La guerre de la Fed contre la BCE n’aura pas lieu, sauf…

Publié le 8 janvier 2026 à 10h57

Jean-Paul Betbèze    Temps de lecture 5 minutes

Pas de guerre… officiellement. Les grandes banques centrales sont polies, a fortiori pacifiques. C’est, ou plutôt c’était, vrai pour celles des deux plus importantes économies de marché du monde : Etats-Unis et Union européenne.

Par la loi, indépendantes des politiques, elles devaient suivre un objectif fondamental : assurer la stabilité des monnaies des pays dont elles avaient la charge. Pour elles, cette mission passait par des objectifs chiffrés : elles pourraient dès lors être jugées sur leur efficacité. Ces objectifs, on les connaît par cœur : seulement 2 % d’inflation à moyen terme en zone euro ; 2 % d’inflation aussi aux Etats-Unis, mais ce chiffre devra être compatible pour la Fed avec des taux de chômage et d’intérêt à long terme les plus faibles possibles. Chaque grande banque centrale a ainsi son couloir de nage, plus ou moins strict, constamment surveillé par les marchés, les médias, les politiques et les citoyens. Pas de guerre donc, en théorie : chacun chez soi.

«La bataille Fed-BCE va se déplacer vers les régulations, les cryptoactifs et les stablecoins»

Sauf si… un leader politique franchit la limite, ce qui est évidemment le cas de Donald Trump. Il ne cesse de critiquer, voire d’insulter, Jay Powell, le président de la Fed sous le prétexte qu’il ne baisse pas plus et plus vite les taux directeurs américains. Il menace de le licencier, puis se rétracte quand on lui dit que c’est anticonstitutionnel : il attendra mai 2026. En même temps, il promeut les stablecoins parce qu’elles achètent la dette publique américaine. Il ne critique plus les cryptomonnaies, vis-à-vis desquelles la Fed est prudente. Il veut un dollar faible et augmente les droits de douane, en assurant que ce n’est pas inflationniste, non plus que la fin de l’immigration dans un pays en quasi-plein-emploi.

Il rate la mise en jugement de la gouverneure Lisa Cook pour fausse déclaration de demande de crédit hypothécaire (selon lui), et attend (obstiné) le jugement de la Cour Suprême pour libérer son poste, sachant qu’il vient de placer Stephen Miran, trumpiste affirmé, au Board. C’est un économiste de grand poids. Il mine régulièrement le protocole d’action de la Fed en s’attaquant récemment à sa mesure de l’inflation, qu’il juge passéiste et commence à faire pencher les esprits vers une longue baisse des taux. En même temps, la Fed se montre désormais très hostile à l’e-dollar (en défense du dollar ?), au contraire de la BCE qui avance (lentement) vers l’e-euro (en soutien des transactions en euros, contre dollars américains, canadiens et yuans ?).

La BCE, aussi, est secouée par ce qui se passe chez elle et aux Etats-Unis. Chez elle, avec la guerre d’Ukraine, qui accroît les déficits budgétaires pour cause de dépenses militaires, sans compter les incertitudes qui pèsent sur la croissance, du fait notamment des hausses des droits de douane d’un Donald Trump désireux de faire cesser le « vol » européen lié aux excédents commerciaux, dit-il. Aux Etats-Unis, ce même Donald Trump force en fait la BCE à baisser ces taux pour soutenir ses exportations et sa croissance. Une course à la baisse des taux se met ainsi en place, ouvrant la voie à celle des deux devises, ce qui pose un problème pour le financement des déficits budgétaires. Les politiques monétaires se font plus nationales, moins coopératives. Le financement du Trésor américain, dont le déficit se creuse, sera plus compliqué à boucler avec ses créanciers traditionnels, Japon et Arabie saoudite. On peut s’attendre aussi à des difficultés des Européens devant la montée de leurs factures militaires. Le financement des Trésors européens sera plus difficile : le ratio dette publique/PIB grimpe en 2020 avec la Covid (96,5 %) et peine à décélérer à 87,1 % en 2024, tandis que ce même ratio ne cesse de croître aux Etats-Unis, passant de 102,1 % en 2014 à 124,3 % en 2024. En cas de crise financière, compte tenu des montants actuels et des besoins américains, il sera très difficile de répéter le « whatever it takes » de Mario Draghi en son temps, dans ces deux zones monétaires, notamment l’européenne.

La bataille Fed-BCE va donc se déplacer vers les régulations, les cryptoactifs et les stablecoins. Pour les atténuer ! Aux Etats-Unis, plus de place se fait ainsi au financement du déficit budgétaire. Les réglementations s’assouplissent pour leurs huit banques systémiques (JP Morgan Chase surtout, Bank of America, Citigroup, Goldman Sachs, Bank of New York Mellon, Morgan Stanley, State Street, Wells Fargo) en réduisant de 5 % à 3,5 %-4,5 % l’exigence de levier « renforcée », autrement dit de détention de fonds propres pour l’intermédiation de bons du Trésor. En même temps, les banques américaines auront plus de latitude pour faire des crédits à effet levier pour financer les fusions-acquisitions, décrétées décisives pour la croissance : elles se plaignaient de la concurrence venant d’un secteur non bancaire moins régulé. C’est désormais « réglé » : il y aura partout plus de crédit bancaire plus risqué et plus de place pour les bons du Trésor aux Etats-Unis, et la BCE ne change rien. Moins de croissance, plus de crédit et moins de fonds propres bancaires : la Fed se prépare à faire plus de mal à la BCE, pour gagner.

Jean-Paul Betbèze Professeur émérite à l’université Panthéon Assas

Jean-Paul Betbèze, économiste, diplômé d’HEC, docteur d’Etat agrégé de sciences économiques. Il a commencé sa carrière dans l’enseignement en tant que professeur d’université, notamment à Paris II-Panthéon Assas à partir de 1987. Entré en 1986 comme directeur d’études au Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc), il rejoint trois ans plus tard le Crédit Lyonnais comme directeur des études économiques et financières, puis en 1995, comme directeur de la stratégie. En 2003, il est promu conseiller du président et du directeur général de Crédit Agricole, puis directeur des études économiques et chef économiste. Il a crée sa propre structure de conseil en 2013. Il est membre du Cercle des économistes.

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