Trois récits sur l’IA

Publié le 23 octobre 2026 à 11h16

Gilles Moëc  Temps de lecture 5 minutes

Après des années de dominance du concept de “stagnation séculaire” dans le débat économique, la promesse de l’IA aurait dû susciter un grand enthousiasme. Kevin Warsh semblait pourtant bien seul, lors des réunions du FMI à Bangkok, à maintenir un récit optimiste autour de l’IA. Le “doute lancinant” s’explique par la difficulté à faire ressortir de manière nette une accélération des gains de productivité, alors que les “couts de la transition” se révèlent plus élevés qu’espéré.

Il est empiriquement difficile d’attribuer à telle ou telle innovation technologique un impact sur la productivité. La Fed de New York a proposé une approche simple. Il s’agit de classifier les différents secteurs de l’économie en fonction de leur exposition à l’IA, puis de repérer d’éventuels écarts dans leur performance de productivité. Le résultat est éclairant : la productivité progresse plus vite dans les secteurs les plus exposés… mais l’écart préexistait à la diffusion de l’IA à partir de 2022. Le fossé ne s’est pas élargi dans les années récentes. Il s’agit d’un cas classique de biais de composition.

«Un épuisement interne de l'effort d'investissement,  la cannibalisation de l'économie traditionnelle et un choc réglementaire sont les trois récits qui dominent aujourd’hui les craintes sur l’impact macroéconomique du boom de l’IA.»

Qu’il faille plus de quelques années pour faire ressortir l’impact d’un changement technologique sur la productivité n’a en soi rien d’inquiétant. Mais tant qu’un signal clair sur ce plan n’émergera pas, l’incertitude sur la soutenabilité de l’effort d’investissement rendu nécessaire par l’IA – et les perspectives de profit des entreprises du secteur – persistera.

Trois récits dominent aujourd’hui les craintes sur l’impact macroéconomique du boom de l’IA.

Le premier est celui d’un « épuisement interne » de l’effort d’investissement. Dans un contexte d’inflation forte – qui ne se limite pas à l’effet mécanique des prix de l’énergie – et de déficits publics lourds, au durcissement des conditions monétaires par les banques centrales s’ajoute une prime de terme significative sur les taux d’intérêt à long terme. Avec de meilleurs rendements sur les « actifs sans risque », l’appétit des investisseurs pour les investissements technologiques diminuerait. Dans le même temps, la montée des coûts de la technologie – déjà visible par exemple dans le prix des puces – réduirait les marges de certains des opérateurs de l’écosystème IA. La combinaison de ces deux effets conduirait à une remise en cause de la valorisation boursière de la Tech, engendrant des effets de richesse négatifs. La Fed estime que les ménages américains dépensent 3 cents de plus pour chaque dollar de gains sur leurs actifs financiers. Compte tenu des masses en présence, on peut estimer que la progression des valeurs technologique a soutenu la consommation à hauteur d’un demi-point de pourcentage en 2025. Dans une phase de contraction des revenus du travail en termes réels, perdre ce support serait particulièrement malvenu.

L’impact sur l’économie américaine serait lourd, tant la contribution de l’investissement en Tech à la croissance du PIB est cruciale (plus d’un point de pourcentage au deuxième trimestre 2026), avec des effets de second tour significatif pour l’économie mondiale. Les exportations allemandes, par exemple, pourtant peu spécialisées en Tech, ont redémarré récemment vers les Etats-Unis, bénéficiant du dynamisme général de la demande sur ce marché.

Le second est celui de la « cannibalisation » de l’économie traditionnelle par l’écosystème Tech. Si les efforts d’investissement liés à l’IA continuent de progresser, parce que les anticipations de profit resteraient suffisamment fortes pour compenser le durcissement des conditions financières, la compétition pour l’épargne disponible avec les besoins de financement du secteur public ne cessera de s’accentuer. La hausse des taux d’intérêt qui en résulterait deviendrait insupportable pour les « secteurs traditionnels » de l’économie, qui ne peuvent pas offrir d’anticipations de profit aussi substantielles. L’investissement des entreprises « hors Tech » est déjà en contraction aux Etats-Unis depuis la fin de 2025. L’étouffement financier de ces secteurs aboutiraient en définitive à une contraction de l’emploi et de la consommation – aux Etats-Unis, l’emploi dans les entreprises de haute technologie baisse depuis 2023 : elles ne pourraient pas compenser un ralentissement dans l’économie traditionnelle.

Le troisième est celui du « choc règlementaire ». Devant les inquiétudes autour de l’impact environnemental des Data centres, ou des inquiétudes sur les pertes de contrôle des modèles, la demande sociale d’une plus grande régulation de l’IA monte. Un changement de majorité partiel ou total au Congrès pourrait choisir d’y répondre. Un ralentissement du deploiement de l’IA pourrait en être la conséquence.

L’investissement IA dispose d’une forte « vitesse acquise ». Les carnets de commande des entreprises impliquées sont souvent saturés et l’offre aujourd’hui a du mal à répondre complètement à la « demande d’IA ». Cela prémunit sans doute contre une correction à court terme. Mais si l’absence de démonstration concrète d’un impact macroéconomique positif mesurable de l’IA persiste, ces trois récits risquent de dominer les esprits.

Gilles Moëc Chef économiste ,  AXA

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