Communauté financière

Interview – François Meunier, économiste

«Le Big Data a révolutionné le métier d’évaluateur d’entreprises»

Option Finance - 30 octobre 2017 - Propos recueillis par Thomas Feat

Big Data

François Meunier, économiste

Vous venez de rédiger un ouvrage* sur l’évaluation des entreprises du numérique. En quoi celle-ci diffère-t-elle de celle des entreprises traditionnelles ?
Il ne s’agit pas tant de différences de méthode que de différences d’approche. En règle générale, le développement des start-up du numérique présente souvent plus d’incertitudes que celui des jeunes sociétés traditionnelles. Les premières ont bien souvent des business plans plus tâtonnants et peuvent générer successivement de fortes pertes puis des recettes exponentielles à mesure que la reconnaissance de l’utilité de leur service, c’est-à-dire l’effet de réseau, augmente. Au stade de la maturité, l’évaluation des entreprises du numérique s’apparente cependant à celle des autres entreprises, parce que les unes comme les autres disposent de comparables et d’indicateurs à la fois sur le plan commercial, actionnarial et financier. La différence d’approche tient en outre au caractère immatériel des premières et matériel des secondes. Contrairement aux entités industrielles ou même de services, l’absence d’éléments corporels de type immobilier, outils de production autres que logiciels ou stocks, à l’actif des acteurs du digital, rend compliquée toute détermination de leur valeur basée sur le patrimoine.


Existe-t-il des méthodes d’évaluation propres aux start-up numériques ?
Aux stades de l’amorçage et des premiers tours, l’évaluateur est essentiellement investisseur. Bien souvent, à ce niveau de développement, l’évaluation de l’entreprise est établie en fonction des apports successifs en fonds propres des fondateurs, des proches (le «love money») et des financeurs externes. Conventionnellement, lors des premiers tours de table, les actionnaires historiques, le «pre-money», fournissent les deux tiers du capital, les capital-risqueurs, le «post-money», un tiers. Il y a un fort risque d’erreur mais l’investisseur s’en protège par différentes méthodes : en ne donnant pas trop d’argent à l’entreprise à chaque étape, pour minimiser la perte en cas d’échec et garder les rênes tendues avec le management ; en diversifiant bien ses investissements ; enfin, en «bordant» bien le pacte d’actionnaires ou les statuts. Beaucoup de fondateurs de start-up ne réalisent pas que l’excellent prix qu’ils ont obtenu pour leur premier tour se paiera probablement par une dilution ultérieure de leur part au capital.

A un stade plus avancé, les méthodes traditionnelles reprennent bien sûr leurs droits. La valeur d’une affaire, c’est toujours la somme des revenus qu’elle va rapporter ; c’est toujours, à due proportion, la valeur d’une entreprise comparable dont on connaît le prix de marché.


L’essor du numérique a-t-il induit des changements dans la pratique de l’évaluation d’entreprises ?
Le Big Data, c’est-à-dire la possibilité d’extraire de l’information pertinente de masses considérables de données, a révolutionné le métier des évaluateurs, du moins pour ceux évoluant au sein des entreprises. Chez Uber, par exemple, l’analyse de millions de données portant sur ses courses permet à l’entreprise d’appréhender avec précision le degré d’élasticité de ses prix, et donc de les moduler en fonction de la période et du client. Dans ce cas précis, l’évaluateur est capable de connaître beaucoup plus précisément le potentiel de revenus futurs de l’entreprise, d’en déterminer au mieux la valeur et donc de donner des références claires au marché.


* Comprendre et évaluer les entreprises du numérique, co-édité par les éditions Eyrolles et l’Institut Messine

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