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La Bourse séduit de nouveaux épargnants

Option Finance - 28 août 2020 - Sandra Sebag

Bourse

Dès fin février, dans un contexte de forte baisse des marchés, les particuliers ont recommencé à s’intéresser à la Bourse. Parmi eux, de nouveaux arrivants ont profité des décotes pour se positionner à bas prix. Un comportement qui tranche avec le passé et qui semble s’installer. Après plusieurs années de désaffection pour les actions, les ouvertures de comptes-titres et de PEA se multiplient.

La crise sanitaire va-t-elle signer le retour des particuliers vers la Bourse ? Aux Etats-Unis, cette tendance est assez nette et se mesure notamment à travers l’ascension fulgurante de l’application Robinhood, qui permet de négocier directement des actions sans frais sur son smartphone. Celle-ci a gagné quelque 3 millions de nouveaux utilisateurs pendant le confinement portant le nombre total de téléchargements à 13 millions. Un succès qui a aussi sa face sombre. En effet, parmi les nouveaux venus sur cette plateforme figurent surtout des épargnants non avertis parfois très jeunes et dont certains ont perdu jusqu’à leur chemise. L’application a même été à l’origine d’un cas de suicide chez l’un de ses jeunes utilisateurs au mois de juillet qui, à 20 ans, a perdu 730 000 dollars ! Malgré ce scandale et les alertes fréquentes lancées par les spécialistes, l’application a réussi à boucler 3 levées de fonds entre mai et juin d’un montant de plus de 200 millions de dollars chacune, sa valorisation étant estimée à 10 milliards de dollars alors même qu’elle n’est pas cotée en Bourse. Un chiffre record pour une application.

Un nombre réduit d’actionnaires individuels en France

Le marché français est loin de ces excès et cela d’autant plus que les épargnants français sont historiquement beaucoup moins présents que les Anglo-Saxons sur la Bourse. Il y aurait en France environ 3 millions d’actionnaires individuels, selon la Fédération des investisseurs individuels. Un chiffre en forte baisse depuis plusieurs années : au début des années 2000, ils étaient autour de 7 millions. Mais cette hémorragie pourrait prendre fin à l’occasion de la crise sanitaire. Le mouvement serait même, d’après les spécialistes, en train de s’inverser. Dès le mois d’avril en effet, l’Autorité des marchés financiers (AMF) a noté un appétit grandissant des particuliers pour les actions. Le gendarme de la Bourse a publié à cette époque une étude statistique montrant, au cœur de la crise sanitaire, un afflux de nouveaux investisseurs en actions sur le marché français. La hausse des contaminations et les mesures de confinement en Europe au printemps dernier ont en effet entraîné un plongeon des marchés financiers entre fin février et fin mars, créant de nombreuses opportunités liées à la multiplication des valeurs décotées. Selon l’AMF, quelque 150 000 nouveaux investisseurs les ont saisies et ont ainsi acheté des actions au mois de mars 2020, soit un quart du total de 580 000 particuliers qui ont acquis des actions sur cette période. 

Ces nouveaux investisseurs possèdent un profil différent des particuliers déjà présents en Bourse. L’AMF note en effet un rajeunissement des investisseurs : chez les courtiers en ligne, l’âge médian de ces nouveaux participants était de 36 ans, contre 49 ans les années précédentes, et de 48 ans dans les banques à réseau contre 61 ans auparavant. Des investisseurs plus jeunes avec donc une surface financière inférieure. Ils ont ainsi investi des sommes plus réduites, la médiane étant de 2 500 euros contre 5 000 euros pour les investisseurs historiques. 

Une tendance qui s’installe

Plus surprenant, si ce type d’engouement s’est déjà vérifié lors des crises précédentes, cet afflux de nouveaux investisseurs hexagonaux ne serait pas, cette fois-ci, un simple feu de paille, mais une tendance qui semble s’installer. «Les volumes de transaction générés par les particuliers augmentent systématiquement lors des crises financières ou d’événements majeurs sur les marchés comme en 2008 ou encore lors du tsunami qui a emporté la centrale nucléaire de Fukushima ou après l’annonce du Brexit, rappelle Benoît Grisoni, directeur général de Boursorama. Mais ces mouvements sont de très courte durée, ils se maintiennent pendant une à trois semaines en général. A contrario, lors de cette crise, la hausse des transactions a été continue durant plusieurs mois, ce qui constitue une tendance inédite.» 

Ainsi à fin juin, le courtier Boursorama constatait-il une forte hausse des transactions et des ouvertures de compte sur l’ensemble du premier semestre. «De mars à fin juin, nous avons multiplié par six le nombre de comptes Bourse ouverts et par quatre le nombre d’ordres passés en comparaison avec 2019», affirme Benoît Grisoni. Et si cet été, la hausse est un peu moins marquée, elle est toujours bien réelle. «Les transactions ont tendance à diminuer avec la période estivale, poursuit Benoît Grisoni. C’est le cas aussi cette année. Toutefois, les volumes restent très supérieurs aux années précédentes, à savoir entre deux fois et trois fois en fonction des agrégats.» Le courtier avance dans ce cadre le chiffre de 100 000 comptes-titres ouverts sur les sept premiers mois de l’année ! Et il n’est pas le seul. Saxo Bank qui a publié ses résultats le 27 août indique avoir convaincu 80 000 nouveaux clients au niveau mondial sur le premier semestre. Bourse Direct annonce une hausse du volume de ses transactions (nombre d’ordres exécutés) de 91,5% au premier trimestre et de 176,1% au deuxième en comparaison à 2019. 

Ce constat est partagé au niveau global par les services d’Euronext. Dans un contexte d’augmentation globale des volumes sur la Bourse de Paris, la part des transactions réalisées par les particuliers sur Euronext Paris a augmenté sur les sept premiers mois de l’année, elle est passée de 2,64 % au mois de janvier à un plus haut de 5,93 % au mois d’avril. Cette part a ensuite diminué, mais à 3,75 % fin juillet, elle reste supérieure à ce qu’elle était en janvier. Les services de la Bourse constatent aussi une plus grande présence des particuliers sur les ETF sur la Place de Paris : ceux-ci représentaient environ 8 % des transactions en janvier contre 14,5 % en avril et si ensuite les flux ont légèrement diminué, ils restent en juillet supérieurs à ce qu’ils étaient en janvier, à savoir 10,5 % (voir tableau). Du côté des conseillers en gestion de patrimoine enfin, l’activité est en hausse, en particulier pour ceux qui utilisent des solutions digitalisées. «Au printemps, les ouvertures de plan d’épargne en actions (PEA) ont été multipliées par trois ainsi que les volumes de transactions sur les marchés actions, détaille Sisouphan Tran, directeur général délégué d’Alpheys, une plateforme qui offre des services aux conseillers en gestion de patrimoine. De même nous observions au mois de juillet que notre activité avait été multipliée par deux depuis le début de l’année par rapport à l’année précédente.» 

Des gains pour l’instant conséquents

Cette nouvelle tendance s’expliquerait par plusieurs facteurs. Elle s’appuie d’abord et avant tout sur les gains réalisés par ces nouveaux investisseurs. Traditionnellement, les investisseurs non avertis reviennent vers la Bourse à la fin d’un mouvement haussier, lorsque celui-ci est bien installé et qu’il touche à sa fin et ils perdent alors souvent de l’argent en étant encore investis quand survient un krach. Cela a été le cas en 1999 avant l’éclatement de la bulle Internet, mais aussi en 2008 lors de la dernière grande crise financière. Ce phénomène explique d’ailleurs en partie la diminution continue depuis le krach de 1999 du nombre d’investisseurs individuels et leur réticence à revenir vers la Bourse. A contrario, cette fois-ci les nouveaux investisseurs, plus jeunes et adeptes des réseaux sociaux, sont entrés durant le confinement lors d’un point bas et ont de ce fait gagné de l’argent. Certains d’entre eux avaient déjà été agréablement surpris en participant à la privatisation de la Française des Jeux qui s’est avérée être une opération rentable. Depuis le début de l’année (au 27 août) le titre a gagné près de 32 % ! Une performance qui a convaincu de façon plus large les particuliers de revenir vers la Bourse. «Nous avions déjà senti un frémissement en faveur des actions l’an dernier du fait de la privatisation de la Française des Jeux qui a attiré un nouveau public vers la Bourse», confirme Benoît Grisoni. 

Des investissements à moyen/long terme

Autre signe qu’il ne s’agit pas ainsi de simples allers-retours en Bourse :  ces investissements entraînent l’ouverture de comptes à long terme comme les plans d’épargne en actions (PEA), voire dans certains cas des contrats d’assurance-vie chez les courtiers comme Binck.fr qui proposent d’investir sur des titres en direct dans cette enveloppe fiscale. «Les particuliers cherchent à optimiser leurs investissements à travers des enveloppes fiscalement avantageuses», précise Loïc Javoise, responsable Business Management France chez Binck.fr. L’utilisation d’enveloppe fiscale à moyen/long terme comme le PEA pour lequel une détention minimale de cinq ans est nécessaire pour bénéficier de l’avantage fiscal démontre leur volonté de rester investi sur les actions.  

Et ce changement pourrait se poursuivre car il n’y a pas beaucoup d’alternatives pour les épargnants. «Les rendements sur les livrets bancaires ont encore baissé cette année pour atteindre maintenant 0,5 %, les fonds en euros ont versé un rendement moyen de 1,4 % en 2019 et cela devrait encore diminuer en 2020, relève Benoît Grisoni. Les particuliers ont pris conscience de ce phénomène et sont prêts à revenir durablement vers la Bourse.» 

Cette nouvelle tendance, toute positive qu’elle soit, doit tout de même être relativisée car elle est loin de compenser les flux d’épargne dormant dans les banques. Le confinement s’est en effet aussi traduit par une envolée de l’épargne des ménages qui a été placée dans les livrets et les comptes bancaires malgré l’absence de rémunération de ces produits. Selon le Cercle des épargnants, le taux d’épargne des ménages par rapport au revenu brut disponible est passé de 13,8 % fin 2018 à 15 % fin 2019 et à 20 % en 2020 avec des pics à 30 % pendant le confinement, des sommes conservées en banque pour l’essentiel. Les dernières estimations publiées par la Banque de France évaluent à 37 milliards d’euros les sommes placées dans les livrets bancaires (livret A, livret d’épargne populaire et livret de développement durable) entre le 31 décembre 2019 et le 30 août 2020. De ce fait, les appels se multiplient pour davantage mobiliser cette épargne en faveur du financement des entreprises, notamment à travers des apports en fonds propres. Une mobilisation qui nécessite de convaincre l’ensemble des épargnants et non les plus jeunes, les plus urbains et les plus diplômés de revenir vers la Bourse.  

L’Autorité des marchés financiers lance une alerte sur la pratique de la bouilloire

l Dans un contexte d’appétit grandissant des particuliers pour la Bourse, son gendarme a lancé une alerte fin juillet sur la «pratique de la bouilloire». En clair, il s’agit d’une offre de démarchage frauduleuse faisant miroiter à des particuliers des gains financiers associés à un investissement boursier sans commune mesure avec la valeur fondamentale des titres. Des courtiers identifient une valeur et proposent à de très nombreux particuliers d’y investir arguant d’un fort potentiel. Cependant, celui-ci n’est lié qu’à des achats massifs générés par le démarchage agressif mené par certains opérateurs. L’AMF a annoncé avoir transféré au parquet financier deux dossiers en lien avec cette pratique et estime les pertes liées à ces escroqueries entre juillet 2017 et juin 2019 à 1 milliard d’euros pour les épargnants et elle craint une accélération de ces pratiques en lien avec la crise.  

l Certains spécialistes aux Etats-Unis accusent l’application Robinhood d’encourager ce type de pratiques car les titres les plus traités sur la plateforme font l’objet d’une mise en valeur, encourageant les comportements moutonniers. De plus, le site mise sur les codes propres aux jeux vidéo en déclenchant par exemple une pluie de confettis lors de chaque transaction au lieu d’avoir une approche pédagogique des marchés financiers. Parmi les opérations de spéculation imputées en partie à la plateforme figure celle sur le titre Kodak. Celui-ci a gagné au cours du mois de juillet +1 600 % à la suite de l’annonce d’un changement radical du business model de l’entreprise. L’ampleur de la hausse du cours, ainsi que son déclenchement avant même l’annonce, a conduit la SEC à ouvrir une enquête. 

Produits de Bourse : les effets de levier à l’honneur

l Il n’y a pas que les actions qui ont rencontré un réel succès auprès des particuliers : c’est également le cas des produits de Bourse, en particulier ceux qui ont des actions pour sous-jacent. Alors que le nombre de particuliers intéressés par ces instruments plafonnait depuis de nombreuses années, les opérateurs notent l’arrivée de nouveaux clients. «L’activité sur les produits de Bourse est liée à l’évolution de la volatilité : dès que celle-ci augmente, les opportunités se multiplient et les transactions se développent, souligne Thibaud Renoult, responsable France des produits de Bourse à la Société Générale. Nous constatons cependant un plus grand nombre de nouveaux entrants que lors des phases précédentes de hausse de la volatilité.» Une tendance que les opérateurs expliquent là encore par une absence d’alternatives. «La recherche de rendements pousse les particuliers vers les actions et pour les plus avertis et/ou les moins adverses au risque vers les produits de Bourse», poursuit Thibaud Renoult.

l Le volume de transactions s’en trouve aussi dopé : l’Association française des produits d’investissement de détail et de Bourse (AFPDB) qui intègrent les principaux émetteurs de produits de Bourse (warrants, turbos, certificats…) constate une hausse continue des transactions sur le premier semestre de l’année. Le premier trimestre a enregistré «une activité record à 2,07 milliards d’euros, les volumes doublant par rapport au quatrième trimestre de 2019 (+97 %)», précise l’association dans son rapport. Même tendance au deuxième trimestre, «les échanges sur les produits de Bourse ont atteint au deuxième trimestre 2,25 milliards d’euros avec plus de 863 870 transactions. Les volumes affichent ainsi une hausse de +9 % par rapport au trimestre précédent et +118 % comparé à l’année passée», constate l’association. 

l Au sein des produits de Bourse, ce sont les produits à effet de levier (warrants et turbos) qui ont enregistré le plus grand nombre de transactions au premier et au deuxième trimestre, car ils permettent de bénéficier de la hausse de la volatilité constatée sur les marchés financiers et de générer des gains conséquents que les marchés soient orientés à la hausse ou à la baisse. Au premier trimestre par exemple, l’activité sur les warrants a ainsi progressé de 96 %, celle sur les Turbos de 90 % et les certificats Leverage de 180 % ! Au deuxième trimestre, la hausse est toujours importante par rapport au trimestre précédent, elle ressort à 21 % sur les warrants et 16 % sur les turbos. Si les chiffres peuvent être relativisés par le fait que les transactions étaient en retrait en 2019, le succès de ces produits depuis le déclenchement de la crise sanitaire est réel. 

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