La Fed, dans le pari américain de l’IA
Kevin Warsh vient d’être nommé par Donald Trump pour diriger la Fed, la Banque centrale américaine, après un vote du Congrès qui ne posera pas de problème. Il succédera ainsi, mi-mai, à Jerome Powell. S’éloigne alors la tête de turc préférée du président américain, celle qui s’obstinait à ne pas baisser les taux malgré ses injures, sous prétexte qu’il était indépendant. Mais s’il ne peut plus présider l’organisation, Jerome Powell peut rester à son Board jusqu’à la fin de son mandat de gouverneur, le 31 janvier 2028, sauf s’il en a assez et préfère démissionner.
On peut alors penser que son successeur s’emploiera à faire pencher la balance vers la poursuite de la baisse des taux, Trump cherchant la majorité des votes à la Fed (comme ailleurs), mais ce ne sera pas facile. Lors de la dernière réunion, le 28 janvier, le maintien des taux a obtenu dix voix, Stephen Miran et Christopher Waller étant les deux seuls à préférer une baisse. On le sait, l’indépendance de la Fed n’est pas le souci premier de Donald Trump, même si les membres du conseil des gouverneurs protesteront officiellement du contraire. On verra ensuite.
«Il faut pour Donald Trump que la Fed baisse encore ses taux, pour que les profits et les investissements montent encore, pour financer partout des investissements en IA.»
Le 17 juin sera donc la première réunion du nouveau président de la Fed, après les deux dernières conférences de presse de Jerome Powell. Les marchés financiers du monde seront là pour entendre les décisions et l’argumentaire officiels, et plus encore ses réponses aux questions. Il lui faudra argumenter, pour bien dire que les (éventuelles) baisses prévues de taux ne sont pas un relâchement de la vigilance anti-inflationniste, autrement les taux longs risqueraient de s’envoler et la Bourse de plonger. Il est très vraisemblable que Warsh parlera alors du troisième objectif de la Fed : celui d’obtenir les taux longs les plus bas possibles, autrement dit le coût de la dette publique américaine le plus bas. Avec la dérive du déficit américain, cet objectif fait sens, en parler est malin, pour gagner… du temps, mais l’obtenir est une autre chose.
Car il faudra défendre cette politique qui pourrait mener à des interrogations des gestionnaires des fonds de retraite. Ils pourraient penser qu’avec un taux de chômage très bas (4,3 %), une économie assez faible (+1,4 % annualisé au quatrième trimestre 2025) mais sans drame, une inflation qui n’a rien de menaçant (2,4 %) mais qui n’est pas « calmée », avec une productivité en forte hausse (4,9 % au troisième trimestre) et un coût unitaire du travail en baisse de 1,9 % sur l’année, rien ne presse pour baisser encore les taux. Mais il faut pour Trump que la Fed le fasse encore, pour que les profits et les investissements montent encore, pour financer partout des investissements en IA.
Les Etats-Unis de Trump font en effet un pari stratégique sur l’IA. Ils doivent enrôler la Fed pour soutenir la Bourse, jusqu’à modifier sa logique de surveillance de l’inflation en fonction des derniers chiffres publiés. Miran, qui vient de rejoindre la Fed (depuis la présidence des conseillers économiques du président – ce qui en dit beaucoup sur ses idées), a déjà indiqué que l’institution était toujours en retard car elle ne prendrait pas en compte les effets des changements politiques et technologiques en cours. N’oublions pas, au-delà de ses foucades, de ses avancées et reculades, de ses tweets sur Truth Social, que Donald Trump poursuit toujours une double démarche : faire d’abord de l’IA la base de la croissance américaine pour empêcher la Chine de la rattraper, et contrôler ensuite son alimentation en pétrole.
Soutenir la croissance par l’effet richesse de la Bourse : on retrouve l’Alan Greenspan des années 1990 qui ne voulait pas monter les taux, arguant de hausses de la productivité, avec exemples et anecdotes à la clé. C’est cette attitude, citée par Warsh dans son récent échange avec Sadi Khan d’Aven Financial, qui a permis « une économie plus forte et des prix plus stables ». Il faut faire cependant attention avec les comparaisons historiques : c’est la « grande modération » qui était alors dans les têtes, entre les présidents de la Fed Volcker (jusqu’à fin 1987), Greenspan (1987-2006) et Bernanke (début 2006). Avoir plus de services, stables en termes macroéconomiques, et moins d’industries, plus variables, plus de dérégulation et d’ouverture (à la Chine !) étaient alors les bienvenus. Cela jusqu’à la « grande récession » qui a poussé la Fed, pour éviter une crise majeure, à acheter des bons du Trésor pour faire baisser les taux et repartir la machine (quantitative easing).
Il n’est pas certain que Warsh soit adepte d’une Fed aussi mollement régulatrice des taux, et donc des anticipations, qu’actuellement. Mais s’il veut plus de croissance, ce sera avec plus de crédit bancaire ou privé, une surveillance plus étalée dans le temps des ratios bancaires, sans doute un éloignement des recommandations du Comité de Bâle… avec donc plus de risque. Or le déficit américain a peu de chances de vite se résorber. Parier autant sur l’IA, pour dépasser la Chine et réduire les problèmes américains, c’est beaucoup.
Jean-Paul Betbèze, économiste, diplômé d’HEC, docteur d’Etat agrégé de sciences économiques. Il a commencé sa carrière dans l’enseignement en tant que professeur d’université, notamment à Paris II-Panthéon Assas à partir de 1987. Entré en 1986 comme directeur d’études au Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc), il rejoint trois ans plus tard le Crédit Lyonnais comme directeur des études économiques et financières, puis en 1995, comme directeur de la stratégie. En 2003, il est promu conseiller du président et du directeur général de Crédit Agricole, puis directeur des études économiques et chef économiste. Il a crée sa propre structure de conseil en 2013. Il est membre du Cercle des économistes.
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