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Les gérants défrichent le sujet de l’impact

Option Finance - 06 octobre 2020 - Propos recueillis par Séverine Leboucher

ESG

Le concept d’impact monte en puissance chez les asset managers, qui voient en lui le moyen de rendre plus concrète leur démarche d’investissement responsable. Mais les écueils méthodologiques sont nombreux pour parvenir à l’appliquer à l’univers des actifs cotés. Certains gérants s’y essaient et testent leur approche sur quelques fonds. Le marché est toutefois loin d’une définition standardisée de l’impact investing.

Avec la crise, les gérants d’actifs cherchent plus que jamais à mettre en avant leur ancrage dans l’économie réelle et à montrer ce qu’ils apportent à la société au-delà de la performance financière de leur gestion. Mais à l’heure de la généralisation de l’investissement responsable, de plus en plus d’asset managers prennent conscience de la nécessité d’être concrets dans leur approche : ils doivent pouvoir prouver que l’argent qui leur est confié change véritablement la donne en matière de préservation de l’environnement, de création d’emplois, d’amélioration des conditions de vie des populations fragiles… Qu’ils ont un impact positif en somme. En témoigne leur adoption rapide des objectifs de développement durable (ODD), cette grille des Nations Unies très concrète qui liste les enjeux mondiaux où il est prioritaire d’avoir de l’impact (lire encadré). 

L’«impact investing» représenterait ainsi un marché mondial de 715 milliards de dollars, selon les dernières estimations du Global Impact Investing Network (GIIN) publiées en juin. Mais ce chiffre, principalement basé sur les données du segment non coté où s’est historiquement développé l’impact investing, sous-estime la tendance actuellement à l’œuvre au sein des asset managers actifs sur les marchés cotés. De fait, il est à ce stade très difficile d’évaluer l’ampleur du mouvement tant les stratégies retenues sont hétérogènes. Si la plupart des asset managers perçoivent que l’impact est un concept d’avenir, aucune définition unique n’a encore véritablement émergé. 

Différents degrés d’impact

Certains acteurs adoptent ainsi une vision très élargie : pour eux, l’ensemble de la gestion peut générer de l’impact. C’est par exemple le point de vue d’Ecofi. «Nous considérons que l’ensemble de nos stratégies sont en mesure d’avoir un impact concret sur la société ou l’environnement, indique Cesare Vitali, responsable de l’ISR chez Ecofi. Cet impact sera de nature différente selon la stratégie considérée. Par exemple, dans nos fonds ISR, nous cherchons à minimiser les impacts négatifs en ne retenant pas les acteurs qui ont les moins bonnes pratiques extra-financières, qui sont basés dans des paradis fiscaux ou qui sont impliqués dans des secteurs controversés, comme le charbon. C’est déjà une forme d’impact. Un autre exemple est celui de nos fonds thématiques : à travers eux, nous investissons dans des entreprises qui apportent des solutions aux défis environnementaux ou sociaux et ont donc un impact positif. On peut également ajouter l’apport de notre politique de vote et d’engagement auprès des entreprises que nous finançons : en dialoguant avec elles, individuellement ou via des coalitions d’investisseurs, nous avons un impact car nous participons à leur abandon de pratiques controversées.» A l’autre bout du spectre, certains acteurs défendent au contraire une approche très étroite du concept d’impact : pour eux, ce dernier n’est tout simplement pas compatible avec le fait d’investir sur les marchés cotés. «Nous sommes très prudents lorsque nous utilisons le terme d’impact, témoigne Marta Oudot, directrice de la distribution en France chez DNB AM. Il nous semble difficile de considérer que notre investissement a un impact lorsque nous sommes actionnaire minoritaire d’une société cotée.» Ainsi, pour pouvoir prétendre faire de l’impact investing, il faudrait selon eux rester dans le champ du private equity où le lien entre l’argent apporté et les progrès permis par les projets financés est direct. «Nous faisons une différence claire entre nos fonds d’actifs cotés portant sur des thématiques durables, que nous ne qualifions pas d’investissement à impact, et notre véhicule dédié aux infrastructures sociales européennes non cotées, qui est un fonds d’impact, précise Bérengère Blaszczyk, responsable de la distribution pour la France et le Benelux chez Franklin Templeton. Le non-coté nous permet d’avoir une influence directe sur l’utilisation de nos investissements, en l’occurrence le financement de lits d’hôpitaux ou encore de chambresd’étudiants, et donc une contribution plus authentique à l’impact positif.»

ODD et investissement à impact : attention aux raccourcis !

Il y a cinq ans, 17 objectifs de développement durable (ODD) ont été définis par les Nations Unies pour orienter les efforts des Etats en matière d’investissements de long terme. Mais cet outil a depuis très largement dépassé la sphère publique. Les asset managers, en particulier, se sont rapidement emparés de cette grille de lecture simple et colorée des enjeux de développement durable. «Les ODD sont utiles car ils permettent d’éviter le jargon de l’investissement responsable parfois compliqué à déchiffrer, et de rendre ces approches plus lisibles pour les investisseurs», souligne Marta Oudot, chez DNB.l Les fonds faisant référence aux ODD fleurissent ainsi depuis plusieurs mois, notamment dans le domaine de la gestion thématique. La tentation est grande pour leurs gérants de parler d’impact… souvent à tort. «Il ne faut confondre fonds d’impact et fonds thématiques alignés sur les ODD, met en garde Amine Benghabrit, directeur général France d’AllianzGI. Pour parler d’impact, il faut pouvoir le mesurer, or c’est aujourd’hui très difficile de le faire dans l’univers des actions cotées.» De fait, les fonds thématiques s’en tiennent souvent à une analyse superficielle. «Evaluer la part des revenus d’une entreprise qui se rapportent à chacun des ODD ne suffit pas : il faut étudier en profondeur son modèle économique, sa stratégie, sa gouvernance et sa politique RSE pour comprendre sa contribution réelle à ces enjeux», prévient Marta Oudot.l Les ODD sont néanmoins un outil précieux pour les gérants qui travaillent sur l’impact, pas tant pour les 17 objectifs eux-mêmes, mais pour les 169 sous-cibles et 232 indicateurs de suivi qui ont été définis par les Nations Unies pour les rendre plus concrets. «Pour évaluer la contribution d’impact d’une entreprise, il ne faut pas s’en tenir à l’analyse au niveau d’un ODD, mais il faut descendre au niveau des cibles et des indicateurs, assure Bérengère Blaszczyk, chez Franklin Templeton. Par exemple pour l’ODD 11 sur les villes et communautés durables, nous travaillons à partir de quelques cibles, comme l’accès au logement décent ou l’urbanisation durable, et leurs indicateurs.» Un travail de fourmi difficile à réaliser à très grande échelle.

Trois critères à analyserLes spécialistes considèrent en effet que, pour pouvoir parler d’impact, trois grandes conditions doivent être respectées : l’impact doit être additionnel, intentionnel et mesurable. «Le critère d’additionnalité consiste à vérifier que l’entreprise financée va plus loin – en termes d’innovation, de diffusion, etc. – dans les solutions qu’elle propose que ce que prévoient la norme du secteur ou la réglementation : elle se positionne au-delà du “business as usual”, détaille Léa Dunand-Chatellet, directrice de l’investissement responsable chez DNCA. Le critère d’intentionnalité vise à s’assurer que l’entreprise place ces solutions d’impact au cœur de sa stratégie et qu’elle les conçoit comme un relais de croissance. Enfin, l’impact généré doit être mesurable grâce à des indicateurs pertinents et fiables.» Une entreprise du secteur de la santé peut par exemple financer une ONG menant des campagnes de vaccination gratuites dans les pays en développement, mais cette action ne sera ni intentionnelle (elle relève de son dispositif de philanthropie, pas de son cœur d’activité) ni vraiment additionnelle (beaucoup de ses concurrents le font) même si elle peut avoir des effets mesurables (le nombre d’enfants vaccinés). Ces trois critères sont plus faciles à réunir lors d’un investissement dans le non-coté. Ce dernier permet en effet d’investir dans une entreprise dont toute la stratégie est axée sur le développement d’une solution innovante sur le plan social ou environnemental. Au contraire, une entreprise cotée a souvent de multiples activités et, quand bien même certaines seraient considérées comme à impact, il est difficile d’extrapoler cet impact sur l’ensemble de la société.

Les régulateurs cherchent à encadrer la communication des gérants

L’impact est un concept qui parle aux clients, notamment particuliers, bien plus que les notions de «best-in-class» ou d’«alignement» aux ODD. Le terme a donc tendance à fleurir dans les communications des gérants sur leur fonds, pas toujours à bon escient. L’AMF est de plus en plus attentive à ce que cette communication soit claire et non trompeuse en la matière. l Ainsi, pour utiliser le mot «impact», les fonds doivent pouvoir prouver que leur investissement a bien un lien direct avec l’impact mis en avant, ce qui n’est véritablement possible que dans le cas des fonds de private equity et dans l’immobilier. Pour les stratégies cotées, qui investissent via les marchés secondaires et donc indirectement, le régulateur exige une grande transparence dans la communication : il s’agit de bien préciser que ce sont les entreprises qui peuvent avoir un impact sur la société et l’environnement, pas l’investissement de l’épargnant lui-même. 

Une voie médiane

Certains asset managers comme DNCA, OFI AM, M&G ou encore La Financière de l’Echiquier considèrent toutefois qu’il est possible d’aller au-delà de cette segmentation stricte sans pour autant adopter une vision trop large. Cette voie médiane consiste à appliquer sur un nombre très réduit de fonds la méthodologie «additionnalité, intentionnalité, mesurabilité» de l’univers non coté. «Exclure la sphère cotée sous prétexte qu’elle ne permet pas une approche pure de l’impact prive les investisseurs responsables d’une force de frappe incomparable, justifie Léa Dunand-Chatellet. Sur les énergies renouvelables, les investissements d’une société cotée comme Iberdrola sont à eux seuls quatre fois supérieurs à la capacité d’investissement du private equity !» Pour ces fonds, les gérants ajoutent donc à leur analyse ESG traditionnelle des sociétés cotées, une analyse d’impact. «Pour construire nos portefeuilles, nous avons besoin d’avoir une triple lecture, financière, ESG et d’impact, confirme Béryl Bouvier di Nota, directrice adjointe des actions européennes et gérante des stratégies à impact chez OFI Asset Management. Pour ce dernier volet, un analyste dédié à l’impact est intégré à l’équipe de gestion. Son rôle est de réaliser une étude rigoureuse de la chaîne d’impact : il doit identifier quels produits de l’entreprise sont en lien avec l’objectif environnemental ou social poursuivi, quels résultats sont obtenus et au final quel impact est généré.» Par exemple, au sein d’une entreprise de l’agroalimentaire, l’analyse de cette chaîne d’impact pourra s’intéresser à la fabrication d’un jus de fruits enrichi de nutriments (produit), la quantité commercialisée (résultat) et le nombre d’enfants qui bénéficient ainsi d’une meilleure alimentation (impact). Les gérants regardent ensuite le poids de ces activités à impact dans le chiffre d’affaires des sociétés. 

Des priorités qui varientParmi ces partisans d’une adaptation de la méthodologie «additionnalité, intentionnalité, mesurabilité» sur un échantillon réduit de leur gamme, tous ne mettent pas l’accent sur les mêmes critères. «La mesurabilité de l’impact est importante mais, à ce stade, elle ne peut pas être une fin en soi car on ne sait pas tout mesurer : calculer le nombre de tonnes de déchets recyclés grâce à une solution est faisable, évaluer les bénéfices concrets d’un logiciel d’écoconception dans l’industrie, beaucoup moins, relativise Léa Dunand-Chatellet. En revanche, on ne peut faire aucune concession sur l’additionnalité : c’est ce critère qui nous permet de repérer les entreprises pionnières.» Chez OFI AM, c’est l’intentionnalité qui est au cœur du modèle. «Nous avons développé une méthodologie spécifique pour analyser l’entreprise sous l’angle de son “intention” et de la mission dont elle se sent investie, explique Béryl Bouvier di Nota. Grâce à cette analyse, nous repérons les entreprises qui réfléchissent sur une raison d’être, ou du moins ont une intention forte de développer des modèles économiques à même de générer des impacts positifs sur les questions sociales et environnementales.» Le fil conducteur reste dans tous les cas le même : que cet impact généré par l’entreprise ne soit ni un hasard ni un feu de paille.Récentes, ces méthodologies doivent encore s’affiner, reconnaissent les promoteurs de l’investissement à impact sur les marchés cotés. C’est ce qu’a notamment cherché à faire Vega Investment Managers avec son premier fonds d’impact, lancé fin octobre en partenariat avec Impak Finance, une agence de notation dédiée à l’impact. «Dans la sphère cotée, une démarche d’impact ne doit pas regarder uniquement l’impact positif des entreprises : ce serait nier le fait qu’elles ont en parallèle des impacts négatifs, fait valoir Sandrine Vincelot-Guiet, directeur sélection OPC et responsable ESG chez Vega IM. Dans son analyse d’une société, Impak évalue à la fois ses impacts positifs – ainsi que ses efforts pour les renforcer –, et ses impacts négatifs – et ses efforts pour les réduire. C’est cette analyse de l’impact net en lien avec les ODD que nous utilisons pour constituer notre portefeuille.» Une approche que l’on retrouve, sous une autre forme, chez un acteur comme Schroders : le gérant britannique travaille en effet depuis 2018 à un outil de scoring d’impact qui quantifie les contributions positives et les impacts négatifs des entreprises sur la société et l’environnement, à travers environ 80 indicateurs. Des scores qui lui permettent ensuite de construire les portefeuilles de ses fonds responsables.

Les rapports d’impact se multiplient

Après le développement des reportings ESG, ce sont désormais sur les reportings d’impact que se focalisent les efforts des asset managers. Ces derniers ne se contentent pas d’en publier pour leurs éventuels fonds d’impact : ils les réalisent de plus en plus pour tout ou partie de leur gamme responsable. «Grâce à la base de données que nous avons constituée, nous sommes en mesure de calculer a posteriori des indicateurs d’impact précis et transparents pour tous les investissements de nos fonds responsables, souligne Léa Dunand-Chatellet chez DNCA. Les clients, notamment institutionnels, sont très demandeurs de ce type de rapport.»l Un acteur comme Ecofi va même jusqu’à ne publier qu’un rapport par fonds, à la fois financier, extra-financier et d’impact. «Depuis 2016, nous rédigeons des rapports intégrés pour l’ensemble de nos fonds, explique Cesare Vitali, chez Ecofi. Nous avons retenu six indicateurs d’impact, qui sont communs à l’ensemble de nos fonds et qui permettent de donner une image assez complète : l’intensité carbone, l’alignement avec le scénario 2°C, la variation des effectifs, la représentativité des femmes aux postes d’encadrement, le partage de la valeur entre les salariés et les actionnaires et enfin, la responsabilité fiscale.»

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