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Innovation ESG

Un timing particulièrement favorable

Option Finance - 28 mai 2021 - Propos recueillis par Sandra Sebag

ESG, Innovation

La réglementation, la demande des clients institutionnels et des particuliers, la surperformance ou encore la volonté de s’inscrire dans une dynamique plus durable à l’aune de la crise sanitaire : les moteurs du développement de l’ESG (ou finance durable) se multiplient et contribuent à créer un climat particulièrement propice à l’innovation. Celle-ci porte à la fois sur la généralisation de l’intégration des critères ESG à l’ensemble des classes d’actifs et des instruments financiers, sur les aspects méthodologiques et sur la communication dans le but de démontrer à la fois une intention et des résultats positifs. Les participants au Grand Débat d’Option Finance sur l’innovation ESG ont détaillé les différents moteurs de l’innovation et les chantiers en cours et à venir. Et ces derniers vont bien au-delà du seul climat. Ils concernent d’autres dimensions environnementales comme la biodiversité ainsi que le social, les inégalités ayant été accentuées par la crise sanitaire.

Quels sont les principaux moteurs de l’innovation dans l’ESG ?

Florent Deixonne, responsable de l’ISR et de la gouvernance chez Lyxor Asset Management : La réglementation constitue l’un des principaux moteurs de l’innovation. Les textes imposés par les régulateurs se sont multipliés ces dernières années, leur croissance a même été exponentielle en Europe où nous pouvons dénombrer en 2020 près de 200 réglementations et initiatives autour de ces sujets. A titre de comparaison, en Asie, il en existe 60, en Amérique latine, elles ressortent au nombre de 30 et elles sont 20 en Amérique du Nord. La réglementation bouge très vite et est imposée par différents types d’autorité. Cette évolution pousse l’industrie financière à créer de nouveaux cadres. En effet, les acteurs de l’investissement responsable ont pris conscience qu’elle ne constitue pas seulement une contrainte, elle est aussi la source d’opportunités, de nouveaux défis qui nous conduisent à proposer à nos clients des produits innovants. Parmi les nombreux textes en Europe, qu’il serait trop long de détailler ici, le règlement « benchmark » sur les indices de référence constitue un texte structurant pour l’activité de Lyxor Asset Management. Il induit la création de nouveaux repères dans le domaine climatique afin d’aider les investisseurs à orienter les capitaux sur des portefeuilles intégrant une trajectoire de décarbonation conforme aux objectifs de l’Accord de Paris. Ce texte a permis de créer de nouveaux référentiels, qu’il s’agisse des indices de transition climatique ou des indices alignés sur les Accords de Paris. Ce cadre est très porteur en matière d’innovation. Nous avons été les premiers fournisseurs d’ETF à mettre ainsi à la disposition des investisseurs une gamme complète d’ETF conformes à ces nouveaux référentiels. Cette gamme va permettre aux investisseurs d’accéder à des expositions européennes, américaines ou encore mondiales en ligne avec les accords de Paris et de façon simple. Les investisseurs pourront par ce biais réduire les émissions de leur portefeuille de l’ordre de 30 % à 50 % et contrôler la trajectoire de leurs investissements en matière de réchauffement climatique. Cette gamme intègre aussi des critères d’exclusion. Elle est très innovante et repose sur un process de recherche et développement (R&D) qui a été induit par la réglementation. Notons également que la demande clients est aussi à l’origine d’innovations. Les institutionnels ont alimenté l’innovation des gérants pendant de nombreuses années en proposant des cahiers des charges rigoureux en matière d’ESG. Dans les prochaines années, nous attendons une forte croissance de la clientèle des particuliers dans ces domaines. Ces derniers se sentent concernés par l’urgence climatique. Pour répondre à cette nouvelle demande, ils ont maintenant de plus en plus souvent face à eux une offre qui évolue notamment dans le cadre de la banque privée ou des contrats d’assurance vie et qui intègre des considérations sociales et environnementales. Nous anticipons également que le changement générationnel, le passage des baby-boomers aux générations X et Y entraînera une forte hausse de la demande de produits responsables, durables et à impact.

Nathaële Rebondy, responsable du développement durable Europe de Schroders : La réglementation joue en effet un rôle structurant. Le règlement Disclosure (SFDR) a contribué au développement des gammes durables, bien qu’il offre une grande latitude dans la mise en œuvre des contraintes imposées aux fonds. Les textes européens publiés en avril devraient avoir un impact important à la fois sur l’offre et la demande. Nous pouvons citer à ce titre les amendements au texte SFDR apportés par la taxonomie ainsi que les évolutions des directives MiFID II et IDD (distribution des compagnies d’assurances) qui imposeront à partir d’octobre 2022 la prise en compte des préférences des clients finaux en matière d’investissement durable. Ces chantiers européens peuvent susciter l’innovation tant dans les thématiques de la taxonomie que de la prise en compte des « principal adverse impacts » et vont se prolonger avec la taxonomie sociale. Cependant, la communauté financière aura très peu de temps pour intégrer les changements induits, ce qui fait courir un risque si les pourcentages de conformité des produits financiers avec la taxonomie se révèlent au final limités. Les clients pourraient avoir une réaction binaire et rejeter les produits avec des pourcentages réduits de conformité par méconnaissance de la réalité du marché. Il nous paraît donc important de disposer au plus vite de tous les éléments afin de pouvoir faire œuvre de pédagogie. Du côté des clients, les objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies constituent un moteur assez fort pour les approches thématiques. Aujourd’hui, la dimension climat occupe une place importante dans les fonds, mais les aspects sociaux gagnent aussi en importance notamment dans les pays nordiques qui sont déjà très avancés dans la prise en compte du climat. Les sujets de transition peuvent aussi être intéressants en matière d’innovation : nombre d’entreprises ont encore du chemin à parcourir et doivent être incitées à le faire notamment via une politique d’engagement forte et structurée.

Sophie Rahm, responsable des solutions ESG chez Aviva Investors : Il est vrai qu’il existe deux grands moteurs qui portent l’innovation dans le domaine ESG : le contexte réglementaire qui se complexifie et la demande clients – institutionnels et particuliers – qui s’amplifie. Ce ne sont pas forcément de nouveaux phénomènes sur la partie réglementaire, en particulier en France où l’article 173 de la loi sur la transition énergétique avait déjà largement bénéficié au mouvement ESG. L’obligation de transparence sur les pratiques d’intégration des critères ESG et climat dans les décisions de gestion n’est donc pas une nouveauté, mais on peut dire qu’elle a consacré le besoin de rendre compte des pratiques en cours. Et là où les pratiques voire les outils ou les ressources n’existaient pas encore, elle a contribué à une prise de conscience et à une mise en pratique. Avec plus ou moins de succès, plus ou moins de granularité. 

Mais ce sont véritablement les obligations faites aux sociétés de gestion sur la prise en compte de ces critères et la transparence sur celle-ci qui ont lancé le mouvement. La France va d’ailleurs enrichir son corpus réglementaire, l’article 29 de la loi énergie et climat vient compléter le dispositif. Même si nous attendons impatiemment la publication du décret d’application, il est évident qu’il nous faudra innover pour y satisfaire, notamment au regard des exigences en matière de risques sur la biodiversité. Entre ces deux moments normatifs français, l’étage européen vient également orienter les pratiques et positionnements ESG : la réglementation SFDR, effective au 10 mars dans sa première phase, est l’occasion de repositionnements stratégiques importants. 

En effet, la classification des produits selon qu’ils participent ou non à des exigences de durabilité rebat les cartes, et on aperçoit une véritable course à la classification de la part des acteurs. Mais cela va bien au-delà : la transparence ne se limite pas au niveau des produits, mais à l’ensemble de la société de gestion, nous devons donc être en capacité d’innover sur notre manière de présenter et de rendre compte de ses caractéristiques. En ce qui concerne la demande clients, elle nous encourage en effet à innover et gérer différemment. Pour les clients institutionnels, le cadre réglementaire et les objectifs ESG ou climat de plus en plus détaillés et publicisés se répercutent sur les gérants d’actifs. L’objectif de neutralité carbone et d’alignement aux Accords de Paris, de plus en plus populaire auprès des grands assureurs et notamment d’Aviva France notre partenaire, nous pousse à piloter les portefeuilles sous contrainte ESG et à en décrire les impacts. Pour les clients particuliers, notre attention se porte sur le développement d’une offre de produits thématiques, qui est très en vogue. Nous avons donc axé notre développement de produits sur le climat ainsi que sur les ODD des Nations unies, en allant au-delà de notre gamme ISR pour laquelle nos clients ont toujours un intérêt.

Arnaud Faller, directeur général délégué en charge des investissements chez CPR Asset Management : Nous sommes actuellement face à un alignement des planètes favorable à la prise en compte du réchauffement climatique. Le climat est devenu un axe majeur depuis la COP 21 au niveau international. La plupart des pays affichent maintenant des objectifs de neutralité carbone y compris en Asie, en Chine, en Corée du Sud, à l’horizon 2050 ou 2060 pour la Chine. Les politiques ont pris le sujet à bras-le-corps. La mise en œuvre de ces objectifs passe de ce fait par des réglementations contraignantes. 

Mais pas seulement : les entreprises sont également mobilisées pour répondre aux défis liés au réchauffement climatique. De leur côté, les ONG (organisations non gouvernementales) sont vigilantes et tentent de limiter le « greenwashing ». Dans cet ensemble, la finance a un rôle majeur à jouer car grâce aux financements octroyés, elle dispose d’effets de levier. En ce qui concerne l’ESG au sens large, là encore, nous constatons un alignement des planètes. La demande clients est bien présente qu’il s’agisse des investisseurs institutionnels, qui intègrent systématiquement des critères ESG dans leurs appels d’offres, ou des particuliers. Nous avons récemment réalisé une étude avec le cabinet Insight AM, sur les conseillers en gestion de patrimoine (CGP) indépendants ou conseillers en banque privée et les particuliers, qui démontre l’appétence des particuliers et de leurs conseils pour la finance responsable. La confiance que les épargnants accordent à ces produits s’élève à près de 65 % et la conviction des conseillers progresse en la matière. 

Autre enseignement important : plus de 40 % des sondés sont prêts à allouer plus de 30 % de leur épargne en investissement responsable. En 2020, nous avons connu une convergence entre la réglementation européenne et la réglementation française. La doctrine de l’Autorité des marchés financiers (AMF) est entrée en vigueur en France au mois de mars de cette année en même temps que la directive SFDR avec des objectifs de transparence dans les deux cas. Nous avons à cette occasion constaté une forte appétence pour les fonds relevant des articles 8 et 9, ces derniers ayant déjà drainé l’an dernier l’essentiel de la collecte. En France, il est également intéressant de souligner les changements à venir dans le monde des institutionnels à travers la publication du décret de l’article 29 de la loi énergie et climat qui prolonge l’article 173 et va plus loin sur les notions de risque climatique et de protection de la biodiversité. Dans ce domaine, la France est encore un leader en Europe. Ce changement va inciter les gérants d’actifs à modifier encore leur gestion. Cette transformation est une bonne nouvelle pour l’épargne de long terme en France car nous constatons par ailleurs que la durée de détention de ces fonds est plus longue que pour les fonds traditionnels. Les investisseurs sont conscients du lien entre finance durable et investissement de long terme. Il y a moins de zapping dans ces fonds. Les gérants sont donc jugés sur le long terme et non à court terme.


La surperformance récente des fonds ESG contribue-t-elle aussi à la demande et donc à l’innovation produits ?

Arnaud Faller : En 2020, les fonds ESG ont surperformé le marché. Bien évidemment, il ne faut pas juger d’une performance sur le court terme, mais au moins, il n’y a plus débat sur la performance de l’ESG. Pendant de nombreuses années, les spécialistes ont débattu pour savoir si l’intégration des critères ESG constituait un coût en matière de performance ou au contraire y contribuait positivement. Nous avons maintenant dépassé cette problématique. L’ESG constitue une lame de fond et doit être constitutive de toute gestion. A contrario, les fonds qui n’intègrent pas les critères ESG risquent d’être délaissés. C’est une bonne nouvelle pour le climat, mais aussi pour l’axe social, qui est indispensable à l’avènement d’une croissance plus stable et harmonieuse, comme l’a d’ailleurs mentionné récemment la Réserve fédérale (Fed) américaine. Encore une fois, la finance possède de nombreux leviers pour faire progresser tous ces sujets.

Nathaële Rebondy : 2020 a été une année excellente pour l’ensemble des stratégies durables, notamment celles orientées sur le climat et la transition énergétique, mais je suis assez d’accord avec vous, l’important réside dans le fait que nous sommes passés au-delà du débat sur la contribution positive ou négative de l’ESG à la performance. L’intégration des facteurs ESG dans l’analyse du risque et des opportunités devient la composante de base des fonds. Les sociétés de gestion peuvent se distinguer par le biais de leurs méthodologies propriétaires, soit pour s’adapter aux critères spécifiques des clients ayant déjà une approche durable formalisée, soit pour construire des portefeuilles thématiques ou multithématiques.

Florent Deixonne : Il faut faire attention en matière d’analyse de la performance. La crise de 2020 constitue en effet un catalyseur du développement de l’ESG. Face à l’urgence de réduire les expositions au plus fort de la crise, les investisseurs ont tout de même conservé leurs allocations dans l’ESG voire les ont renforcés au détriment des autres catégories d’investissement. C’est d’ailleurs conforme à l’orientation long terme des investissements responsables. Nous pensons que cette transformation du marché devrait se poursuivre. Par contre, il ne faut pas tirer de conclusions en termes de performance sur un historique d’un an. Nous savons que la surperformance en 2020 peut être attribuée à des biais défensifs et sectoriels. Les valeurs de qualité par nature défensive ont surperformé. Celles-ci relèvent généralement des très grandes capitalisations qui peuvent disposer d’une politique ESG. De même, le secteur des énergies fossiles est très peu présent dans les fonds ESG. Idem pour le transport aérien. Ces biais expliquent la surperformance de l’ESG.

Sophie Rahm : L’année 2020 a été une très bonne année pour les fonds de type ESG en termes de performance. Je rejoins ce qui a été dit précédemment : certains d’entre eux, peu exposés ou non exposés au secteur pétrolier, ont profité de la baisse du prix du pétrole. Les professionnels de l’ESG restent généralement prudents sur la corrélation entre caractéristiques ESG et performance ; nous nous accordons plus facilement sur les bénéfices de ces approches sur l’ajustement au risque. Il n’en reste pas moins que l’année 2020 a en effet été très bonne sur le plan de la performance, et cela a – il me semble – contribué à mettre en lumière ce type de stratégies d’investissement. Comme les performances passées ne préjugent jamais des performances futures, restons néanmoins prudents. Je pense qu’il est difficile de tirer des conclusions basées seulement sur la surperformance (ou la sous-performance d’ailleurs !) des fonds dits ESG. Si la surperformance sur l’année 2020 a permis de faire sortir ces fonds du lot voire de les faire connaître plus largement, il me semble que la popularité de ces stratégies est une tendance de fond, tant chez les institutionnels que chez les particuliers. C’est cette tendance qui fait que de plus en plus de produits sont disponibles, couvrant de plus en plus de classes d’actifs avec des approches nouvelles que nous ne connaissions pas forcément il y a cinq ans. La crise sanitaire joue également un rôle de révélateur des enjeux traditionnellement examinés par la recherche ESG. L’année 2020 pour le domaine ESG a donc été le reflet d’un mouvement chronique et de mieux en mieux établi, révélé par un contexte sanitaire et économique sans précédent.


De quelle façon les investisseurs institutionnels et en particulier la CDC peuvent-ils contribuer à l’innovation de Place ?

Joël Prohin, directeur du département de la gestion des placements de la Caisse des Dépôts (CDC) au sein de la direction des gestions d’actifs : Les sujets climatiques sont clés depuis des années. En 2020, contrairement à la crise financière de 2008, les sujets ESG sont restés au centre des préoccupations des investisseurs. Ils ont même gagné en intérêt. De notre côté, nous avons été un des membres fondateurs de la « Net Zero Asset Owner Alliance » en 2019. Cette alliance, lancée en septembre 2019 par des investisseurs (asset owners) comme Calpers ou Allianz, compte maintenant une quarantaine de membres représentant 5 700 milliards de dollars d’actifs. Elle s’est développée et a fait des émules. Il existe maintenant d’autres alliances du même type : l’une regroupe des gestionnaires d’actifs, une autre des banques et une enfin des compagnies d’assurances. Nous sommes ravis d’avoir pu contribuer à l’émergence de toutes ces initiatives. En 2020, nous avons aussi finalisé l’appel d’offres auprès de sociétés de gestion pour sélectionner des fonds gérés en cohérence avec l’Accord de Paris sur le climat. La douzaine d’investisseurs institutionnels français engagés dans ce projet ont sélectionné deux fonds actions et un fonds taux. Cet exercice a été compliqué car 35 sociétés de gestion ont répondu à cet appel en déposant une cinquantaine de dossiers et il a fallu faire des choix cornéliens. De nombreux dossiers étaient en effet excellents. Nous nous félicitons ainsi qu’au-delà de ce processus de sélection, d’après les échanges que nous avons pu avoir avec les sociétés de gestion, cette initiative les ait fait réfléchir, progresser dans leurs travaux. Elle a ainsi doublement rempli son objectif. Nous allons dans le cadre de cette sélection suivre l’évolution des fonds retenus et pouvoir tirer des conclusions qui serviront à l’ensemble des acteurs dans les prochaines années. Il faut laisser le temps aux acteurs de progresser et se donner du temps pour évaluer les process. Enfin, la Caisse des Dépôts préside la Sicav Emergence qui vient de lancer un nouveau compartiment actions européennes avec une coloration ESG plus marquée. Nous pourrions également évoquer, parmi les initiatives de place, celle des fonds « Relance durable France » lancée conjointement par la Caisse des dépôts et la Fédération française des assurances (FFA). Les fonds « Relance » intègrent tous une démarche ESG. Toutes ces initiatives montrent à quel point le monde institutionnel et celui des gérants ont évolué : il est maintenant inconcevable de ne pas intégrer les critères ESG. La prise de conscience est réelle au-delà de la réglementation. Nous sommes dans une dynamique où l’ESG est maintenant un prérequis de tout investissement.

Florent Deixonne : Le monde de l’investissement subit une transformation majeure liée à l’alignement des portefeuilles sur des objectifs « climat ». Cette transformation est générale et ne concerne pas seulement les fonds thématiques. Nous la retrouvons dans l’ensemble des gestions qu’elle soit ESG ou non, qu’il s’agisse d’actions ou d’obligations. Nous sommes convaincus qu’il s’agit d’une modification structurelle majeure qui va devenir rapidement une responsabilité fiduciaire. Dans cette perspective, nous avons communiqué les températures de l’ensemble de nos fonds. Ce chiffrage constitue une étape importante car elle appelle à des actions, des changements. Les initiatives « net zero » font partie de cette démarche car elles poussent les gérants à trouver des outils pour prendre en compte cet objectif dans leurs portefeuilles quels qu’ils soient avec des enjeux différents selon les classes d’actifs. Réduire l’empreinte carbone, faire de la compensation, communiquer de façon adéquate sur ces sujets : autant d’enjeux majeurs pour le monde de l’investissement dans les années qui viennent.

Nathaële Rebondy : La dimension climat est structurante pour l’ensemble des classes d’actifs et des portefeuilles. La prise en compte de cet enjeu est passée d’une simple analyse de l’empreinte carbone à un ensemble de mesures visant à appréhender les risques physiques et de transition, la stratégie climat des entreprises et l’alignement des portefeuilles à des scénarios climatiques. Il est certain que l’innovation devrait se poursuivre dans ces domaines. Par ailleurs, l’innovation technologique est en plein développement du côté des entreprises, et offre de nouvelles opportunités d’investissement qui n’existaient pas il y a quelques années. Du point de vue des risques financiers, la prise en compte du climat devient un élément crucial et elle est de plus en plus demandée par les clients.

Florent Deixonne : Cette évolution peut être illustrée par des chiffres. Il y a deux ans, 70 % des clients ne considéraient pas le climat comme un sujet, aujourd’hui 60 % d’entre eux déclarent qu’il faut prendre en compte le climat dans leurs investissements et ils sont 80 % à déclarer que dans deux ans, cela sera incontournable. Ce changement est majeur.

Arnaud Faller : La réglementation va inciter à cela. L’article 29 déjà cité constitue une étape importante dans la prise en compte des risques physiques et des risques liés à la transition. L’ACPR joue en France un rôle important. Elle a publié son point de vue sur un exercice pilote de stress test climatique. Nous savons bien que les assureurs vie et non-vie sont aux premières loges à la fois sur la partie actif de leur bilan et sur la partie passif (engagements). Toute la communauté financière va devoir poursuivre ses travaux en la matière. Les données à traiter ne sont pas très simples. Il faut avoir une certaine humilité, il est difficile d’évaluer les chiffres de température après la virgule. Il faut avoir l’honnêteté de dire qu’il y a encore beaucoup d’incertitudes. Les travaux engagés à horizon cinq ans avec des points d’étape nous semblent pertinents. 

De ce point de vue, la généralisation de l’approche ESG à l’ensemble des classes d’actifs dans les actions, puis à travers les mêmes méthodologies dans le crédit constitue une avancée. Nous-mêmes avons lancé une stratégie actions sur le climat et maintenant sur le crédit. Nous nous appuyons sur les travaux du CDP (Carbon Disclosure Project) qui envoie des questionnaires élaborés aux entreprises. Dans le monde obligataire, il est intéressant de noter que le nombre d’émissions vertes ou qui intègrent des critères durables sur le coupon ou le nominal ne cesse de croître. Elles sont passées de 15 % du total des émissions des obligations en zone euro à maintenant 20 %. Elles concernent les entreprises notées investment grade, mais aussi (et il s’agit d’un phénomène nouveau) les entreprises notées en catégorie high yield. Et cela est intéressant, toutes les entreprises doivent être concernées et pas seulement les plus grandes d’entre elles. La demande est assez forte pour ce genre de papiers. De ce fait, leur poids va augmenter. Toutes les classes d’actifs doivent être concernées car cela nous permet d’être cohérents.


La généralisation de l’utilisation des critères ESG à l’ensemble des classes d’actifs est-elle en passe d’être achevée ?

Sophie Rahm : Il est vrai que ces critères et approches s’étendent progressivement à des classes d’actifs jusqu’alors inexplorées par l’ESG. Ce mouvement est largement à l’initiative des investisseurs institutionnels, mais on voit également que la clientèle de particuliers, qui se montre de plus en plus à l’aise sur ces sujets, pousse pour disposer d’une offre complète intégrant de telles caractéristiques ESG. C’est l’innovation, elle-même aidée par la multiplicité des points de données ESG et la montée en puissance des compétences et expertises internes des sociétés de gestion, qui a permis selon moi cet élargissement à d’autres classes d’actifs que les actions ou le crédit noté investment grade par exemple. A mon sens, l’ESG offre encore de nombreuses possibilités et opportunités à explorer ; c’est un levier certain de l’innovation pour la gestion et le champ des possibilités est infini, ce qui nous permet d’injecter une dose de créativité dans nos métiers ! Néanmoins, je ne suis pas convaincue que l’on puisse dire aujourd’hui que cette généralisation est achevée. Il y a encore de nombreux obstacles sur sa route : les données ESG augmentent en qualité, mais ce n’est sans doute pas encore assez, le manque de standardisation dans l’utilisation de ces données est un atout pour l’innovation, mais sans doute aussi un obstacle pour la rigueur méthodologique, la compréhension des produits et la comparabilité des stratégies. 


Le prochain chantier consiste-t-il à intégrer les produits dérivés et plus généralement les produits complexes ?

Florent Deixonne : Depuis un an et demi, la gestion alternative commence à s’intéresser aussi à l’intégration des critères ESG. Cette gestion emploie des techniques comme les effets de levier ou des ventes à découvert d’actifs (short), et s’inscrit dans différentes classes d’actifs comme les matières premières. Ce monde a été rejeté par l’ESG en raison de sa complexité, mais aussi en raison de l’image qu’il renvoie. A mon sens, il s’agit d’une erreur, sans doute liée au fait qu’il y a une dizaine d’années, les promoteurs de l’ESG affichaient une vision relativement dogmatique. Ces sujets sont complexes, ils nécessitent beaucoup de réflexions et de la R&D. Parmi les questions que nous pouvons nous poser figure par exemple le fait de savoir si les techniques dites « short » peuvent relever de l’ESG. Peut-on faire du « short » sur des « momentum ESG », sur des « peer groups » ESG ? Un activiste qui utilise des techniques « short » peut-il ou non relever du champ de l’ESG ? Nous y réfléchissons chez Lyxor. Ces questions sont passionnantes. Nous retrouvons les mêmes problématiques concernant l’usage des produits dérivés, qu’il s’agisse de futures sur indices ou sur un panier de valeurs. Comment intégrer dans ce cadre des problématiques d’engagement ? Nous menons ce type de discussions avec des banques qui fournissent des instruments (swaps) aux fonds alternatifs pour les aider par exemple à mettre en place une politique de votes en assemblées générales, mais aussi avec des gérants américains. Cette classe d’actifs souhaite entrer dans l’ESG et cela devrait se faire de façon rapide. 

Autre sujet intéressant : les matières premières. Nous n’en parlons jamais, mais il s’agit d’une classe d’actifs importante. Il est possible d’intervenir sur ces marchés via des dérivés ou sur les marchés physiques ou sur des actions ou encore de la dette d’entreprises du secteur. Ce secteur soulève, en termes ESG, des sujets importants – qu’il s’agisse de problématiques environnementales ou sociales – et qui sont passionnants. Aujourd’hui, nous réalisons des travaux de R&D afin d’évaluer les problématiques liées à la production, mais aussi à l’utilité des matières premières dans un monde en transition. Le cuivre par exemple peut avoir un impact négatif au niveau environnemental lors de son extraction, mais également positif car il entre dans la production de câbles pour la production d’énergie verte. Le cuivre possède la même empreinte carbone que l’or du point de vue de l’extraction, mais si on considère son utilisation, il peut être très utile à la transition énergétique et donc plus durable. Toute cette partie de l’industrie qui avait été exclue est en train d’arriver dans le monde de la finance durable. Cette évolution est très positive car elle ouvre le champ des possibles en matière d’investissement.

Sophie Rahm : De notre côté aussi, nous réfléchissons effectivement à la manière dont les considérations ESG peuvent venir enrichir les produits complexes ; la demande est très forte de ce côté-là. Comme je le disais tout à l’heure, l’innovation sur ce plan passe par les données ESG et la manière dont celles-ci peuvent se coupler à ce type de stratégie. Ce n’est parfois pas, ou pas encore, possible du fait de la disponibilité et de l’agilité de ces données. Quant aux produits dérivés, ils ont longtemps été traités en exception des approches ESG ; et je pense là notamment au référentiel du label ISR qui requiert de démontrer, de façon qualitative, que l’utilisation éventuelle de dérivés (exclusivement permise à titre de couverture et non d’exposition) ne nuit pas aux caractéristiques ESG du fonds labellisé. C’est un point important et cela démontre la délicatesse du traitement des dérivés dans l’approche ISR. Je crois néanmoins que dérivés et produits complexes pourront hériter de ces caractéristiques, portés par l’innovation ESG, simplement parce que la demande pour ce type de produits est là. Les ambitions responsables des investisseurs institutionnels, via leurs objectifs ESG et climat, deviennent incontournables ; par souci de cohérence et pour servir efficacement cette demande, il convient également de s’atteler à proposer des produits dérivés et complexes pour compléter la gamme, et ainsi couvrir tout le spectre de l’investissement. Il pourrait devenir, grâce à l’innovation, complètement responsable.

Arnaud Faller : Il y a des travaux en cours au niveau de la place de Paris et des discussions au sujet de la prise en compte des produits dérivés, dans les fonds classiques et les fonds structurés entre l’Autorité des marchés financiers (AMF) et l’Association française de la gestion financière (AFG). Ces travaux n’ont pas encore abouti, mais ils sont structurants pour la place de Paris et la profession. Rappelons que les produits dérivés sont des instruments qui sont très bien maîtrisés par l’industrie financière en France, nous possédons un véritable savoir-faire dans ce domaine et il serait dommage de les exclure à ce titre de la finance durable. De plus, ces instruments sont très utiles, ils apportent de la liquidité aux marchés financiers et des protections contre les risques. Nous appelons par ailleurs du côté des gestionnaires à une certaine cohérence ; à ce titre, je ne serais pas étonné si d’ici quelques années, un véritable marché des dérivés ESG faisait son apparition. La bascule se fera peut-être en plusieurs temps. En ce qui concerne les paniers, il faut encore progresser sur les méthodologies ; en revanche, pour les instruments sur un seul titre, il est nécessaire d’appliquer la même politique aux dérivés qu’aux sous-jacents. Ces travaux en cours entreront dans l’élaboration de la nouvelle version du label ISR. 


Quels sont les grands thèmes qui tirent l’innovation ?

Joël Prohin : Comme indiqué précédemment, l’article 29 de la loi sur la transition énergétique va être vraiment structurant. Il va bien au-delà de l’article 173 adopté en 2015. Cet article met notamment l’accent sur les risques et sur la biodiversité. Sur ces sujets de biodiversité, nous rencontrons de plus en plus de pression pour les prendre en compte. Il est vrai que cette problématique est moins mature que celle du climat. Nous sommes face à une ardente nécessité de travailler sur ce sujet. Nous avons commencé à engager les sociétés dans lesquelles nous sommes investis à avancer sur ces thèmes, secteur par secteur. Comme pour le climat, certains secteurs sont en effet plus concernés par le thème de la biodiversité – comme par exemple l’agroalimentaire. Plus généralement, nous devons progresser sur tous les sujets environnementaux : ces derniers ne doivent pas se limiter au climat, mais prendre en compte d’autres thématiques : la biodiversité, l’eau, la gestion des déchets… Sur le social (S), si la taxonomie climat est d’ores et déjà adoptée, une taxonomie sociale va suivre sous peu ; les travaux au niveau européen sont lancés et les autorités européennes sont preneuses d’information et de retours. La place de Paris peut apporter sa contribution à ces sujets. Le social devrait ainsi prendre rapidement son essor. Mais un des enjeux est de trouver des métriques suffisamment consensuelles et suffisamment synthétiques pour pouvoir faire avancer ce sujet qui est multiforme. Nous aurions besoin, comme peut le faire l’empreinte carbone, d’un indicateur social synthétique, même réducteur, même imparfait, pour faire avancer le débat. Sur le G (de gouvernance), notons que les assemblées générales (AG) 2021 constituent une avancée importante puisque nous avons vu débarquer le « Say on Climate » de façon importante, ainsi que nombre de résolutions externes sur les enjeux climatiques, y compris sur des sociétés européennes. De même, le « Say on Pay » ne constitue plus une promenade de santé pour les dirigeants. Il s’agit d’un véritable changement. Les résolutions en AG sont maintenant percutantes. J’engage d’ailleurs à ce que tous les investisseurs et les gérants ne se contentent pas de suivre les préconisations de vote données par un proxy (ou fournisseur de services en matière de définition et d’exécution de votes), mais qu’ils s’approprient l’ensemble des débats de façon à faire avancer les sujets qui nous tiennent à cœur.

Nathaële Rebondy : L’ensemble du volet social lorsqu’il sera précisé va en effet devenir très important. Les ODD constituent également un moteur de l’innovation. Ils sont relativement larges et couvrent un spectre conséquent. Ils induisent aussi une forte mobilisation des entreprises car pour les prendre en charge, il va falloir investir entre 5 000 et 7 000 milliards de dollars par an au niveau mondial. Notons qu’ils vont se traduire par l’émergence et le développement de certains secteurs et le déclin d’autres secteurs et donc par un renouvellement des thématiques porteuses sur les marchés financiers. La création de valeur et la destruction induite vont pousser les gérants à se positionner sur de nouvelles thématiques. Et cela constitue un moteur puissant d’innovation. Dans cette perspective, les sociétés de gestion doivent mettre en place des politiques de R&D afin d’évaluer de quelle manière les entreprises sont concernées par les tendances structurantes qui permettront de répondre aux enjeux des ODD et comment cela va permettre de générer de la valeur à l’avenir. Nous développons un outil propriétaire pour réaliser cette mesure de manière granulaire, en reliant les produits et services des entreprises à toutes les ODD pertinentes. Par ailleurs, nous étudions des stratégies nouvelles comme les thématiques sociales dans l’obligataire ou encore des stratégies d’impact en actions cotées des marchés émergents. Parmi les nouvelles thématiques figurent aussi la transformation de l’alimentation ou des modes de vie, la santé, etc. A partir des ODD, il existe beaucoup de thématiques nouvelles à exploiter. Mais l’important est aussi d’éviter le risque de surreprésentation des investissements dans les mêmes entreprises qui relèvent des thématiques les plus populaires, ce qui pourrait créer des phénomènes de bulle. Pour y faire face, le développement d’outils propriétaires et la recherche fondamentale développée en interne sont essentiels à nos yeux. Cette approche peut permettre de faire la différence entre les gérants. Enfin, dans le monde institutionnel, il existe un autre facteur d’innovation qui réside dans leurs valeurs propres et qui doivent s’insérer dans des stratégies dédiées et des mandats.

Arnaud Faller : Les fonds thématiques intégrant des mesures d’impact sont ceux qui collectent le plus et cela devrait se poursuivre car ils proposent des mesures concrètes et sont facilement compréhensibles par les particuliers. En effet, évoquer des scores ESG n’est pas significatif pour cette catégorie de clientèle. Par ailleurs, les gérants ne doivent pas se limiter à l’utilisation de scores ou de notes moyennes ESG. Il faut descendre en granularité car nous pouvons trouver beaucoup d’informations dans les sous-critères. De plus, le monde ESG ne se prête pas bien à des compensations entre les critères et au sein des critères, notamment en matière de contrôle de risques. Il est malvenu de compenser une mauvaise note en termes de gouvernance par exemple par une bonne note en matière d’environnement. Il faut éliminer les corporates qui ont de mauvaises pratiques dans des indicateurs clés relevant de l’ensemble des critères. L’analyse de la notion d’impact doit ainsi être associée à une granularité très fine. Dans cette perspective, il est évident que les épargnants et les institutionnels vont demander des mesures d’impact ex-ante et pas seulement des mesures ex-post. Cela passera par la disposition de la donnée, la bonne nouvelle étant que celle-ci est de plus en plus facilement accessible. 

Là aussi, la régulation va aider puisque la directive CSRD porte sur la publication des données par les entreprises. Nous allons de plus en plus intégrer, en construction de portefeuilles, des objectifs quantifiés en matière d’empreinte carbone, mais aussi dans le domaine social. Nous savons tous très bien que le réchauffement climatique conduit à une augmentation des inégalités. Et au-delà, les problématiques des inégalités sociales, de l’éducation, de la formation des jeunes sont déterminantes. A ce titre, nous ne pouvons pas nous limiter à une seule dimension, elles sont toutes liées. Un portefeuille climatique devra également faire attention aux autres dimensions. Concernant spécifiquement les aspects sociaux, il n’existe pas pour l’instant d’indicateurs synthétiques comme l’empreinte carbone, mais il devrait à terme y en avoir plusieurs. Le ratio d’équité, à savoir le rapport de la rémunération du dirigeant par rapport à la rémunération moyenne des salariés, pourrait en constituer un. Il s’impose en effet de plus en plus, y compris dans le monde anglo-saxon. Il existe même des Etats aux Etats-Unis où la fiscalité est différente selon ce ratio. Ce dernier s’est normalisé. Il sera donc publié de plus en plus souvent par les sociétés. Nous l’utilisons pour notre fonds « social impact ». Il nous paraît primordial. L’OCDE a publié récemment un document indiquant que les inégalités pèsent sur la croissance potentielle. De même, la Fed s’inquiète de ce phénomène, elle a souligné les dangers potentiels liés au fait que les non-diplômés ou certaines ethnies n’aient pas accès facilement au marché du travail. Nous savons très bien qu’au niveau macroéconomique et microéconomique, un mauvais ratio d’équité est préjudiciable. Nous pouvons, en privilégiant les entreprises qui font des efforts dans ce domaine, faire en sorte que le social ne soit plus un angle mort.

Sophie Rahm : Parmi les grands thèmes sur lesquels les clients attendent les gérants figure la biodiversité ; c’est la résultante de la prépondérance donnée à ce risque dans les textes. Il nous faudra, et cela très rapidement, pouvoir dire à nos clients comment ils sont exposés à ce risque et surtout comment nous le gérons. Les thèmes environnementaux et leur déclinaison au-delà du climat sont, je pense, voués à un bel avenir ; les opportunités d’innovation y sont encore nombreuses. Par ailleurs, nous avons tendance à considérer que le climat ne sera plus uniquement un thème dans une offre produits, mais pris en compte globalement dans les portefeuilles car l’analyse des risques et opportunités liés au climat doit être impérativement diffusée à l’ensemble de notre activité de gestion. Plus fondamentalement, plutôt que de considérer que certains thèmes tirent l’innovation, j’aurais tendance à penser que l’innovation des gérants peut être mise au service de tous les thèmes. De ce point de vue, notre terrain de jeu est très vaste. Au-delà de ces questions thématiques, la notion d’impact et d’investissement à impact va solliciter notre capacité d’innovation. L’impact et la mesure de l’impact, quels que soient les thèmes ou les approches retenus, seront décisifs dans notre création de valeur. L’année 2020, marquée par le succès et la popularité des fonds à caractéristiques ESG, a également été l’occasion d’un constat : les considérations sociales et/ou sociétales ne sont visiblement pas aussi bien desservies auprès des investisseurs que les enjeux environnementaux. Sur le plan du social, l’offre de produits est relativement faible. C’est en partie lié, comme vous l’avez souligné, à la difficulté d’intégrer des indicateurs sociaux et sociétaux dans la construction de portefeuilles. Là aussi l’innovation a un rôle important à jouer. Nous devons être meilleurs sur la compréhension et la robustesse de ces indicateurs dans toute notre gestion et nous devons également être en capacité de présenter des produits qui répondent spécifiquement à ces attentes. La démarche au niveau du produit est sans doute plus facile à concrétiser et à expliquer selon une logique thématique. Et là, la partie qualitative du travail ESG est beaucoup plus importante et décisive, mais elle doit être aussi suffisamment systématique pour pouvoir suivre un processus de gestion cohérent.


L’innovation méthodologique porte-t-elle exclusivement sur l’accès aux données ?

Florent Deixonne : L’enjeu de la data (donnée), quelle que soit la problématique, est le même : tout le monde cherche la donnée harmonisée, fiable, auditée ou auditable. La réglementation à travers le texte NFRD multiplie par sept le périmètre au niveau des entreprises cotées et non cotées qui doivent divulguer des informations sur leur politique RSE. Grâce à ce texte, nous aurons accès à davantage de données ; par conséquent, les thèmes d’investissement pourront être élargis. La responsabilité va dans cette perspective passer de l’investisseur à l’émetteur. Sur les critères environnementaux, il existe déjà beaucoup de données, mais tout n’est pas fait, nous sommes encore face à des problématiques de compréhension, de choix, d’alignement, de méthodologie qui constituent de véritables enjeux. Parmi les thèmes importants sur lesquels nous devons travailler, le thème de la biodiversité a déjà été cité ainsi que le social. Notons en effet que les aspects sociaux sont très difficiles à quantifier. Comment évaluer de façon quantitative les droits humains par exemple ? Il existe aussi un enjeu dont nous parlons assez peu à savoir la fusion de l’analyse financière et de l’analyse extra-financière. Nous devons parvenir à déterminer un objectif de prix à court terme en intégrant les critères ESG. Or, nous savons que certains facteurs ESG ne produiront des effets qu’à long terme. Pour autant, il nous faut déterminer les bonnes métriques à court terme. Peu de gérants sont capables aujourd’hui de quantifier la part de l’ESG dans leurs prévisions financières.

Joël Prohin : Les données constituent un prérequis. Les travaux réalisés dans le cadre de l’Efrag (le groupe consultatif européen sur l’information financière) pourraient permettre une standardisation des données ESG a minima à l’échelle européenne. Les données ESG pourraient alors être disponibles comme le sont les données financières – et non pas à travers des retraitements qui peuvent certes être pertinents, mais qui limitent la comparaison et pour lesquels les fournisseurs de données se font largement rémunérer. Après, il ne faut pas se tromper : toutes les données ne sont pas disponibles. A titre d’exemple, nous avons récemment challengé un grand industriel français sur le domaine de la biodiversité. Celui-ci nous a indiqué avoir déjà commencé à travailler sur ce sujet pour mesurer son empreinte dans ses différentes implantations, mais compte tenu de leur nombre, il lui faudra quatre ans d’après son estimation pour mener à bien ce travail de grande ampleur car les experts crédibles ne sont pas légion. Il ne faut pas nous leurrer, nous n’aurons pas dans l’immédiat toutes les données dont nous avons besoin, mais nous restons optimistes car la qualité et la quantité de données produites par les entreprises ne cessent de progresser. Prenons également le sujet social. Vous avez évoqué précédemment les écarts de salaire. Il est exact qu’il s’agit d’un indicateur pertinent, mais il existe des différences importantes entre les pays, ne serait-ce qu’entre pays européens. L’harmonisation des bases de données RH (ressources humaines) constitue un travail d’ampleur avant qu’il ne devienne pertinent. Par rapport aux avancées méthodologiques, au-delà de l’accessibilité des données, les travaux sur l’impact sont importants. Il sera intéressant de voir comment les investisseurs vont percevoir le fait que des fonds pourtant typés ESG puissent être exposés de façon marginale (à moins de 10 %) à des actifs « verts » selon la taxonomie. Ils vont trouver cela très faible. La place va devoir traiter cet enjeu de communication. Enfin, nous sommes attendus sur les impacts de nos décisions de gestion. Là encore, nous pouvons les appréhender de façon très diverse. Il est possible de définir l’impact de façon stricte à partir des critères issus du capital-investissement, à savoir intentionnalité, additionnalité et mesure de l’impact, mais il n’est pas toujours facile de mettre ces trois critères en évidence en particulier dans le monde des actifs cotés. Une des solutions serait de graduer davantage les réponses que nous pouvons apporter. Il est normal qu’un fonds dans les énergies vertes affiche une exposition à la taxonomie verte importante, mais ces stratégies de niche ne permettront pas à elles seules d’assurer la transition.

Arnaud Faller : Nous ne pouvons en effet exiger d’un fonds diversifié qui intègre tous les secteurs la même empreinte carbone que pour un fonds spécialisé dans le secteur des énergies vertes par exemple. Il faut introduire une graduation en fonction de la nature des fonds. Il est vrai aussi que pour l’impact dans le cadre des actifs cotés, l’additionnalité est plus difficile à démontrer que dans celui des actifs réels. Pour le faire, nous mettons en place une démarche de dialogue avec les corporates afin de les faire évoluer étape par étape. Nous pouvons alors démontrer que nous avons fait preuve d’additionnalité via ce dialogue. Pour revenir sur l’accès aux données, dans le cadre de notre fonds sur l’éducation, les gérants ont pris contact avec les sociétés pour avoir des informations sur par exemple la part allouée à des étudiants boursiers ou encore sur la part de logements dédiés aux étudiants à proximité des campus. Nous allons chercher les informations de façon granulaire auprès des sociétés. Cette méthode fonctionne bien sur des univers d’investissement relativement restreints. D’un point de vue plus général, nous nous attendons à une véritable transformation issue de l’entrée en application des travaux de l’Efrag sur la publication des données de façon normalisée, homogène et annuelle.

Nathaële Rebondy : Le travail des gérants sera en effet facilité par la publication par les entreprises de données normalisées. Mais il existe aussi d’autres points d’accès à des données non conventionnelles ou alors l’utilisation d’équipes spécialisées dans le big data qui peuvent permettre de compléter des éléments de recherche fondamentale et de mieux comprendre les risques de certains secteurs ou de certaines entreprises. Chez Schroders par exemple, notre équipe data insights a travaillé aux côtés de l’équipe de recherche fondamentale ESG afin de mieux comprendre les impacts de la fonte du permafrost en Russie sur les entreprises qui opèrent dans cette région du monde. Ce type d’éclairage peut être intéressant et complète les analyses auxquelles les gérants ont accès. De même, certains fournisseurs de données non conventionnelles apportent des informations par exemple sur les écarts de salaires entre les hommes et les femmes dans les entreprises. Il nous paraît important de ne pas nous limiter aux données publiées par les entreprises car ces publications dépendent aussi de leur taille. Certaines petites entreprises peuvent être engagées, mais ne pas publier autant d’informations sur ces sujets de développement durable que celles dont les ressources sont plus étendues. Enfin, le traitement des données est important afin de comprendre la dynamique des sociétés.

Sophie Rahm : La quantité des données ESG désormais disponibles, mais plus largement le fait que la donnée (ESG ou autre) devient une ressource incontournable pour les gérants d’actifs, en quête d’une différenciation toujours plus difficile à atteindre, a certainement été à l’origine de nombreuses avancées dans le domaine de l’investissement responsable ces dernières années. L’accès aux données, mais aussi la qualité et la gouvernance de cette donnée ont été décisifs dans l’innovation ESG. Mais ce n’est pas seulement grâce aux données, brutes ou retravaillées d’ailleurs, que nous pouvons nous différencier et innover. Comme je l’ai suggéré plus haut, l’innovation méthodologique concerne également d’autres aspects de notre approche ESG. Nous avons besoin par exemple d’innover sur l’engagement avec les émetteurs et la façon dont nous traitons les informations qui en découlent. Nous pouvons innover également sur la transparence de notre gestion. On peut imaginer innover sur la façon de mettre en place des exclusions sectorielles ou thématiques. Les données ESG sont souvent à la source de ces innovations, mais elles ont pour moi un effet multiplicateur qui dépasse leur propre champ.