Droits de douane américains : une réponse européenne en ordre dispersé
Le 20 février, la Cour suprême des Etats-Unis a déclaré inconstitutionnels, à une majorité de six voix contre trois, les droits de douane instaurés par l’administration Trump quasiment un an plus tôt, le 2 avril dernier, jour de « la fête de la liberté ». L’argument utilisé par le président des Etats-Unis pour justifier la hausse des tarifs, selon lequel il s’agissait d’une situation d’urgence internationale, a été rejeté. Seul le Congrès américain – la Chambre des représentants et le Sénat – aurait le droit, selon le juge en chef, John Roberts, nommé par Trump, . Il a rappelé le principe fondamental des pères fondateurs : pas d’imposition sans participation.
Le président a réagi immédiatement en annonçant une riposte qui devrait toucher l’Europe plus durement que le résultat des négociations obtenu en août dernier. Les 15 % annoncés par Trump, essentiellement uniformes pour toutes les catégories de produits, se traduisent pour l’UE, dans l’état actuel des choses, par une augmentation des droits de douane. Le Brésil, la Chine, que le président voulait particulièrement sanctionner, s’en sortent en revanche nettement mieux qu’avant la décision de la Cour suprême. En fait, cela vaut pour tous les pays qui n’ont pas réagi aux menaces du président Trump par des flatteries et des concessions, comme le Canada, par exemple.
«L’Europe dispose de potentielles mesures de rétorsion (comme l’accès au marché intérieur), et pourrait donc riposter, par exemple avec son instrument anti-coercition, mais les règles de la majorité l’en empêchent.»
Mais la messe n’est pas dite. Dans le compte rendu de la décision de la Cour suprême, le juge Brett Kavanaugh, qui faisait partie des opposants minoritaires, a esquissé toute une série de failles qui permettraient au président de continuer à utiliser son instrument de prédilection. Ces idées ont été immédiatement reprises par Peter Navarro, conseiller du président Trump pour le commerce et l’industrie (Financial Times, 24 février 2026). Il subsiste donc en tout état de cause une incertitude considérable et probablement durable à moyen terme, qui pèse dans un premier temps surtout sur les entreprises orientées vers l’exportation. Mais cela concerne aussi très directement leurs fournisseurs européens, qui sont de surcroît eux-mêmes confrontés à la concurrence des importations. Dès lors, tempi passati pour les pays dont les excédents de la balance courante dépassaient traditionnellement 6 % du PIB.
En conséquence, dans le nouveau contexte géopolitique, il semble logique de se tourner davantage vers le marché intérieur européen. C’était également le thème abordé par les ministres de l’Industrie de l’UE, qui se sont réunis jeudi dernier. Sur l’agenda figurait surtout le Fonds européen pour la compétitivité, qui, avec plus de 400 milliards d’euros, constitue un élément central du budget pluriannuel de l’UE. La France, en particulier, fait pression dans ce sens. Elle réclame un plan de réindustrialisation et une politique « Buy European » avec des exigences contraignantes en matière d’approvisionnement local. Le président Macron va encore plus loin. Dans une interview accordée au Financial Times, il a réclamé des initiatives européennes dans les domaines de l’intelligence artificielle et des ordinateurs quantiques, de la transition énergétique et de la politique de défense, toutes financées par des dettes communes.
Le chancelier Merz a immédiatement rejeté les euro-obligations, non seulement en se référant à la Cour constitutionnelle fédérale, mais en exprimant en outre de façon plus directe son rejet personnel de cette idée. Compte tenu de la situation budgétaire respective des deux pays, cette position se comprend aisément. Toutefois, le gouvernement allemand semble faire preuve de plus de souplesse en ce qui concerne le « fonds de compétitivité ». Mais cette initiative, soutenue par la Suède et neuf autres pays, dont la France, l’Allemagne et les Pays-Bas, ne recueille pas l’adhésion d’une série de petits Etats membres. Ceux-ci réclament des critères moins stricts pour l’attribution des fonds. Sinon, ils craignent de se retrouver à la traîne par rapport aux grands pays qui disposent déjà d’entreprises éligibles au fonds. L’idée défendue est que l’UE dans son ensemble doit devenir plus compétitive.
Il y a plus de trente ans, Paul Krugman a expliqué pourquoi la politique devrait viser à augmenter la productivité et le revenu réel des personnes, et non la compétitivité. Alors qu’une entreprise peut devenir non compétitive et donc disparaître du marché, ce n’est pas le cas pour un pays.
Krugman a certes perdu ce débat (le rapport Draghi ainsi que nombreux autres documents de l’UE mettent depuis longtemps toujours l’accent sur la compétitivité), mais la demande des petits Etats membres confirme de manière convaincante la justesse de la position de Krugman. L’idée que l’UE devrait promouvoir avec succès 27 centres d’innovation – voire davantage dans les grands pays ? – semble en effet peu plausible. (Il n’y a pas 50 pôles high-tech aux Etats-Unis, ni 27 sites automobiles dans l’UE).
Quoi qu’il en soit, les Etats membres de l’UE ont du mal à formuler une position commune, et pas seulement à cause de la Hongrie ou de la Slovaquie. En principe, l’Europe n’est pas sans défense. Elle dispose de potentielles mesures de rétorsion (comme l’accès au marché intérieur), et pourrait donc riposter, par exemple avec son instrument anti-coercition. Mais les règles de la majorité l’en empêchent. Les petites coalitions des pays récalcitrants décident. Les intérêts sont trop divergents, ils reflètent les conflits respectifs au sein des Etats membres. Le résultat de cette attitude peu coopérative facilite le chantage à l’égard de l’UE, dont l’action en ordre dispersé entraîne des coûts considérables.
Hans-Helmut Kotz est visiting professor of Economics au Center for European Studies, Harvard University
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