Dette publique française : le prix de la confiance
Quand on parle de dette publique, il faut d’abord garder à l’esprit qu’un État n’est pas un emprunteur comme les autres. Contrairement à un ménage ou à une entreprise, il dispose de la capacité de lever l’impôt et donc de mobiliser une partie de la richesse nationale pour honorer ses engagements, même si cette capacité n’est évidemment pas sans limite. Surtout, un État peut refinancer sa dette au fil des échéances et en étaler la charge sur de très longues périodes.
La question n’est donc pas tant de savoir si l’État pourra rembourser intégralement sa dette à une échéance donnée que de déterminer si la trajectoire de cette dette reste soutenable. Autrement dit, l’État doit pouvoir stabiliser son ratio d’endettement sans consentir un effort budgétaire excessif.
«Il faudrait maintenir pendant cinq à six ans l'effort structurel de près d’un point de PIB, soit environ 30 milliards d’euros, prévu par le projet de budget 2027 pour parvenir à stabiliser le ratio de dette publique, ce qui n’est pas hors norme au regard des ajustements réalisés ces dernières années par plusieurs pays du sud de l’Europe.»
Par ailleurs, il n’existe pas de seuil d'endettement au-delà duquel un État deviendrait automatiquement incapable de rembourser sa dette. Ce qui compte avant tout, c’est la confiance des investisseurs. Tant que ceux-ci sont convaincus qu’un État peut maîtriser ses finances publiques, il peut continuer à refinancer sa dette dans des conditions raisonnables. L’enjeu est donc de préserver cette confiance en démontrant que la trajectoire budgétaire reste crédible et que la dynamique de la dette peut être maîtrisée dans la durée.
Plusieurs pays européens très endettés sont parvenus, ces dernières années, à stabiliser, voire à réduire leur ratio de dette. En France, en revanche, la dette poursuit sa progression, sur fond de déficit public toujours élevé. La hausse récente des taux d’intérêt payés par l’État français rappelle dès lors l’importance de retrouver une trajectoire crédible de stabilisation de la dette à moyen terme. Car plus les taux augmentent, plus le refinancement de la dette devient coûteux et plus la charge d’intérêts absorbe une part importante des ressources publiques, qui ne peuvent plus être consacrées à d’autres priorités. Stabiliser la dette ne répond donc pas seulement à un impératif de soutenabilité : c’est aussi une condition pour préserver une capacité d’action future.
Pour autant, la hausse des taux français ne doit pas être interprétée comme un signe de défiance des investisseurs à l’égard de la France. Elle s’inscrit d’abord dans un mouvement plus général de remontée des rendements obligataires. Le regain d’inflation, alimenté notamment par les tensions sur les prix de l’énergie liées à la situation au Moyen-Orient, conduit les investisseurs à exiger une rémunération plus élevée. En effet, lorsque les anticipations d’inflation augmentent, ces derniers demandent un surcroît de rendement afin de compenser la perte de pouvoir d’achat des sommes investies en obligations. Les marchés obligataires doivent également absorber des volumes considérables de nouvelles émissions. Aux besoins de financement élevés des grands États, notamment des États-Unis, s’ajoutent désormais ceux des géants américains de la technologie, engagés dans une course aux investissements dans l’intelligence artificielle. Cette abondance d’offre crée une concurrence accrue pour attirer l’épargne mondiale et contribue à tirer les rendements vers le haut. Du côté de la demande, les investisseurs japonais, longtemps en quête de rendement à l’étranger, disposent désormais d’alternatives attractives sur leur propre marché obligataire. Cette réorientation d’une partie de leur épargne vers les obligations domestiques réduit leur présence sur les marchés internationaux.
Dans ce contexte de hausse générale des taux, les investisseurs tendent également à différencier davantage les États en fonction de la solidité de leurs finances publiques. Le niveau des taux reflète donc à la fois des facteurs globaux communs à l’ensemble des marchés obligataires et l’appréciation spécifique, par les investisseurs, de la soutenabilité des finances publiques de chaque pays. L’écart de rendement entre les obligations françaises et allemandes constitue à cet égard un bon thermomètre de la perception du risque français par les investisseurs. La dette allemande étant considérée comme la référence la plus sûre de la zone euro, le supplément de taux exigé pour détenir de la dette française mesure la prime de risque spécifique associée à la France. L’élargissement de cet écart témoigne d’une vigilance accrue des investisseurs à l’égard de la trajectoire budgétaire française. Cette vigilance est particulièrement forte en période électorale, lorsque l’incertitude sur les orientations futures de la politique économique et budgétaire s’accroît.
Le projet de loi de finances pour 2027 prévoit un effort structurel de près d’un point de PIB, soit environ 30 milliards d’euros. C’est l’ordre de grandeur de l’ajustement qu’il faudrait maintenir ensuite pendant cinq à six ans pour parvenir à stabiliser le ratio de dette publique. Cet effort, bien que significatif, n’est pas hors norme au regard des ajustements budgétaires réalisés ces dernières années par plusieurs pays du sud de l’Europe. Dans tous les cas, le redressement des finances publiques demande du temps et de la constance. Il suppose de bâtir des compromis durables, au-delà des clivages politiques, et d’assumer des arbitrages parfois difficiles ou impopulaires.
À son actif, la France dispose de fondamentaux solides : une économie diversifiée, des positions de premier plan dans plusieurs secteurs, un capital humain de qualité, une productivité horaire élevée, un mix électrique largement décarboné et compétitif, ainsi qu’une forte attractivité internationale. Autant d’atouts qui doivent lui permettre d’engager avec confiance, mais aussi avec détermination, le nécessaire redressement de ses finances publiques.
Titulaire d’un Doctorat de Sciences Economiques de l’Université de Paris X Nanterre, Isabelle Job-Bazille a débuté sa carrière chez Paribas en 1997 comme Analyste risque-pays en charge de la zone Moyen-Orient-Afrique. Elle a rejoint Crédit Agricole S.A. en septembre 2000 en tant qu’économiste spécialiste du Japon et de l’Asie avant de prendre la responsabilité du Pôle Macroéconomie en mai 2005. Dans le cadre de la ligne métier Economistes Groupe, elle a été détachée à temps partiel, entre 2007 et 2011, dans les équipes de Recherche Marchés chez Crédit Agricole CIB à Paris puis à Londres. Depuis février 2013, elle est directeur des Etudes Economiques du groupe Crédit Agricole S.A.
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