Communauté financière

Interview – Stéphane Colliac, économiste senior, Euler Hermes

«Conséquence des conflits sociaux, les défaillances d’entreprises continueront d’augmenter au premier semestre»

Option Finance - 4 mars 2019 - Propos recueillis par Thomas Feat

Défaillances, Entreprises

Stéphane Colliac, économiste senior France, Euler Hermes
Euler Hermes

Pour la première fois en trois ans, les redressements judiciaires, liquidations et procédures de sauvegarde sont repartis à la hausse à la mi-2018. Cette recrudescence des défaillances d’entreprises se poursuit depuis six mois. Comment l’expliquez-vous?

Entre 2015 et mi-2018, l’amélioration progressive et continue de la conjoncture a été très bénéfique aux secteurs cycliques de l’économie. La construction, par exemple, a été portée par la hausse de l’investissement résidentiel des ménages, qui a culminé à 5,6 % en 2017, et elle a vu le nombre de ses défaillances sectorielles diminuer de 27 % en trois ans. Puis la conjonction de plusieurs facteurs a provoqué un retournement brutal dès le deuxième trimestre de l’an dernier. Alors que certains segments des transports et de l’hébergement-restauration ont été malmenés par la grève des cheminots, le ralentissement de la croissance, avec pour corollaire une progression modérée des salaires, a débouché, de son côté, sur un repli de la consommation des ménages de 0,2 % entre avril et juin derniers. Consommation qui, d’ailleurs, a sans doute été freinée simultanément par l’augmentation de certains prélèvements comme la CSG. Au quatrième trimestre, le mouvement des gilets jaunes a pénalisé durement les entreprises des transports, du commerce physique de détail et, surtout, de l’hébergement-restauration qui ont vu en conséquence le nombre de leurs défaillances s’apprécier respectivement de 8 %, 9 % et 17 % en janvier. Si la hausse du prix du baril de pétrole à l’automne a handicapé le fret, l’entrée en vigueur de nouvelles normes d’homologation européennes et le ralentissement de la croissance allemande ont été difficilement vécus par certains sous-traitants du secteur automobile français. Ces paramètres mis bout à bout, on constate un accroissement du nombre global de défaillances d’entreprises françaises de 6,6 %, ou 321 nouveaux cas, sur un an en janvier 2019. La tendance observée au cours des deux derniers trimestres de 2018 se confirme donc.


Quelles sont vos anticipations pour 2019 ?

Conséquence des conflits sociaux à l’œuvre depuis plusieurs mois, le nombre de défaillances continuera d’augmenter au premier semestre sur le même rythme que celui constaté en janvier. Heureusement, cette recrudescence devrait être enrayée par la suite en raison, notamment, du rebond attendu de la croissance française au deuxième trimestre. La baisse de l’inflation, amorcée en novembre dernier et appelée à se prolonger tout au long de l’année, sous l’effet notamment du maintien du prix du baril de pétrole aux environs des 65 dollars, devrait doper, pour sa part, le pouvoir d’achat des ménages. Nous anticipons des hausses trimestrielles de 0,3 à 0,4 % de leur consommation de biens et de services en 2019. Bien sûr, cet optimisme doit être mesuré, puisque nous prévoyons tout de même une augmentation des défaillances dans l’Hexagone de 2 % cette année. Par ailleurs, il est non seulement impossible d’exclure de nouveaux chocs sur la croissance française, mais encore difficile de mesurer l’incidence de certains événements et phénomènes sur l’économie nationale. Quel sera l’impact de la loi EGalim de 2018 sur les prix des produits alimentaires ? De l’expansion du digital et des nouvelles technologies qui bouleversent les modes de consommation ? De l’essor d’éventuelles nouvelles réglementations en faveur de l’environnement, appelées à affecter les entreprises les moins en avance sur la transition énergétique ? Ces questions restent en suspens.


En réponse à la crise des gilets jaunes, des mesures budgétaires d’urgence ont été votées fin décembre, qui prévoient la redistribution de 10 milliards d’euros par le biais, notamment, de baisses ou d’exonérations d’impôts. L’injection de ces liquidités dans l’économie réelle peut-elle être bénéfique aux entreprises ?


Elle aura très certainement un effet salutaire sur la consommation des ménages et donc le revenu de certaines entreprises à court terme, dans la mesure, toutefois, où les Français n’optent pas pour l’épargne. Couplée à la poursuite de la baisse de l’impôt sur les sociétés et à la transformation du CICE en réduction de charges sociales pérenne, elle peut contribuer à dégager de nouvelles liquidités pour les entreprises. Toutefois, elle ne devrait pas produire de rebond économique majeur du fait de la faiblesse des montants engagés.