationale de l’Energie prévoit que les nouvelles additions annuelles de solaire et d’éolien doivent passer de 200GW en 2019 à 350GW sur pour la prochaine décennie et à 500GW par la suite.

Une telle transformation du mix énergétique impliquera également des investissements sur le réseau qui le supporte. Il faudra lier la production d’éolien offshore au nord de l’Allemagne, la production de solaire du sud de l’Italie et les pôles de consommation de la dorsale européenne. Les acteurs de transmission d’électricité comme Elia et Terna seront au centre de ces développements.

Plus loin sur la courbe, on retrouve des secteurs moins matures comme les bio-carburants et l’hydrogène. Ces secteurs pourraient être soutenus par des politiques publiques, mais le souvenir du soutien du secteur solaire européen en 2008 rappelle la nécessité d’une compétitivité économique indépendamment des subventions publiques. Il sera toujours nécessaire de faire le tri entre espoirs, effets d’annonce et réelle compétitivité économique.

Cette pandémie nous a montré que les virus n'obéissent pas aux lois des frontières et que nous sommes tous biologiquement reliés par un réseau de germes microscopiques, que cela nous plaise ou non. Il en est de même pour le climat.

Le mot chinois pour désigner une "crise" se compose de deux caractères : danger (危) et opportunité (机). Les crises ne remettent pas en cause le statu-quo, mais elles sont des accélérateurs de tendances. La transition verte avait déjà le vent en poupe, gageons que cette crise le fera souffler plus fort.