L’Europe fait-elle peur à l’Amérique de Trump ?
L’idée selon laquelle l’Amérique de Donald Trump « mépriserait » l’Europe est devenue un lieu commun, une sorte d’évidence face aux critiques répétées de la nouvelle administration américaine à l’encontre de l’OTAN, aux attaques visant la régulation européenne des géants du numérique, à la remise en cause des politiques climatiques de l’Union, ou encore au soutien implicite à certaines forces politiques eurosceptiques. La stratégie de sécurité nationale américaine publiée en décembre 2025 évoque même le risque d’un « effacement civilisationnel » d’une Europe ayant perdu son identité et ses valeurs. Dans cette perspective, Donald Trump, séduit avant tout par la force et la puissance, porterait un regard dédaigneux sur une Europe jugée affaiblie, bureaucratique et en déclin.
Cette lecture ne rend peut-être pas pleinement compte de la complexité de la réalité. Ce qui peut apparaître comme du mépris pourrait traduire une certaine inquiétude face à l’affirmation d’un modèle européen concurrent. Autrement dit, l’Europe incarnerait une troisième voie, alternative aux visions du monde portées par les deux grandes puissances que sont les Etats-Unis et la Chine. L’Europe ne dérangerait donc pas tant par ce qu’elle est aujourd’hui, mais par ce qu’elle représente : la possibilité qu’une autre trajectoire soit envisageable et viable.
«L’Europe n’apparaît plus comme un allié défaillant, mais comme un contre-modèle systémique, dont il conviendrait de limiter l’influence et la portée.»
Face à une Amérique qui prône le nationalisme économique et l’illibéralisme politique, l’Europe se pose en contre-modèle. Là où le trumpisme valorise la souveraineté nationale et la désintermédiation des institutions, l’Union européenne incarne une forme d’intégration supranationale fondée sur la norme et la régulation. L’un des principaux points de divergence porte ainsi sur la conception même de la démocratie. Le trumpisme s’est traduit par une remise en question des mécanismes de contrôle et d’équilibre : contestation des résultats électoraux, atteintes à l’indépendance de la justice et des médias, marginalisation du Congrès. Or, l’existence d’un espace politique européen où les institutions et les garde-fous fonctionnent apparaît, en creux, comme un révélateur des dysfonctionnements de la démocratie américaine.
Un autre point de friction concerne le rapport à la science et à la vérité. L’administration Trump s’est illustrée par un certain scepticisme, voire un rejet, des consensus scientifiques sur des sujets majeurs, comme le changement climatique ou la gestion des pandémies. L’Europe, de son côté, fait de l’expertise – en particulier scientifique – un pilier de son action publique, une approche dérangeante pour un Donald Trump, dont la légitimité s’est en partie construite sur la contestation des élites et des savoirs établis.
Un autre point d’affrontement porte sur la régulation du capitalisme. Le trumpisme s’inscrit dans une tradition américaine de méfiance à l’égard de l’intervention publique, tout en y ajoutant une dimension protectionniste et un soutien assumé à une plus forte concentration du capital. L’Europe, à l’inverse, cherche à encadrer les positions dominantes, à garantir un jeu concurrentiel équitable et à maintenir un pouvoir de décision politique face aux algorithmes et aux intérêts privés. Les actions de la Commission européenne contre les géants de la tech américaine, ainsi que les régulations du numérique, s’inscrivent dans cette logique. De l’autre côté de l’Atlantique, le fait qu’une entité supranationale puisse imposer des règles à des entreprises américaines est perçu comme une atteinte à la souveraineté et à la liberté économique, ce qui alimente régulièrement les menaces de représailles.
Au fond, le trumpisme ne se construit pas seulement en opposition à ses adversaires internes, mais aussi en réaction à des modèles extérieurs, à la fois alternatifs, crédibles et susceptibles d’exercer une véritable attractivité. Sous cet angle, l’Europe n’apparaît plus comme un allié défaillant, mais comme un contre-modèle systémique, dont il conviendrait de limiter l’influence et la portée.
Ce qui dérange, ce ne sont donc pas les faiblesses de l’Europe, mais ses forces : une régulation qui limite le pouvoir des entreprises ; un espace politique où les institutions résistent ; une vision du monde attachée à la rationalité et à la coopération. Dans cette compétition silencieuse entre deux visions de l’avenir, l’Europe gagne paradoxalement en restant fidèle à ce qu’elle est. Le choix n’est pas d’être vassalisée ou de disparaître, mais de s’imposer comme une troisième voie capable d’unifier autour d’elle.
Titulaire d’un Doctorat de Sciences Economiques de l’Université de Paris X Nanterre, Isabelle Job-Bazille a débuté sa carrière chez Paribas en 1997 comme Analyste risque-pays en charge de la zone Moyen-Orient-Afrique. Elle a rejoint Crédit Agricole S.A. en septembre 2000 en tant qu’économiste spécialiste du Japon et de l’Asie avant de prendre la responsabilité du Pôle Macroéconomie en mai 2005. Dans le cadre de la ligne métier Economistes Groupe, elle a été détachée à temps partiel, entre 2007 et 2011, dans les équipes de Recherche Marchés chez Crédit Agricole CIB à Paris puis à Londres. Depuis février 2013, elle est directeur des Etudes Economiques du groupe Crédit Agricole S.A.
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