L'analyse de Jean-Paul Betbèze

Jean-Paul Betbèze, Cercle des économistes

Yellen-Powell : ce couple est-il dangereux ?

Option Finance - 19 mars 2021

Chine

« Dangereux », ce couple rêvé ? On le sait, Janet Yellen, démocrate, est l’actuelle secrétaire au Trésor du président Biden, après un mandat à la Fed, la Banque centrale américaine, mandat non renouvelé par Donald Trump. Elle a donc souffert avec ce dernier, même si elle a réussi à faire remonter la pente à l’économie américaine après la crise des subprimes, et surtout à ne pas monter les taux courts très longtemps après que le taux de chômage jugé « de plein-emploi » a été battu (moins de 5 %). Elle était donc la « patronne » de Jay Powell, ce républicain modéré qui lui a succédé et qui a plus souffert qu’elle avec Trump. Il avait en effet continué de monter les taux, avant d’être forcé de les stabiliser, puis de les baisser, devant le ralentissement de la croissance et sous les cris de Trump, avant la plongée due à la Covid-19. Yellen et Powell se connaissent bien et partagent la même vision de l’économie américaine : elle doit croître plus, avec très peu de chômage, même au prix d’un peu plus d’inflation.

« Dangereux », Jay Powell, lorsqu’il prend la présidence de la Fed ? Il devient « plus colombe que Yellen », se rendant compte des fragilités économiques et surtout sociales des Etats-Unis. Il décide alors non seulement de baisser ses taux à 0 %, mais ajoute revoir les repères de son action. Certes, il veut le plus d’emplois possible compatibles avec le moins d’inflation possible, mais s’affranchit de règles trop strictes. Le 2 % d’inflation, son objectif chiffré, devient « autour de 2 % en moyenne sur plusieurs années », plutôt au-dessus de 2 %, sans trop savoir de combien, ni sur combien d’années. Quant au taux de chômage, 3,5 % ont été un point bas, mais avec des « poches » de chômage dans certaines communautés, notamment ethniques. Elles sont soulignées dans les 14 rencontres que la Fed a organisées (les Fed Listens) et, depuis, la crise sanitaire a montré la fragilité du taux macroéconomique de chômage. Avec Powell, les marchés se disent qu’il veut plus de 2 % d’inflation et moins de 3 % de chômage, avant de hausser les taux courts. De fait, il ne cesse de calmer les inquiétudes devant les remontées de l’inflation (1,7 % en février) pour modérer les taux longs.

« Dangereuse », Janet Yellen, quand elle arrive au Trésor ? Elle soutient, bien évidemment, le programme de 1 900 milliards de dollars de dépenses de Joe Biden, contre les républicains et même contre des économistes démocrates (Larry Summers). Elle répète que, de son temps à la Fed, même avec 3,5 % de chômage l’inflation était trop basse. Elle ajoute que le soutien budgétaire qu’elle met en place, « couplé » au soutien monétaire de la Fed (le quantitative easing lancé par Ben Bernanke), devrait conduire à une vigoureuse reprise avec, dans un an (avant les élections au Sénat ?), un taux de chômage d’avant-pandémie. Ce serait donc mieux et plus tôt que le chiffre prévu pour 2024 par le Congressional Budget Office, le centre de prévision non partisan du Congrès.

Cependant, même si le couple Yellen-Powell présente toutes les garanties d’expertise et de sérieux pour calmer une hausse trop violente des taux longs, ils sautent quelques minutes à 2 %, contre un point bas à 0,5 % début août 2020. Rien ne serait donc sûr si la croissance reprend fort, avec l’inflation. Les effets de la campagne de vaccination sont inconnus : les messages de calme sur l’inflation sont faciles, pas nécessairement efficaces.

De fait, la remontée des taux américains se propage, même dans les économies encore en difficulté. Tel est surtout le cas dans les pays émergents, qu’ils soient endettés en dollars (le pire) ou que leur monnaie baisse fortement vis-à-vis du dollar, avec le risque d’importer de l’inflation, sachant qu’ils n’ont pas de grandes marges de manœuvre budgétaire et monétaire. L’Afrique du Sud et le Mexique sont exposés en Afrique et en Amérique latine, l’Asie moins, la Chine aidant. La zone euro, après avoir montré son inquiétude face à la montée de l’euro, s’engage contre l’effet d’attraction des taux longs américains. Elle veut acheter plus de titres de dette publique européenne pour le contrer, au risque de divisions internes (Allemagne). Alors : « dangereux », le couple Yellen-Powell ? Il n’a pas le choix : la reprise, assistée par vaccination, taux et déficit, est là. Il va la contrôler, pour que l’emploi s’améliore plus vite que l’inflation ne monte : les élections au Sénat arrivent ! Ici, il sera dangereux si nous ne faisons pas au moins autant que lui !