Communauté financière

Axel André, manager, Eurogroup Consulting

«La dépendance de l’Europe à Visa et Mastercard pourrait se révéler préjudiciable»

Option Finance - 3 juillet 2020 - Propos recueillis par Arnaud Lefebvre

Moyens de paiements

«Visant à rétablir la souveraineté européenne dans les paiements, le projet paneuropéen EPI arrive à point nommé, d’autant plus que les Gafa et que certains acteurs chinois ont commencé à passer à l’offensive dans les services financiers.» 

Seize banques européennes viennent de lancer lancer un projet interbancaire de traitement des paiements à l’échelle du continent, baptisé «European Payments Initiative» (EPI). En quoi une telle initiative est-elle importante pour l’Europe ?

Il existe déjà au sein de l’espace communautaire plusieurs systèmes de paiement, ou «schemes», d’origine européenne. Parmi eux, on retrouve par exemple CB (Groupement des Cartes bancaires CB), qui exécute l’essentiel des transactions réglées par cartes en France. Mais ces schemes domestiques présentent la limite de n’opérer principalement qu’à l’échelle de leur pays, à la différence de ceux proposés par Visa et Mastercard dont le périmètre est pour sa part international. Or la crise sanitaire de la Covid-19 est venue rappeler aux Etats européens qu’il pouvait être dangereux de dépendre d’acteurs non domestiques pour l’approvisionnement de biens de première nécessité, comme des masques ou des appareils respiratoires. Il n’en va pas différemment dans le domaine des paiements, où la dépendance à Visa et Mastercard pourrait également se révéler préjudiciable. Pour rappel, lorsque la Russie avait envahi la Crimée en 2014, ces deux entreprises avaient cessé de répondre aux besoins des clients des banques russes à la suite de sanctions décidées par Washington. Dans le climat actuel de guerre commerciale, l’absence de système paneuropéen pourrait représenter pour les Etats-Unis un levier de pression face à l’Union européenne.   

En 2012, le projet de carte de paiement européen Monnet, qui était soutenu par les autorités communautaires et sur lequel étaient impliquées une vingtaine de banques, avait échoué. L’European Payments Initiative est-elle différente ?

A plusieurs titres, oui. D’abord, l’EPI n’a pas vocation à traiter uniquement les paiements par cartes bancaires, mais aussi les paiements mobiles et les virements, en particulier les virements instantanés. Il s’agit d’une caractéristique importante puisque ces modes de paiement connaissent depuis deux ans un développement rapide en Europe et présentent un fort potentiel. Pour être en capacité de traiter ces Instant Payments, l’EPI va s’appuyer sur le système européen de paiement instantané dénommé «TIPS» (Target Instant Payment Settlement), que la Banque centrale européenne a lancé en 2018. De ce fait, les parties prenantes au projet ne partent pas d’une feuille blanche, ce qui était le cas pour Monnet. Enfin, même si ce paramètre ne tient pas au projet en lui-même, il intervient au bon moment : la question de la souveraineté est beaucoup plus prégnante aujourd’hui qu’elle ne l’était au début des années 2010, lorsque l’approche européenne reposait plus sur la libre concurrence et le libre-échange.

L’initiative a donc vocation à être couronnée de succès…

A ce stade, il faut rester prudent car les défis à relever pour faire de l’EPI un succès sont nombreux. Il faudra en effet que les banques et autres acteurs participants, qui sont issus de différents pays, parviennent à s’entendre et à rendre le modèle économique viable, le tout avec le soutien de la Commission européenne. Elles devront aussi être en capacité d’investir des sommes significatives pour rendre la solution efficace sur un plan technologique notamment. En outre, elles devront faire en sorte que la nouvelle marque s’installe auprès des consommateurs européens, habitués à utiliser Visa et Mastercard. Dans le meilleur des cas, quelques années seront donc nécessaires pour que l’EPI s’impose comme une alternative crédible.