PIB par habitant en Europe : un déclin relatif de la France, sans décrochage
Selon les données d’Eurostat, le PIB par habitant de la France en parité de pouvoir d’achat (PPA) s’établit en 2024 à 98, restant pour la troisième année consécutive en deçà de la moyenne européenne, un constat souvent interprété par les médias comme un « décrochage ». S’il ne s’agit pas de nier l’existence d’un déclin relatif – la France étant passée d’un avantage de huit points sur la moyenne de l’UE à un retard de deux points – le pays n’a reculé que de deux places dans le classement sur dix ans. Cependant, le rattrapage spectaculaire de l’Italie, qui est parvenue à effacer un retard de dix points vis-à-vis de la France, a particulièrement marqué les esprits.
Il convient dès lors de revenir sur ce classement afin d’en analyser les ressorts, de comprendre les évolutions mais aussi d’identifier les limites. Le PIB par habitant mesure la richesse produite en moyenne par personne sur un territoire. Cet indicateur est corrigé à l’aide des parités de pouvoir d’achat (PPA), qui permettent de convertir les revenus dans une monnaie commune en neutralisant les différences de coût de la vie entre pays : une même somme n’offre en effet pas le même pouvoir d’achat en Bulgarie qu’en France (cette correction visant ainsi à éviter de sous‑estimer le PIB par habitant des pays à faible coût de la vie, ou, à l’inverse, de le surestimer dans ceux où il est plus élevé).
«Accroître la production globale supposerait de travailler un peu plus longtemps, un choix fait de longue date par la plupart de nos partenaires européens.»
Le classement est demeuré globalement stable au cours des dix dernières années, même si les écarts se sont nettement resserrés. Ainsi, le rapport entre le PIB par habitant en PPA du pays en tête du classement et celui à la dernière place n’est plus que d’un à quatre, contre un à six en 2014. La diminution de la dispersion reflète un mouvement de convergence économique, largement porté par le rattrapage des pays d’Europe de l’Est qui a aussi contribué à relever la moyenne de l’Union européenne servant de référence. A cet égard, l’écart du PIB par habitant de la Pologne par rapport à cette moyenne s’est réduit de dix points en dix ans.
Le Luxembourg, les Pays‑Bas et l’Irlande occupent les trois premières places du classement pour des raisons atypiques. Au Luxembourg, les travailleurs frontaliers contribuent au PIB sans être comptabilisés dans la population résidente ; en Irlande et aux Pays-Bas, la fiscalité est très attractive pour les multinationales. Dans ces deux pays, la localisation de brevets, de droits de propriété intellectuelle et de profits gonfle le PIB via les royalties, sans que ces revenus ne bénéficient à la population, ce qui invite à relativiser la portée de leurs premières places dans le classement.
La France recule à la 12ᵉ place : si l’écart se creuse avec les pays de tête – notamment l’Irlande, le Danemark et les Pays‑Bas –, elle est surtout rattrapée, voire dépassée, par des pays jusque-là derrière elle, comme Malte ou Chypre, tandis que l’Italie est revenue à parité. Au-delà de ce rattrapage par le bas, le déclin relatif de l’Hexagone tient à des spécificités françaises. D’un côté, la France est l’un des pays européens dont la population vieillit le moins vite, avec une part relativement plus élevée de jeunes de moins de quinze ans, qui ne contribuent pas directement au PIB. Cette structure démographique pèse mécaniquement sur le PIB par habitant, notamment en comparaison de pays comme l’Italie, où la population diminue. Toutefois, ce qui constitue aujourd’hui un handicap pourrait devenir un atout à moyen terme, lorsque cette génération plus jeune accédera au marché du travail. A l’inverse, la trajectoire démographique particulièrement défavorable de l’Italie devrait finir par peser sur son potentiel de croissance et d’enrichissement. De l’autre, la France cumule plusieurs faiblesses structurelles : un faible taux d’emploi, en particulier chez les jeunes et les seniors, un chômage élevé – surtout parmi les plus jeunes – et une productivité en perte de vitesse. Les difficultés d’insertion professionnelle des jeunes font écho à une autre évolution préoccupante : le recul de la France dans les classements PISA, révélateur de fragilités croissantes du système éducatif. Par ailleurs, les Français accumulent l’un des volumes d’heures travaillées les plus faibles au cours de leur vie, principalement en raison d’un départ à la retraite précoce, une préférence collective qui se traduit par une moindre richesse produite aujourd’hui. Accroître la production globale supposerait donc simplement de travailler un peu plus longtemps, un choix fait de longue date par la plupart de nos partenaires européens. Ce choix apparaît d’autant plus nécessaire que la productivité élevée, qui compensait le déficit de « quantité » de travail, s’est érodée depuis la crise sanitaire, sans que les faiblesses structurelles aient disparu.
Le PIB par habitant en PPA ne dit pas tout : il ne rend pas compte ni de la répartition des revenus, ni de la contribution des dépenses publiques, transferts sociaux inclus, au niveau de vie, en particulier celui des ménages modestes. Si l’on retient l’indicateur de consommation individuelle effective, qui mesure la consommation réelle en intégrant notamment les services publics, la France, grâce à un Etat-providence généreux, remonte nettement dans le classement, se hissant à la sixième place, au-dessus de la moyenne européenne et loin devant l’Italie (11ᵉ). La France, malgré un PIB par habitant plus modeste, demeure l’un des pays les plus riches grâce au niveau de vie qu’assurent ses services publics.
Titulaire d’un Doctorat de Sciences Economiques de l’Université de Paris X Nanterre, Isabelle Job-Bazille a débuté sa carrière chez Paribas en 1997 comme Analyste risque-pays en charge de la zone Moyen-Orient-Afrique. Elle a rejoint Crédit Agricole S.A. en septembre 2000 en tant qu’économiste spécialiste du Japon et de l’Asie avant de prendre la responsabilité du Pôle Macroéconomie en mai 2005. Dans le cadre de la ligne métier Economistes Groupe, elle a été détachée à temps partiel, entre 2007 et 2011, dans les équipes de Recherche Marchés chez Crédit Agricole CIB à Paris puis à Londres. Depuis février 2013, elle est directeur des Etudes Economiques du groupe Crédit Agricole S.A.
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