L’autonomie stratégique européenne ne se décrète pas : elle se finance. La question n’est désormais plus de savoir si l’Europe doit renforcer sa souveraineté financière, mais comment mobiliser l’ensemble des acteurs pour y parvenir. Dans ce contexte, les Rencontres de la Souveraineté ont l’ambition de créer un espace de dialogue crédible entre décideurs, industriels et intermédiaires financiers. L’événement, qui a eu lieu le 23 juin dernier, avait pour ambition de traiter des grands enjeux d’autonomie stratégique européenne : alimentaire, technologique, énergétique, financière, sanitaire et de défense.
Défense du futur : ne pas se faire distancer
« La France a depuis les années 1960-1961, avec la création de la DGA, une stratégie de long terme de souveraineté, explique Benoît Laroche de Roussane, directeur de l’industrie de défense à la Direction générale de l’armement. Pour préserver cette souveraineté, le pays veut en effet pouvoir disposer, produire, utiliser et exporter librement les systèmes d’armes dont il a besoin. Cet état de fait nous a permis de disposer en France d’une base industrielle technique et défense (BITD) d’environ 4 500 entreprises capables de produire quasiment l’intégralité des systèmes et des composants dont nous avons besoin et dont les guerres modernes ont besoin. Après une baisse des investissements dans les années 2000, une première loi de programmation de réparation a été mise en place en 2017, puis le budget de la Défense a été doublé entre 2017 et 2027. L’enjeu maintenant est d’accélérer, de développer, d’innover et d’investir dans les bonnes briques technologiques et dans les bons secteurs. » « Notre appareil militaire est aujourd’hui dans une forme de fragilité importante, car il est disrupté par des nouvelles technologies alors même que nous devons faire face à de nouvelles menaces, ajoute Raphaël Thuin, head of capital markets strategies chez Tikehau Capital. Notre BITD est actuellement mise sous tension. Du point de vue de l’investisseur, nous devons donc être capables de l’aider en apportant du capital. Vu la capacité des carnets de commandes à venir, les taux de marge qui augmentent, la visibilité à terme sur la performance opérationnelle, apporter du capital à ces acteurs est selon nous attractif. » « Aujourd’hui, tout le défi dans l’industrie de défense consiste à aider les acteurs de ce marché à organiser toute la chaîne de valeur pour produire plus, mieux, et aussi mener une forme de rationalisation, ajoute Benoît Laroche de Roussane. A cet effet, il faut investir là où l’Etat lui-même investit et subventionne déjà, regarder quels sont les objets utilisés aujourd’hui sur les champs de bataille tels que les drones et les briques technologiques sous-jacentes. » « La chaîne de valeur doit être financée sur toute sa verticalité, poursuit Raphaël Thuin. Investir dans des grands donneurs d’ordres est un moyen incontournable pour ces entreprises d’accéder à des financements, de disposer de monnaie d’échange pour faire du M&A ou de la recherche et développement, ou encore émettre de la dette. Le private equity est également un mode de financement important pour cette chaîne de valeur fragmentée, via des fonds de private equity de plus en plus accessibles aux particuliers. La dette fait aussi partie des leviers de financement de ces entreprises. »
La tech et la réindustrialisation : nouveaux moteurs de la compétitivité européenne
« Une économie reposant uniquement sur les services se heurte rapidement à des limites, souligne Dara Akchoti, general counsel & board secretary. Les questions de souveraineté et de compétitivité de l’industrie doivent être prises en compte. » « Le passage des entreprises au digital dans les années 2000 a généré d’immenses besoins de main-d’œuvre, ce qui a entraîné un double mouvement sur les services informatiques et les outils logiciels, précise Stéphane Nieres-Tavernier, co-head of blend and global tech equities au sein de la Financière de l’Echiquier. Pour compenser la hausse des coûts, les entreprises ont massivement eu recours à l’externalisation (“outsourcing”). Depuis quatre ou cinq ans, nous assistons au mouvement inverse de “replateformisation” de l’économie : les entreprises veulent détenir des actifs physiques en propre pour contrôler leur proposition commerciale et sécuriser leur chaîne de valeur. » « Concernant la main-d’œuvre, l’important n’est pas uniquement son coût, mais la manière d’automatiser, de digitaliser, d’intégrer des robots dans les entrepôts et de déplacer les tâches pénibles et répétitives vers des systèmes automatisés, pour permettre à l’humain de se recentrer sur le pilotage, explique Yann Bourjault, vice president, digital transformation and cybersecurity Europe chez Schneider Electric. Pour cela, l’opérateur a besoin de données, d’IA et de cybersécurité. Une main-d’œuvre d’exécution devient une main-d’œuvre hybride, avec des compétences requises en supply chain, IT, data et cybersécurité. »
Vers des usines modernes compétitives, rentables et respectueuses des critères ESG
« La compétitivité de l’industrie européenne repose sur trois leviers principaux : le financement, la simplification du cadre réglementaire, et la concurrence internationale, ajoute Dara Akchoti. Sur ce dernier point, il sera inévitable que l’Europe mette en place des mesures de défense commerciale pour son industrie, à l’instar de ce que font les Etats-Unis. D’autre part, l’aspect social n’est pas antinomique avec l’industrie. » « L’industrie a pu être perçue comme un mauvais élève en matière d’ESG par le passé, mais grâce à la technologie, elle est désormais une partie de la solution, ajoute Yann Bourjault. L’industrie moderne est plus technologique, plus résiliente, plus frugale en données et plus attractive pour les jeunes. Elle reste également compétitive et rentable. » « Dans l’ESG, le critère social est fondamental », rappelle Stéphane Nieres-Tavernier.
Financer la réindustrialisation
Il n’en reste pas moins que la modernisation industrielle et la réindustrialisation ont un coût. « Nous n’avons eu aucune difficulté à trouver des investisseurs français pour nos premières levées de fonds, mais l’exercice s’est avéré plus difficile lorsque l’entreprise a grandi et qu’il a fallu lever plusieurs centaines de millions d’euros », témoigne Dara Akchoti. « Sur les marchés cotés, le financement se fait notamment via l’introduction en Bourse, précise Stéphane Nieres-Tavernier. A la Financière de l’Echiquier, nous accompagnons les entreprises sur la durée et participons aux levées de fonds successives pour soutenir leurs projets de croissance. Notre activité de gestion de dettes apporte également de la flexibilité. » « Pour notre part, nous accompagnons nos sous-traitants pour qu’ils deviennent des fournisseurs de plus en plus stratégiques, ce qui leur donne la visibilité nécessaire pour ensuite aller lever des fonds », conclut Yann Bourjault.
Union de l’épargne et de l’investissement : réorienter l’épargne vers les actions européennes
« L’allocation de l’épargne en actions est particulièrement faible en Europe, et notamment en France, explique Philippe Setbon, président d’AFG. Les initiatives pour promouvoir des labels, améliorer la fiscalité du PEA ou du PER font bouger les lignes à la marge, mais pour réorienter massivement les flux et assurer un financement stable de l’économie, il faut faire évoluer l’architecture même de notre système d’épargne. » « Il y a un important travail d’éducation et de culture financière à mener pour inciter les ménages européens à placer leur épargne de manière moins liquide et moins garantie, mais plus productive et rentable pour l’économie, ajoute Sandrine Ménard, sous-directrice du financement des entreprises et des marchés financiers au sein de la Direction générale du trésor. L’orientation de l’épargne est également un enjeu de souveraineté. La dépendance de nos grandes entreprises envers des acteurs financiers non européens, notamment anglo-saxons, s’est fortement accrue ces vingt dernières années. Orienter l’épargne européenne vers l’économie locale est donc primordial. Enfin, du point de vue de la puissance publique, l’orientation massive de l’épargne via des ETF passifs vers les indices américains crée un risque de bulle financière qui pénalisera les épargnants européens en cas de correction. Soutenir une gestion d’actifs active et européenne est donc stratégique. »
Pour réorienter les flux, il faut faire bouger le passif, notamment via l’épargne retraite et le PER. « Nous constatons un manque flagrant d’épargne à long terme en Europe, malgré le succès de l’assurance-vie, précise Philippe Setbon. L’épargne à très long terme offre de meilleurs rendements pour les épargnants et fournit des capitaux stables et durables pour financer l’innovation, la compétitivité et les transitions industrielle et environnementale en Europe. C’est essentiel pour préserver les emplois de demain. Pour y parvenir, nous proposons de renforcer le cadre existant en élargissant le PER à un plus grand nombre de salariés et en développant l’éducation financière, et de s’attaquer à l’architecture de l’épargne en introduisant une part de retraite par capitalisation en France, pour compléter notre système par répartition. » « A la Direction générale du trésor, nous contribuerons aux réflexions techniques sur ces options à moyen terme, ajoute Sandrine Ménard. A court terme, nous agissons sur les flux d’épargne et leur allocation à travers plusieurs initiatives en mobilisant l’épargne sur des thématiques stratégiques et de souveraineté et en favorisant l’allocation de l’épargne vers l’Europe. » Même quand il y a de l’épargne, Il faut que la réglementation lui permette d’exister. « Nous regrettons la complexité réglementaire persistante en Europe, qui nuit à la compétitivité de nos services financiers face aux acteurs extra-européens, conclut Philippe Setbon. Bâtir notre autonomie sur l’épargne locale est un enjeu de souveraineté nationale et européenne majeur. »
Souveraineté énergétique : investir pour un système fiable et moins dépendant
La souveraineté énergétique est un impératif pour notre pays. « Un retour historique depuis le début du XIXe siècle met en évidence l’extrême dépendance de nos sociétés modernes aux énergies fossiles, explique Antoine Dumont, porte-parole des expertises d’ECOFI. Globalement, il n’y a jamais eu de véritable transition énergétique à l’échelle mondiale, mais plutôt des additions d’énergies. Plus de 80 % du mix énergétique mondial dépend encore du pétrole, du charbon et du gaz. Notre confort moderne s’explique par notre capacité à transformer notre environnement grâce aux énergies fossiles. Cela nous place devant une double contrainte carbone : en aval (le réchauffement climatique) et en amont (l’épuisement géologique des ressources). La décarbonation est donc un sujet de climat, mais avant tout un enjeu majeur de souveraineté. » « Certes, en Europe, on a décarboné l’électricité, mais on est en train de perdre la bataille de la souveraineté énergétique, indique Pierre Brossolet, PDG d’Arverne. Cette énergie (pétrole, gaz et métaux) s’adresse à des secteurs comme l’industrie, le transport et le bâtiment. Plus de 50 % de l’énergie primaire consommée en Europe sert à produire de la chaleur (bâtiments, industrie). Or, le bâtiment en France et en Europe pourrait être décarboné à 90 % grâce à la géothermie. De plus, la géothermie de surface permet aussi de fournir du froid naturel et gratuit. Aujourd’hui, il faut décarboner d’urgence les réseaux de chaleur, les bâtiments et les transports, et sécuriser les métaux critiques nécessaires aux batteries (cobalt, manganèse, lithium). » « L’autonomie totale au sens strict est une fiction, précise Antoine Dumont. La souveraineté consiste à choisir nos dépendances, à diversifier nos fournisseurs et à cartographier nos risques. »
Investir dans la décarbonation
« La décarbonation présente un intérêt financier et économique car la croissance de demain se nichera auprès des sociétés qui répondront à ces grandes transitions », poursuit Antoine Dumont. « L’inaction en matière de décarbonation et de transition énergétique est une perte de valeur et un risque d’actifs échoués », ajoute Pierre Brossolet. « Chez Ecofi, nous investissons de manière globale sur les énergies, souligne Antoine Dumont. Cette capacité à diversifier nous rendra plus indépendants et plus souverains et contribuera à descendre au niveau des usages pour conduire ceux qui restent très “fossiles-dépendants” vers une électrification décarbonée. »
Les infrastructures stratégiques, financer l’autonomie
« Jamais la souveraineté française et européenne a été aussi étroitement liée à notre capacité d’investir dans les infrastructures énergétiques et numériques qui façonneront notre avenir, souligne Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, au ministère de l’Economie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique. En France, l’année 2026 marque un tournant historique avec 93 milliards d’euros d’investissements. Notre pays confirme ainsi son attractivité. Derrière ces chiffres se cachent des réalités concrètes : des data centers, des giga-factories, des sites de production de semi-conducteurs, des projets d’énergies renouvelables, ou encore des infrastructures liées aux biotechnologies. Autant d’implantations qui renforcent nos territoires et notre indépendance. Cette dynamique dépasse nos frontières et concerne aussi l’Europe qui a pris conscience que la souveraineté se construit d’abord par la maîtrise des infrastructures, via deux piliers : l’énergie et le numérique. L’autonomie stratégique ne se décrète pas, elle se construit et se finance. »
Le digital, élément clé de l’autonomie
Cette souveraineté se mesure au degré d’autonomie stratégique. « Les infrastructures digitales sont clés pour notre économie, car nos sociétés sont devenues entièrement digitales et que nous avons basculé dans un monde où les crises se succèdent et deviennent la norme : une cyberattaque peut avoir un impact sur le monde physique et macro-économique d’un pays », souligne Benjamin Vigouroux, vice-président infrastructure digitale chez Orange Business. « Les besoins d’investissements sont massifs sur l’ensemble de la chaîne, précise Damien Mariette, gérant senior actions thématiques et gérant du fonds CPR Invest European Strategic Autonomy chez CPR Asset Management. Pour alimenter les data centers, il faut de l’énergie, et il faut que cette énergie soit décarbonée pour ne pas dépendre des crises énergétiques. Nous devons investir significativement pour faire émerger des champions européens du renouvelable, du stockage, de la tech et des semi-conducteurs. Nous avons aussi besoin d’un Etat stratège et de plan d’investissement. » « L’autonomie et la souveraineté sont souvent des concepts un peu flous et il convient de bien les identifier pour ensuite faire les bons choix d’investissements », souligne Benjamin Vigouroux.
Financer la souveraineté
« L’épargne européenne pour financer cette souveraineté est considérable mais sous-utilisée par rapport à l’épargne américaine ou asiatique, indique Damien Mariette. Il faut une offre pléthorique pour laisser le choix aux investisseurs, sélectionner des produits actions, de la dette, du private equity, etc. Tous les leviers sont importants. Nous devons également consommer européen. »
Autonomie stratégique, investir autrement pour renforcer la résilience européenne
L’autonomie européenne n’est pas un repli mais la capacité à choisir, produire, financer et décider durablement dans un monde où les chocs géopolitiques, les dépendances technologiques et les fragilités de chaînes de valeur redessinent les rapports de force. « Chez Mirova, l’autonomie stratégique vise à défendre un modèle de capitalisme responsable et d’état de droit », affirme Hervé Guez, CIO Equity & FI chez Mirova. « La souveraineté, c’est la maîtrise de toute la chaîne de valeur et de la décision », indique pour sa part Jean-Hervé Lorenzi, fondateur du Cercle des économistes et président des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence. « La dépendance européenne la plus critique aujourd’hui est technologique (deep tech, spatial), devant les dépendances industrielles et de ressources », ajoute Hervé Guez. « Le problème, c’est que notre épargne n’est absolument pas dédiée au développement de la technologie, déplore Jean-Hervé Lorenzi. Il faut trouver au niveau européen des modalités de financement qui permettent de canaliser l’épargne importante vers des financements risqués. » « L’Europe a massivement orienté son épargne vers la liquidité et la sécurité, ce qui est un frein structurel pour financer l’économie productive, indique Hervé Guez. Pour identifier les entreprises dans lesquelles investir, il faut notamment identifier les technologies critiques, leur capacité à innover, etc. » « Pour être plus opérationnels, nous devons créer un véritable marché européen des capitaux d’ici trois à quatre ans et bâtir un discours du rêve pour mobiliser les jeunes générations », explique Jean-Hervé Lorenzi. « Certaines thématiques intéressent aujourd’hui les investisseurs : l’IA et la robotisation, la réindustrialisation, la défense et les marchés de capitaux et la finance, précise Hervé Guez. Nous devons financer la phase de croissance (growth) des start-up européennes pour éviter qu’elles ne se tournent vers des fonds de capital-risque américains lors de leurs séries C ou D ». En conclusion ; l’autonomie se mesure (dépendances critiques, propriété intellectuelle, ancrage industriel), se finance (infrastructures, technologies de rupture, chaînes de valeur résilientes) et se pilote via une gestion active exigeante.