L'analyse de Philippe Brossard

La finance se rapproche-t-elle du « moment de Minsky » ?

Option Finance - 30 avril 2021

Hyman Minsky, économiste américain, popularisé par Charles Kindleberger, a développé l’hypothèse que les économies capitalistes étaient vouées à des crises périodiques du fait de l’instabilité intrinsèque de la sphère financière. Celle-ci passerait selon lui par trois phases : 1/ la finance couverte : les agents économiques sont prudents, ils pourront pleinement rembourser leurs dettes par le revenu de leurs investissements ; 2/ la finance spéculative : les agents n’ont plus pour ambition de rembourser les dettes, mais seulement de payer le service de la dette par leurs flux de revenus ; et enfin 3/ la finance à la Ponzi : les agents comptent sur la réalisation de plus-values en capital pour payer le service de leur dette. Cette dernière phase est très instable. La moindre étincelle (chute du prix de certains actifs, hausse des taux d’intérêt) suffit à provoquer un effondrement du château de cartes. La seconde avant cet effondrement est appelée le « moment de Minsky » et se caractérise par des signes avant-coureurs que l’on retrouve à la veille de toutes les crises économiques depuis le XVIIe siècle, selon Kindleberger : spéculation insensée sur certains objets (les oignons de tulipes en 1637), hausse très prononcée des actifs de réserves (immobilier, œuvres d’art…), grandes fraudes financières (comme celle de Ponzi à la veille du krach de 1929, celle de Madoff), qui révèlent la crédulité et l’avidité des acteurs économiques.

Depuis quelques mois, les signes de l’extravagance financière internationale se multiplient : le prix du bitcoin est en hausse de 800 % depuis fin 2019, moyennant une volatilité de 70 %, cinq fois celle des indices boursiers, qui ne décourage pas le public de croire qu’il s’agit d’une monnaie ; des boursicoteurs fédérés autour du réseau Reddit ont poussé la valorisation d’une entreprise modeste (Gamestop) à des sommets (+2400 % en janvier) ; un marché artistique de « non-fungible token »  (jetons non fongibles !) prospère, mettant en vente des objets numériques réputés infalsifiables, qui sont à l’œuvre d’art ce que le bitcoin est à la monnaie ; un family office, Archegos, pratiquant la spéculation sur actions cotées avec de forts effets de levier, vient de faire perdre 9 milliards de dollars à ses contreparties, des grandes banques internationales ; des coquilles vides (SPAC) lèvent des fonds en Bourse pour des achats futurs non identifiés et peuvent valoir, après la levée de fonds, plus que les fonds levés !

Sommes-nous pour autant à un moment de Minsky, à la veille d’un effondrement des marchés, que les détracteurs des politiques monétaires et budgétaires accommodantes annoncent depuis des mois, voire des années ? Il nous semble que non, pas encore, pour trois raisons.

Tout d’abord, les taux d’intérêt sont nuls ou négatifs, ce qui stabilisera la sphère financière, au pire, dans la phase spéculative pendant plusieurs années, sans la faire basculer dans la phase « à la Ponzi ». Le service de la dette est quasi nul, il n’impose pas de dégager des plus-values sur les actifs pour l’honorer. Les choses pourraient changer avec une hausse des taux d’intérêt de la part de la Fed pour contrecarrer une éventuelle aggravation de ces extravagances financières. Mais il est plus vraisemblable que Janet Yellen, secrétaire du Trésor, et la Fed privilégieront des mesures dites « macro-prudentielles » pour encadrer juridiquement les pratiques les plus spéculatives et stopper la dérégulation financière entamée par Trump. La politique de taux d’intérêt restera destinée au pilotage de la sphère non financière (le chômage et l’inflation). De ce point de vue, on est bien loin à la fois du plein emploi – il manque encore 8 millions d’emplois, et de l’inflation cible, un peu supérieure à 2 %. L’inflation actuelle se situe à 1,6 % aujourd’hui, hors l’effet temporaire des prix pétroliers.

Ensuite, la sphère bancaire est bien recapitalisée aux Etats-Unis et en Europe, et le crédit au secteur privé est resté contenu, en hausse de 3,6 % en glissement annuel en février aux Etats-Unis, 3,2 % en zone euro.

Enfin, la montée des marchés boursiers ces derniers mois correspond à la baisse des taux d’intérêt à long terme (qui augmente la valorisation des dividendes futurs) et au rebond attendu des résultats en 2021, qui semble réaliste au vu de l’accélération de l’économie mondiale. De ce fait les valorisations boursières semblent peut-être un peu chères, mais sans être excessives, aux Etats-Unis, avec un taux de dividende de 1,5 %, et plutôt bon marché en zone euro, avec un taux de dividende de 3 %.