Gagner la guerre aujourd’hui avec les marchés financiers

Publié le 23 avril 2026 à 12h48

Jean-Paul Betbèze    Temps de lecture 3 minutes

Acheter au son des réseaux sociaux ou bien vendre à celui des réseaux sociaux : on n’arrête pas les progrès de la guerre pour aider à la décision ! Ces « progrès » se font dans des marchés… qui s’y perdent. Il faut en effet le reconnaître : les vieilles recettes boursières (acheter au son du canon, vendre au son du clairon) ne résistent pas aux avancées des armes, des systèmes d’« intelligence » (d’espionnage) et plus encore de communication sinon de connivence.

Acheter en Bourse quand les valeurs baissent, aux prises avec les inquiétudes régnantes, les garder ou acheter de l’or, attendre ensuite la victoire, pour les (titres) ou le vendre (l’or) avec profit fleure les siècles passés. Il fallait alors être assez confiant pour acheter des titres à qui s’en défaisait à perte au milieu des bruits de bottes, assez stoïque pour les garder le temps des combats, jusqu’à entendre des rumeurs de victoire. Tout cela – qui prenait du temps, requerrait liquidité et patience, plus un flegme à toute épreuve – a disparu. Pour les marchés d’alors, il s’agissait de peurs dans un seul sens, et comparées.

«Les indicateurs traqués par les marchés – physiques, financiers, politiques – sont dépassés en influence par les signaux financiaro-militaires»

Aujourd’hui, tout s’achète et se vend à terme, réglé plus à crédit qu’immédiatement. Surtout, plus rien n’est simple. Le canon est devenu drone, l’or est toujours là, mais le bitcoin est plus maniable et l’ordinateur plus rapide. Tout va plus vite, plus haut, plus bas, plus risqué, partout, et dans tous les sens. Les rumeurs de guerre, puis leurs premières manifestations et extensions, donnent lieu à des images qui sont analysées, vérifiées et interprétées en tous sens. La guerre se démultiplie, s’étend et se fractionne sur d’autres « théâtres », pour reprendre le mot des militaires, et de plus en plus vite. Tout se ramifie, se répercute, devient spectacle (parfois jeu électronique). Il n’y a rien de pire, car la guerre perd son côté tragique, donc ses limites. Mécaniques, les marchés financiers extrapolent, mais cela n’a de sens que s’ils trouvent une limite dans une direction.

Le grand avantage des marchés est de nous indiquer les points les plus sensibles : cours du dollar par rapport à l’euro, taux longs américains par rapport à ceux des pays européens, cours du Brent ou du gaz. Mais ces points sont « successifs », car rien n’est stable. Avec les variations des valeurs traquées par les marchés, on repère ce qui importe pour eux : le poids des messages physiques (tonnages extraits ou qui sortent des détroits), messages financiers (résultats des entreprises, plans et objectifs), messages politiques (sondages, tweets et conférences de Donald Trump). Mais tous sont dépassés en influence par les signaux financiaro-militaires : cargos près d’Ormuz, tarifs des assurances, prix du Brent, valeurs des entreprises de défense ou d’IA en Bourse. En effet, le « grand avantage » du « signal » donné par les marchés n’est plus isolé ou durable. Comme les guerres deviennent toutes hybrides, elles sont aussi « asymétriques », au sens où les milliards de dollars investis ici ou là créent un écart en faveur du plus riche, autrement dit, du mieux au courant.

Jean-Paul Betbèze Professeur émérite à l’université Panthéon Assas

Jean-Paul Betbèze, économiste, diplômé d’HEC, docteur d’Etat agrégé de sciences économiques. Il a commencé sa carrière dans l’enseignement en tant que professeur d’université, notamment à Paris II-Panthéon Assas à partir de 1987. Entré en 1986 comme directeur d’études au Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc), il rejoint trois ans plus tard le Crédit Lyonnais comme directeur des études économiques et financières, puis en 1995, comme directeur de la stratégie. En 2003, il est promu conseiller du président et du directeur général de Crédit Agricole, puis directeur des études économiques et chef économiste. Il a crée sa propre structure de conseil en 2013. Il est membre du Cercle des économistes.

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