Dé-risquer l’Europe
L’Europe fait face, avec le conflit dans le golfe Persique, à sa deuxième crise énergétique d’ampleur en cinq ans. Elle n’est pas la région la plus touchée – l’Asie est plus dépendante des carburants fossiles transitant par le détroit d’Ormuz –, et la normalisation de la production nucléaire française, un déploiement supplémentaire de capacités renouvelables et de bonnes réserves hydroélectriques pourraient permettre de mieux gérer qu’en 2022 le renchérissement du prix du gaz. Toutefois, cette nouvelle crise remet sur l’établi la nécessité de « dé-risquer » l’économie européenne face aux chocs géopolitiques, ce qui doit amener à des adaptations stratégiques dans au moins trois domaines : l’autonomie énergétique, la coopération entre la politique budgétaire et monétaire, et enfin la protection contre la contagion des taux d’intérêt américains.
La divergence stratégique sur le carbone entre les Etats-Unis et l’Europe n’est que secondairement un désaccord politique ou « culturel ». Il est naturellement plus tentant pour les Etats-Unis d’ignorer l’impact des émissions de gaz à effet de serre depuis qu’ils sont devenus exportateurs nets d’énergies fossiles en 2019. L’Europe est dans la position opposée. Chaque année, la facture pétrolière et gazière de l’Union européenne représente – selon les variations des cours – entre 2 et 4 % de son PIB. Autrement dit, entre 2 et 4 % de notre production annuelle – et, en définitive, de ce qui constitue notre revenu collectif annuel – est transféré au reste du monde pour importer des énergies fossiles. Les efforts des dernières décennies ont permis de faire passer la part des sources non carbonées à environ deux tiers de la production électrique européenne (40 % aux Etats-Unis). Cette part doit encore augmenter, et l’électrification de l’économie européenne doit accélérer encore. Le « retour de bâton » anti-décarbonation en Europe – largement influencé par le revirement politique américain depuis l’année dernière – présente souvent les stratégies « net zéro » comme nuisant à la compétitivité industrielle européenne. Les approches peuvent sans doute être adaptées – et surtout simplifiées –, mais l’objectif final ne peut pas être remis en cause. Indépendamment des considérations environnementales, la décarbonation est dans l’intérêt économique bien compris de l’Europe.
«Des adaptations stratégiques doivent intervenir dans au moins trois domaines : l’autonomie énergétique, la coopération entre la politique budgétaire et monétaire, et enfin la protection contre la contagion des taux d’intérêt américains.»
Bien sûr, la décarbonation est une action de longue haleine, alors que les consommateurs et les entreprises attendent des réponses rapides à la montée actuelle des prix de l’énergie. Les efforts budgétaires mis en place par les Etats membres sont à ce jour plus prudents qu’en 2022, compte tenu de la limitation des marges de manœuvre budgétaires. Un effort de pédagogie vis-à-vis de l’opinion publique est clairement entrepris – le « quoi qu’il en coûte » est derrière nous. Toutefois, des élections nationales auront lieu en 2027 dans trois grands pays de l’UE – l’Espagne, la France et l’Italie. La pression politique ira sans doute croissante si la crise dans le Golfe ne se résout pas rapidement. La BCE appelle les Etats membres à la prudence budgétaire, mais il nous semble que l’émergence d’incitations explicites de la part de la banque centrale serait nécessaire. Son message est ferme. Dans ses différentes interventions, Christine Lagarde n’a pas cherché à contrecarrer les anticipations du marché, alors que les contrats à terme sont cohérents avec pas moins de trois hausses de taux par la BCE d’ici à la fin 2026. Mais, précisément, le degré de fermeté de la BCE pourrait être modulé en fonction de la réponse budgétaire. En l’absence de stimulus d’ampleur, les risques de voir le choc énergétique se transmettre de manière persistante aux salaires et à l’inflation sous-jacente seraient moindres et devraient logiquement amener la banque centrale à davantage de tolérance. Il est bien évidemment difficile pour la BCE de tenir compte des décisions des différents Etats membres de l’Union monétaire, mais un accord-cadre, entre les différentes autorités nationales, sur l’ampleur et le type de mesures de soutien qu’elles prendraient donnerait à la banque centrale un cadre de référence utile. Par ailleurs, un message explicite de la BCE, par lequel elle indiquerait sa volonté d’être moins restrictive si un tel accord-cadre était respecté, serait un argument de poids pour les gouvernements dans leur exercice de pédagogie en direction de l’opinion publique.
Là où, en revanche, la retenue budgétaire est peu probable, c’est aux Etats-Unis. Le président américain a déjà proposé une augmentation massive des dépenses de défense qui n’est que très partiellement compensée par des coupes dans les programmes sociaux. Même si l’exécutif rencontrera sans doute des difficultés à faire accepter une telle hausse tendancielle du déficit au Congrès où même les républicains commencent à s’inquiéter de la dérive budgétaire, les effets retardés du « Beautiful Budget Bill » de 2025 soutiendront la conjoncture américaine cette année. Une telle orientation de la politique budgétaire ne peut que contribuer à l’élévation des taux d’intérêt de long terme aux Etats-Unis, avec les effets de contagion habituels vers l’Europe. La hausse des rendements s’est déjà accompagnée d’une élévation du spread italien, par exemple. Nous avons à plusieurs reprises défendu dans ces colonnes le besoin d’une nouvelle étape de financement qui mutualise des programmes essentiels pour l’avenir de l’Europe. L’urgence géopolitique du moment en accroît encore la nécessité.
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