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Le marché obligataire américain prend-il en compte les risques climatiques ?

Option Finance - 14 octobre 2019 - Jean-François Boulier

Depuis l’accord de Paris de 2015, l’urgence climatique est devenue un fil rouge de l’actualité et un motif d’inquiétude pour bon nombre de citoyens et de dirigeants politiques. En la matière, certains pays se démarquent toutefois, à l’image des Etats-Unis qui sont pourtant le principal émetteur de gaz à effet de serre de la planète. La position de Donald Trump consistant à nier le dérèglement climatique est-elle partagée par l’ensemble des Américains, notamment par les investisseurs domestiques ? Trois chercheurs se sont penchés sur les réactions du marché obligataire américain selon que les émetteurs évoluent dans une industrie polluante ou non.

Dans un article intitulé «Climate Regulatory Risks and Corporate Bonds» et publié le mois dernier, trois chercheurs, deux Américains (Lee Seltzer et Laura Starks) et un Chinois (Qifei Zhu), ont examiné en détail les réactions du marché obligataire corporate américain depuis une dizaine d’années. Ils ont mesuré les écarts de notation et de rendement de quelque 3 000 émissions entre 2009 et 2017, selon que l’entreprise émettrice est polluante (environ 41 % d’entre elles) ou pas.
Toutes choses étant égales par ailleurs, les notations de crédit des groupes pollueurs sont 1,7 niveau (notches) plus faibles que les autres lorsque ces groupes sont situés dans les Etats les plus stricts en matière d’environnement. Les chercheurs mesurent cette attitude des différents États américains par l’intensité de leurs contrôles environnementaux. Dans ces États les plus intransigeants, une meilleure note environnementale, calculée à partir des évaluations de Sustainanalytics, contribue en moyenne à une note de crédit dont le rang sera 1,1 supérieur et à un spread plus bas de 0,26 %.
Les auteurs ont également analysé l’impact des accords de Paris sur les notations et les spreads, sur l’ensemble du marché (compartiments primaire et secondaire) entre 2014 et fin 2016. Ils montrent que l’effet sur les notations de l’ensemble des titres américains du marché secondaire est de l’ordre d’un demi-niveau de notation dans les trois mois qui suivent l’accord ; les spreads n’ont quant à eux été affectés que temporairement, pendant environ six mois. Ces réactions se sont trouvées renforcées dans les États américains les plus stricts du point de vue environnemental.

Des risques environnementaux bien intégrés
Ainsi, les risques climatiques et environnementaux semblent bien pris en compte, même outre-Atlantique. Le lien entre la réglementation et son application plus ou moins stricte d’un côté, et l’évaluation du risque de crédit d’un autre côté, apparaît substantiel. L’article illustre deux aspects intéressants, le premier étant que les risques environnementaux semblent désormais bien intégrés dans les spreads et dans les notations, et que chaque évolution notable du cadre politique global ou régional renforce cet impact. Le second, également à méditer, illustre que les prix réagissent également – mais sur un horizon plus court.
Ces travaux méritent d’être poursuivis et étendus. Les promoteurs des Principes pour l’Investissement Responsable lancés par l’ONU (UN PRI), qui ont organisé une journée d’échanges entre chercheurs et investisseurs lors de leur congrès de septembre à Paris, souhaitent développer, ce qui est louable, les travaux empiriques afin de mieux appréhender les problèmes pour mieux peser sur les solutions. Le Forum pour l’Investissement Responsable (FIR) a remis également des prix récompensant les articles ou mémoires les plus pertinents sur ces sujets. D’autres résultats ont pu être présentés sur des données européennes et plusieurs chercheurs focalisent désormais leurs travaux sur les questions ESG. L’expérimentation réglementaire n’est certes pas possible mais elle peut utilement être inspirée des résultats d’actions passées observables dans d’autres pays et pouvant être analysées objectivement.