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Le grand débat fonds thématiques

IA et robotique - Les gérants à la recherche des futurs GAFA

Option Finance - 2 septembre 2019 - Propos recueillis par Sandra Sebag

Intelligence artificielle

Les thèmes de l’intelligence artificielle (IA) et de la robotique s’invitent de plus en plus souvent dans les portefeuilles des gérants. S’ils sont portés par des fonds spécialisés, ils sont aussi mis en avant par des fonds généralistes. Afin d’analyser cette nouvelle tendance, Option Finance a réuni un panel de spécialistes – gérants de fonds thématiques, observateurs du secteur et sélectionneurs de fonds – qui font le point sur le profil des fonds, les avantages des fonds thématiques gérés activement par rapport aux autres approches, mais aussi sur les abus de langage en matière de rupture technologique et d’intelligence artificielle.

Les lancements de fonds thématiques sur l’intelligence artificielle (IA) et/ou la robotique se multiplient. Quelles sont les spécificités de ceux que vous proposez ?

Johannes Jacobi, spécialiste produit du fonds Global Artificial Intelligence, Allianz Global Investors
Allianz Global Investors

Johannes Jacobi, spécialiste produit du fonds Global Artificial Intelligence chez Allianz Global Investors : Nous voyons beaucoup de nos concurrents s’intéresser à ce thème de l’intelligence artificielle (IA) et lancer des fonds. En ce qui nous concerne, nous avons été une des premières sociétés de gestion en Europe à lancer un fonds dédié sur le thème de l’IA en 2017. Nous cherchons à identifier et à investir dans des entreprises innovantes qui développent ou exploitent les technologies de l’IA à travers l’ensemble des secteurs économiques et des zones géographiques. A contrario, au sein des fonds technologiques, l’exposition au thème de l’IA est traditionnellement limitée à ce secteur. L’une des caractéristiques importantes de notre fonds réside ainsi dans la diversification de notre portefeuille. Nous sélectionnons des entreprises favorablement exposées au déploiement d’infrastructures et d’applications liées à l’IA, ainsi qu’au développement du recours à l’IA dans les différents secteurs. Nous sommes bien entendu investis sur des secteurs comme les semi-conducteurs, les logiciels, les infrastructures qui permettent la mise en œuvre de l’IA. Mais parmi les titres en portefeuille figure aussi par exemple John Deere, une entreprise spécialisée dans l’agriculture et les tracteurs, qui a acquis récemment une société qui utilise l’IA afin de mieux maîtriser l’épandage. Il est important de souligner que l’«active share» du fonds est supérieure à 80 % par rapport à l’indice MSCI World ou MSCI Technology.

Karen Kharmandarian, président et directeur des investissements de la société Thematics Asset Management
Thematics Asset Management

Karen Kharmandarian, président et directeur des investissements de Thematics Asset Management : Nous nous rejoignons sur le fait que les fonds thématiques sont assez différents des fonds sectoriels dans la mesure où ils possèdent une «active share» très élevée par rapport aux grands indices globaux du type MSCI World ; elle est supérieure à 95 % pour ce qui concerne notre fonds Thematics AI & Robotics1. Nous ne sommes ainsi pas investis sur les valeurs, notamment technologiques, qui ont un poids important dans ces indices du fait de leur succès passé, mais cherchons plutôt les GAFA de demain. De ce fait, pour des investisseurs qui sont déjà investis sur les marchés au niveau global, les fonds thématiques leur apportent de la diversification. Nous avons combiné l’intelligence artificielle et la robotique dans notre fonds car nous assistons à une convergence croissante entre les deux, avec de plus en plus de technologies et d’IA embarquées dans les appareils robotiques, si bien que la frontière entre les deux est devenue, au fil du temps, de plus en plus floue. Cette combinaison fait aussi du sens d’un point de vue de gestion, car ces deux thématiques possèdent des profils différents. Dans la robotique, l’essentiel du marché se situe aujourd’hui dans le domaine industriel, avec par conséquent des valeurs au profil de risque relativement cyclique, fluctuant en fonction des niveaux de production industrielle et des dépenses d’investissement. Néanmoins, le champ d’application ne cesse de croître, cette thématique concernant également d’autres secteurs comme le médical (les robots chirurgiens sont de plus en plus utilisés), l’agriculture, les services ou encore les biens de consommation. Leur croissance est bien plus rapide et leur poids relatif devrait continuer à augmenter en conséquence à l’avenir. L’IA est de son côté relativement polarisée sur les valeurs technologiques, en particulier sur des modèles d’affaires de type «software as a service», offrant un profil différent en termes de génération de revenus et de cash-flows et aussi de profil de risque. Cette combinaison de l’IA et de la robotique apporte ainsi une bonne diversification au portefeuille et une grande flexibilité, essentielle pour gérer les cycles économiques et de marché. Nous avons ainsi toute latitude pour, selon nos convictions et le contexte, positionner le fonds de manière agressive pour générer de la performance ou défensive pour la protéger. Cette flexibilité est primordiale, car les fonds thématiques que nous concevons sont par nature de long terme, cherchant à tirer parti des changements structurels qui façonnent le monde de demain ; ils doivent donc pouvoir nous mener à bon port, en naviguant aussi bien par temps calme que tempétueux.


Il existe de nombreux fonds qui se réclament de la robotique et de l’IA, certains s’appuient sur ces thématiques et d’autres s’inscrivent plus généralement dans la sélection d’entreprises innovantes ; en tant que sélectionneur de fonds pour la Caisse des

Antonin Lassoudière, gérant de portefeuilles en gestion quantitative et en multigestion, au sein de la direction des gestions d’actifs, Caisse des Dépôts
Caisse des Dépôts

Antonin Lassoudière, gérant de portefeuilles en gestion quantitative et en multigestion au sein de la direction des gestions d’actifs de la Caisse des Dépôts : Il est vrai qu’il existe une importante dispersion dans ces fonds avec des définitions qui peuvent être différentes. Cependant, tous ces fonds possèdent une caractéristique commune : ils s’inscrivent dans une tendance de long terme, voire de très long terme de transformation de l’industrie grâce à l’IA, au numérique ou à la robotique. Nous avons par ailleurs pu constater, ces dernières années, que l’offre s’était considérablement étendue en termes de fonds proposés et d’encours sous gestion. Il y a eu une première vague de fonds thématiques qui résidaient dans l’extension de fonds sectoriels très axés autour de l’économie en ligne, des valeurs technologiques. Aujourd’hui, nous nous situons dans une deuxième vague et notons une tendance à la spécialisation dans cette thématique avec l’émergence de fonds très ciblés sur une partie de la chaîne de valeur, comme les infrastructures qui permettent la mise en place de l’IA ou l’application de cette technologie à un domaine bien précis. En parallèle, une offre portant sur des fonds plus généralistes émerge, ils sont plus diversifiés et s’appuient sur l’application des nouvelles technologies dans des domaines très divers comme la santé, l’agriculture ou l’industrie, et considèrent ainsi l’ensemble de la chaîne de valeur liée aux nouvelles technologies. En ce qui concerne plus précisément la Caisse des Dépôts, nous nous intéressons dans le cadre de notre sélection de fonds à ces deux types d’univers, nous avons investi à la fois dans des fonds généralistes et dans des fonds spécialisés. Lorsque nous sélectionnons un fonds dans cet univers, nous recherchons des stratégies qui nous apportent une vision différente, nouvelle par rapport aux investissements existants.

Karen Kharmandarian :
L’IA et la robotique constituent en effet un thème actuellement très porteur car il est à même de changer radicalement la façon dont nous vivons au quotidien, la façon dont nous travaillons et dont nous interagissons. C’est aussi un thème qui suscite beaucoup d’intérêt et qui résonne en chacun de nous, du fait notamment des œuvres littéraires et cinématographiques qui s’y rapportent. Mais il est important de garder à l’esprit qu’in fine, nous l’approchons d’un point de vue investissement financier. Sur le marché, nous constatons deux grandes tendances avec des fonds positionnés sur les deux extrêmes : il existe d’une part des fonds actions à la définition très large, qui s’appuient sur la notion floue d’innovation et disposent d’une légère coloration thématique et des fonds très spécialisés. De notre point de vue, l’innovation et/ou ces fonds généralistes ne peuvent pas constituer une thématique car ils n’intègrent pas un prisme spécifique qui permette de se focaliser sur un univers d’investissement offrant une croissance durable à long terme.  Finalement, toute société peut être considérée comme innovatrice à certains égards, que ce soit en termes de façon de travailler, de produits, de modèle d’affaires, etc., mais cette approche ne permet pas de sélectionner celles qui sont naturellement exposées à et portées par ces forces de long terme qui transforment notre monde.
D’un autre côté, il existe des fonds très concentrés avec des profils très différents en termes de ratio rendement-risque, de pertes maximales et de liquidité. Ils peuvent être intéressants, notamment si l’on envisage d’allouer une partie de son épargne sur des sociétés non cotées, mais ils sont de notre point de vue moins adaptés à l’investissement coté sur le long terme, pour des fonds proposant une liquidité journalière, où il faut gérer la performance, la volatilité et la capacité à faire face à des remboursements. Il faut donc trouver le bon équilibre entre des fonds thématiques très concentrés et des fonds qui ne le sont pas assez pour apporter un supplément de croissance reposant sur des tendances de long terme. Avant même d’évaluer la capacité d’un gestionnaire à construire un portefeuille robuste et à sélectionner les meilleures valeurs, sur la base d’un process d’investissement éprouvé, la conception et l’architecture de la stratégie thématique considérée est primordiale.

Johannes Jacobi :
Nous sommes tout à fait d’accord avec cette typologie. Depuis trois ou quatre ans, nous constatons le lancement de nombreux fonds sur ces thématiques avec des approches différentes : parfois très concentrées, parfois très généralistes. Si les gérants se limitent, dans le cadre de la thématique de l’IA, à l’industrie et à la technologie, nous considérons que le fonds est trop concentré. A contrario, nous pouvons maintenant, en nous appuyant sur cette thématique, investir sur des secteurs très différents, ce qui nous permet de faire varier nos expositions en fonction des conditions de marché.

Alain Clot, président-fondateur, France FinTech
France FinTech

Alain Clot, président-fondateur de France FinTech : Ces différentes approches renvoient à la vision de la technologie comme une fin ou comme un moyen. On observe parfois une confusion dans la lecture des phases d’innovation quant aux rôles respectifs de la technologie et de l’usage. Si nous considérons le secteur de la finance que nous suivons dans le cadre de France FinTech, nous constatons deux vagues successives d’innovation. Dans la première vague, la technologie n’a finalement joué qu’un rôle second, les innovations portant davantage sur les usages et le parcours client. C’est le cas par exemple des plateformes de financement participatif : elles incorporent bien sûr des innovations technologiques, mais elles ont surtout permis un accès plus facile au financement pour certains acteurs économiques en mettant en contact direct des investisseurs et des entités économiques avec des besoins de financement. Il en est de même pour ce qui concerne les moyens de paiement : de nouveaux usages ont été imaginés comme le concept de cagnotte numérique. Nous avons rencontré le même phénomène dans d’autres secteurs comme les transports avec Uber qui met en contact des usagers et des sociétés de transport ou encore Blablacar qui a permis le développement du covoiturage et du transport partagé. Le changement introduit par ces acteurs est majeur, mais il concerne plus l’usage et le parcours client que la technologie proprement dite. La deuxième vague d’innovation qui débute est très différente car elle s’appuie beaucoup plus sur les ruptures technologiques que permettent l’IA, la blockchain ou l’internet des objets.


Est-ce que l’IA n’est pas utilisée parfois de façon abusive ?

Karen Kharmandarian : Il est important de bien distinguer entre disruption et innovation technologique, car il existe parfois une confusion entre les deux. On utilise d’ailleurs beaucoup le thème de «disruption» à tort et à travers. Pour ma part, je fais la distinction entre les aspects suivants : l’itération, qui permet de faire les mêmes choses, mais de façon plus efficiente ; l’innovation, qui consiste de son côté à faire de nouvelles choses ; et enfin la «disruption», qui consiste à faire de nouvelles choses qui rendent les précédentes obsolètes. La question est alors de savoir si l’IA se situe dans ce dernier domaine, si elle apporte un vrai changement de paradigme, sachant qu’une entreprise peut capitaliser sur ces trois éléments. Il existe beaucoup de sociétés qui se réclament de l’IA, mais quand on analyse les algorithmes qui sont utilisés, ils ne répondent pas toujours à sa définition.

Alain Clot :
L’invocation tous azimuts de l’IA résulte souvent d’un abus de langage, qui peut se traduire par un excès d’attentes. Un abus de langage car on a souvent appelé IA des solutions qui relevaient surtout de la robotique intelligente ou de l’algorithme complexe. Il existe même des spécialistes très légitimes comme Luc Julia, le créateur de SIRI, pour considérer que l’IA n’existe pas. Nous serions aujourd’hui davantage dans un changement de degré, plus que de nature, la machine ne faisant que restituer ce que l’homme lui transmet, sans «intelligence» autonome. Sans entrer dans ce débat d’experts, nous pouvons constater le potentiel très important que permettent les briques techniques communément associées à l’IA : l’interface en langage naturel (voix, son, texte), corrélation de données non structurées, le machine learning (la machine apprend de son expérience), le deep learning (on saute l’étape de la programmation), sans parler des dernières avancées comme les GAN (réseaux antagonistes génératifs, capables de compléter des séries de données manquantes).

Johannes Jacobi :
Qu’est-ce que l’IA ? Aujourd’hui, nous sommes face à un nombre croissant d’entreprises qui se proclament utilisateurs de cette notion. Au cours des derniers mois, nous avons rencontré un grand nombre d’entreprises et leur management qui nous ont indiqué qu’elles utilisent de plus en plus l’IA et qu’elles en produisent également. Notre travail en tant que gérant actif est d’arriver à déterminer si les process mis en avant par les entreprises sont réellement de l’IA, ce qui s’avère être un véritable challenge. En effet, il n’existe aucune publication sur le chiffre d’affaires généré par l’IA au sein des entreprises. La recherche et les rencontres avec le management sont donc indispensables pour identifier les entreprises autour de cette thématique, mais également parce que notre stratégie consiste à investir très en amont, au stade initial d’une nouvelle technologie. Nous préférons nous focaliser sur les moyennes capitalisations boursières car nous voyons un effet immédiat plus élevé sur la valorisation d’une entreprise, grâce à leur effet de disruption par rapport à l’IA. Nous sommes actuellement en sous-pondération des grandes capitalisations boursières par rapport à l’indice MSCI World Technology. Nous disposons d’une équipe d’analystes financiers qui sont présents dans différentes régions du monde, ainsi que d’importantes bases de données qui couvrent le monde entier, ce qui nous permet de pouvoir analyser des valeurs de plus petite taille.


Y a-t-il un lien direct entre la thématique de l’IA et certains secteurs ?

Antonin Lassoudière : Si on s’attend à ce que les fonds thématiques soient des fonds sectoriels, nous en sommes très loin, ce sont plutôt des fonds qui sont agnostiques en matière d’approche sectorielle. Ils cherchent vraiment l’innovation ou des sociétés dont les business models vont être améliorés ou challengés par les nouvelles technologies et finalement l’exposition sectorielle n’est que le résultat de la sélection. Ce sont des fonds très différents des fonds technologiques qui sont concentrés sur une seule partie de la chaîne de valeur.

Karen Kharmandarian :
Nous sélectionnons en effet des valeurs par rapport à la pertinence en fonction du thème et non selon un classement sectoriel arbitraire. Ces classifications établies par les fournisseurs de données ou d’indices ne sont pas toujours pertinentes car les frontières entre secteurs deviennent de plus en plus floues, compte tenu des convergences qui s’opèrent et de la numérisation quasi généralisée des entreprises modernes. Prenons l’exemple d’Alphabet (Google) qui vient de changer de catégorie (Communication Services) : à quel secteur doit-on le rattacher ? A ce dernier, ou bien au secteur industriel, à celui de la consommation discrétionnaire ou à celui de la technologie ? Il pourrait être inclus dans les quatre ! Pour nous, le secteur d’appartenance n’a pas d’importance, ce qui nous importe c’est la pertinence par rapport au thème. C’est en cela que nous nous distinguons des fonds sectoriels. De la même manière, nous n’utilisons aucun indice de référence pour construire et gérer nos portefeuilles car les indices de référence sont plutôt le reflet des succès passés, tandis que nous recherchons les sociétés qui seront les vainqueurs du futur.

Alain Clot :
L’innovation, par définition, ne respecte pas les périmètres sectoriels traditionnels. L’innovation de rupture cherche le plus souvent à arbitrer deux secteurs traditionnels cloisonnés en créant des liens improbables. Les GAFA, investisseurs massifs en IA, ne vendent pas, à proprement parler, leur savoir-faire technologique. Ils le mettent au contraire à disposition en considérant que l’enjeu principal n’est pas celui de la technologie, mais celui des données (qu’il s’agit d’enrichir sans cesse) et du machine learning, en rendant le système toujours plus performant au fil de ses interactions avec les utilisateurs. Il est aussi important de souligner qu’une part très importante des innovations est le fait d’entreprises non cotées, lesquelles pour nombre d’entre elles n’envisagent pas de passer par des introductions en bourse. Elles ne sont donc pas classables dans des rubriques indicielles classiques. L’innovation de rupture est par définition inclassable.

Quand les fonds se focalisent sur les ruptures, est-ce qu’ils ne possèdent pas une volatilité élevée ?

Karen Kharmandarian :
Les fonds sur la thématique de la robotique et de l’IA sont plus volatils que le marché par définition. Par conséquent, la construction du portefeuille est importante, celle-ci doit être concentrée sur les principales convictions, mais en même temps, elle doit apporter une diversification sur des moteurs de performances différents. Il faut réduire les corrélations entre les différentes lignes en portefeuille pour chercher à contenir la volatilité. La recherche de performance, mais aussi la gestion du risque, de la volatilité et des pertes maximales sont primordiales dans ce type de fonds.

Johannes Jacobi :
Il est en effet très important de bien gérer la volatilité. L’été dernier par exemple, quand les discussions entre les Etats-Unis et la Chine à propos de la guerre commerciale se sont intensifiées, le secteur des semi-conducteurs a été très impacté. Dans ce contexte de marché, nous avons la possibilité de réduire nos positions sur ce secteur afin de protéger la performance.


Les introductions en bourse de valeurs liées aux nouvelles technologies, même si elles alimentent l’actualité régulièrement, sont en nombre relativement rares. Comment expliquer ce phénomène ?

Karen Kharmandarian : Nous nous attendions en effet à ce qu’il y ait davantage de sociétés qui procèdent à des introductions en bourse (IPO) sur notre thème qu’il n’y en a eu jusqu’à présent. Personnellement, je l’attribue au fait que les Banques centrales ont tellement abreuvé les marchés financiers et les acteurs économiques de liquidités que les fonds de capital-investissement ou de «venture capital» peuvent largement financer les entreprises non cotées à la recherche de ressources pour financer leur croissance, et cherchent de leur côté à investir avec des rendements attractifs. Les sociétés qui ont besoin de financement y compris après plusieurs tours de table trouvent finalement facilement ces ressources, souvent sur des multiples de valorisation plus intéressants que ce que nous pouvons exiger sur les marchés cotés. Il n’y a donc aucune incitation pour ces entreprises de procéder à une IPO dont le coût est plus élevé et qui nécessite de mettre en place des outils spécifiques notamment en matière de communication financière. La seconde explication réside dans le fait que ces sociétés sont souvent rachetées par des grands groupes qui ont besoin de compléter une technologie manquante ou d’acquérir un savoir-faire spécifique et ne passent pas par la case IPO. La question est de savoir pendant combien de temps ces conditions très favorables en matière de liquidité vont durer.

Johannes Jacobi :
Les IPO ne sont pas en effet les seules options pour le développement et le financement des sociétés. Les très grandes capitalisations, notamment les GAFA, soutiennent aussi beaucoup les innovations par le biais des acquisitions. Les fusions et acquisitions sont très dynamiques dans les nouvelles technologies. En tant qu’investisseur, nous sommes attentifs à l’émergence de nouvelles solutions ou de nouvelles technologies, nous analysons les entreprises qui peuvent potentiellement procéder à des IPO ou qui peuvent constituer des cibles. Nous sommes également très attentifs à ce qui se passe dans la Silicon Valley.

Alain Clot :
Il y a quelques années encore, l’introduction en bourse constituait un accomplissement pour un entrepreneur, un marqueur de réussite. Aujourd’hui, cela l’est beaucoup moins. Les ressources de capital-risque sont plus abondantes que jamais et les fusions et acquisitions constituent une ressource de développement importante. Par ailleurs, les contraintes liées à une IPO en termes de communication, de risque de perte de contrôle, de coût sont parfois jugées lourdes. Cette situation ne durera pas indéfiniment, mais dans cette phase de transition le rapport à la cotation est différent. Aujourd’hui, la liquidité est abondante (pour certains, elle l’est trop). Cela n’est d’ailleurs pas sans impact sur les valorisations.

Antonin Lassoudière :
Dans tous les fonds que nous avons pu observer sur cette thématique, l’activité de fusions et acquisitions est importante (M&A), elle permet de créer de la valeur car les primes associées sont attractives. Nous constatons qu’une des caractéristiques de ces fonds est de voir les valeurs en portefeuille sortir par le biais de ce type d’opérations, elles se font acheter par des concurrents.


Vous évoquez la Silicon Valley, la thématique de l’intelligence artificielle et de la robotique conduit-elle à privilégier les valeurs américaines ou est-il possible d’investir majoritairement sur des valeurs européennes ?

Antonin Lassoudière : En termes de zones géographiques, nous observons que l’offre est toujours globale. Les fonds proposés doivent pouvoir aller chercher l’innovation là où elle se trouve : aux Etats-Unis, dans les pays développés ou dans les émergents. Malgré tout, même si l’offre est mondiale, la plupart des fonds possèdent un biais en faveur des Etats-Unis, les valeurs européennes ont tendance à être délaissées dans les portefeuilles de ces fonds.

Karen Kharmandarian :
Les fonds thématiques sont par définition des fonds globaux car ils reposent sur la recherche de surperformance séculaire. Il faut donc trouver des sociétés qui répondent à ce critère. Notre d’univers d’investissement est par définition réduit, il compte entre 200 et 300 entreprises. De ce fait, si l’on commence à avoir une focalisation géographique, l’univers d’investissement va être trop étroit ; et plus généralement, comme pour les secteurs, elle n’aurait pas de sens par rapport à notre process. La sélectivité permet de définir un univers d’investissement qui comprend uniquement des sociétés qui affichent un excès de croissance et à l’intérieur de cet univers, nous retenons quelques titres qui permettent véritablement de délivrer de l’alpha (ou surperformance par rapport aux marchés globaux). Les fonds sont donc relativement concentrés. Nous possédons une exposition importante aux Etats-Unis où l’on retrouve beaucoup de valeurs cotées qui correspondent à notre univers. En Chine, même s’il existe des valeurs qui correspondent à notre univers, la culture de la cotation est moins importante. Il est important de souligner que si les Etats-Unis sont prépondérants en termes de cotation, les sociétés sélectionnées possèdent souvent des activités dans le monde entier, ce qui nous permet de bénéficier d’expositions sur d’autres zones géographiques (en Asie, en Europe). Même les sociétés japonaises de robots industriels génèrent l’essentiel de leur chiffre d’affaires en dehors du Japon et en particulier en Chine.

Johannes Jacobi :
La très grande majorité de nos investissements est réalisée aux Etats-Unis. Nous pensons que les investissements et les solutions en matière d’IA se situent principalement dans la Silicon Valley. D’ailleurs, beaucoup d’entreprises européennes, notamment françaises, ont ouvert des bureaux dans la Silicon Valley afin de se rapprocher de cet écosystème. Elles disposent ainsi de meilleures perspectives en termes de développement et d’accès à des ressources humaines qualifiées. La Silicon Valley reste en effet le centre de compétences au niveau mondial en matière d’IA, et ce même si le gouvernement chinois investit massivement pour faire de la Chine le prochain leader dans ce domaine. Nous nous sommes d’ailleurs récemment rendus en Chine et nous avons pu constater qu’il était encore trop tôt pour investir dans ce pays sur cette thématique. En ce qui concerne l’Europe, les entreprises sont intéressantes en termes de valorisation par rapport aux Etats-Unis, mais même s’il peut exister quelques opportunités en Europe, l’essentiel de notre stratégie est tourné vers les Etats-Unis.

Alain Clot :
Sur l’approche géographique, il faut bien avoir en tête que l’une des conséquences du numérique est que les usages deviennent génériques, globaux, alors que les modèles de consommation étaient auparavant principalement locaux, nationaux. Dans le secteur financier, cette évolution est très claire : jusqu’à récemment, les modèles de services financiers étaient essentiellement domestiques. Même en Europe, il n’existe pas d’usines communes dans la banque de détail, car la façon dont nous consommons les produits de placement ou le crédit immobilier est fortement liée à la culture, à la fiscalité et à la réglementation. Le numérique rend les usages de plus en plus génériques dans le monde entier. Aujourd’hui, les applications de paiement alternatives sont de moins en moins différentes à Aurillac, à Singapour ou à Nairobi. C’est le cas dans de plus en plus d’usages : transport partagé, culture, etc. Le numérique tend à globaliser les services. De ce fait, il est moins opportun de raisonner d’un strict point de vue géographique. S’agissant des grands acteurs du numérique, c’est la première fois dans l’histoire que l’Europe n’est pas le cœur de la révolution industrielle et risque même de se retrouver en seconde division. Mais de mon point de vue, il ne faut pas enterrer l’Europe trop vite : elle représente en effet quand même 500 millions de consommateurs solvables (soit le premier marché en valeur). De plus, les valorisations y sont plus intéressantes qu’aux Etats-Unis et enfin, l’Europe bénéficie d’un gisement de compétences considérable dans les sciences cognitives. Nous avons souvent tendance à oublier que l’Europe publie davantage d’articles scientifiques que les Etats-Unis et la Chine, le nombre de brevets inscrits y est supérieur. De ce point de vue, la France se positionne assez bien, avec une position de leader européen en matière de laboratoires dédiés à l’IA et en très bonne place dans le classement des investissements en R&D. Enfin n’oublions pas l’Afrique (avec laquelle l’Europe entretient des liens étroits), très en pointe dans le domaine des fintechs. Le grand sujet de l’Europe est de transformer l’intelligence en modèle viable et de sortir du syndrome des nains de jardin…


Si l’on prend un exemple concret, celui de l’automobile, comment êtes-vous positionnés afin de bénéficier de l’essor de la voiture autonome ?

Karen Kharmandarian : La voiture autonome est l’un des grands thèmes en matière de robotique et d’IA. L’idée n’est pas de choisir le constructeur qui sera le premier à pouvoir fabriquer une voiture autonome. Nous nous intéressons aux technologies, aux équipements qui seront nécessaires pour fabriquer une voiture autonome qui pourra rouler sur nos routes en réduisant les risques au maximum. Quelles sont les sociétés qui par exemple fabriquent les sonars, les radars, les caméras, les lidars, les systèmes de communication de véhicule à véhicule et de véhicule à infrastructure ? Nous parions davantage sur les technologies que sur les constructeurs. De même dans le domaine médical, les robots chirurgicaux sont maintenant relativement bien connus et développés, mais il existe aussi, dans les petites et moyennes capitalisations, des sociétés qui produisent des systèmes algorithmiques qui s’appuient sur le big data pour identifier des cellules précancéreuses sur des radios ou des scanners et qui disposent d’un savoir-faire très intéressant. Nous regardons dans chaque segment les technologies prometteuses, mais il faut prendre garde aux effets de mode. Quand nous avons commencé à investir dans la robotique en 2015, l’impression 3D était un segment privilégié. Pourtant, cette technologie n’était pas forcément mature, les sociétés n’étaient pas très bien gérées, leurs bilans n’étaient pas solides alors qu’elles étaient très bien valorisées et la concurrence de nouveaux entrants potentiels solides constituait un risque majeur. Certains investisseurs ont ainsi enregistré des pertes considérables sur ces sociétés. Nous devons sélectionner dans un univers les segments porteurs, mais aussi les entreprises qui peuvent se développer. La sélection de valeurs est donc déterminante. La gestion active sur ces thèmes d’investissement est ainsi bien plus performante que la gestion indicielle à travers des ETF. La gestion passive donne une exposition à tous les segments : elle intègre ainsi à la fois les futurs gagnants et les futurs perdants.

Johannes Jacobi :
Il est difficile d’identifier à un horizon de deux ou trois ans quels seront les secteurs ou les technologies qui vont dominer. Nous sommes convaincus qu’il est nécessaire de mettre en œuvre une approche «bottom-up» de sélection de valeurs. La recherche sur les sociétés est dans ce cadre primordiale afin d’analyser en détail leurs technologies, leurs activités, de rencontrer le management, de connaître leurs projets, etc.

Existe-t-il des ETF sur ces thématiques et qu’en pensez-vous en tant que sélectionneur de fonds ?

Antonin Lassoudière :
Les ETF sur ces thématiques commencent à se développer. Cependant, en matière de fonds thématiques, il est souvent difficile d’identifier les sociétés qui correspondent à un thème. Il n’y a pas d’informations à ce sujet dans les états financiers. Les entreprises ne publient pas par exemple un chiffre d’affaires lié à leurs activités dans l’IA. Pour le moment, il n’y a pas de standardisation sur le sujet. Il n’y a pas de consensus non plus sur la taille de cet univers d’investissement, il varie d’une société de gestion à l’autre, d’un gérant à l’autre. Aujourd’hui, un ETF ne peut présenter une offre qui fasse consensus.

Karen Kharmandarian :
Une des caractéristiques des ETF est de proposer des solutions à un coût très bas, mais dans le cadre des gestions thématiques, les commissions prises par les fonds passifs ne sont pas sensiblement plus basses que dans la gestion active. Pour un même niveau de commissions, les investisseurs peuvent avoir accès à des gérants qui visitent les sociétés, les analysent, les sélectionnent, sont flexibles dans leur allocation. Cet avantage comparatif des ETF ne se retrouve pas dans la gestion thématique.


Quelle est la performance de cette thématique ? Est-elle supérieure à celle du marché dans son ensemble?

Antonin Lassoudière : Globalement, le thème de l’IA et de la robotique a très bien marché ces dernières années dans l’ensemble, grâce à l’appréciation des sociétés, mais aussi à l’activité soutenue en matière de fusions et acquisitions. Mais il s’agit d’une gestion active, il existe donc beaucoup de dispersion au sein de l’offre.

Karen Kharmandarian :
Il est important d’évaluer la performance et donc la capacité des gérants à générer de la surperformance sur un cycle complet de marché. Nous avons connu une phase porteuse ces dernières années, aussi il est important de savoir comment ces fonds vont se comporter dans un contexte global sur un cycle complet avec des baisses. En décembre dernier, nous n’étions pas investis puisque nous étions en transition entre deux sociétés de gestion et que nous avons créé le fonds Thematics AI & Robotics1 en fin d’année dernière. La réaction des fonds à la correction de décembre dernier peut déjà donner une indication sur ceux qui parviennent à limiter la baisse dans un contexte adverse.

Johannes Jacobi :
L’été dernier, nous avions réduit nos expositions aux sociétés de semi-conducteurs. En fin d’année, nous avons, comme tous les fonds actions, enregistré des baisses, mais celles-ci ont été rapidement rattrapées, dès le mois de février de cette année. Cette baisse en fin d’année n’était pas surprenante et a été compensée rapidement par un rebond.


Vous investissez sur le thème de l’IA, mais est-ce que vous l’utilisez également dans la gestion pour sélectionner les valeurs ?

Antonin Lassoudière : L’IA est un thème qui traverse toutes les industries, nous devons de ce fait analyser comment celle-ci peut impacter nos métiers. A la Caisse des Dépôts, nous avons commencé de l’utiliser et avons plusieurs projets dans des parties variées des process. Nous avons commencé par sélectionner quelques fonds qui utilisent l’IA dans leur gestion. Nous avons aussi développé un outil d’aide à la décision pour la sélection de fonds s’appuyant sur le «machine learning». Nous menons également des travaux pour intégrer des algorithmes dans le cadre de nos gestions systématiques et quantitatives. Mais pas seulement : toutes les entités de gestion sont concernées par ces projets. Ainsi nous avons déjà en production un outil de scoring de crédit par machine learning pour les obligations convertibles non notées, et travaillons par exemple, avec le DataLab de la CDC, sur un projet sur l’ESG à destination de toutes les gestions.

Karen Kharmandarian :
Nous sommes une société de gestion thématique, nous n’utilisons pas l’IA dans la sélection de valeurs au quotidien, nous sommes traditionnels de ce point de vue. Par contre, nous nous sommes rendu compte que le big data, les algorithmes permettent de rassembler des informations afin d’analyser la façon dont les thèmes évoluent ainsi que l’émergence de nouveaux thèmes. Nous comptons nous appuyer aussi sur ces techniques afin de nous aider à identifier de nouvelles tendances d’investissement.
Johannes Jacobi : L’IA est maintenant utilisée par certaines sociétés de gestion. Nous devons donc nous aussi réfléchir à la façon dont elle pourrait nous être utile. Nous analysons la façon dont nous pourrions l’intégrer dans nos process ou comment elle pourrait nous aider à prendre des décisions. Mais nous pensons qu’il est encore trop tôt pour le faire.

Alain Clot :
Le «robo-advisor» (technologie de conseil en investissement) est l’une des branches de la fintech. Le potentiel que lui procurent l’IA et le big data lui permettra bientôt de s’attaquer à l’un des défis de l’industrie financière, à savoir l’approche patrimoniale globale des particuliers en gérant non seulement les actifs financiers, mais aussi les actifs non financiers et le passif (l’endettement). Nous avons parlé principalement d’une des trois technologies de rupture, mais il ne faut pas oublier l’internet des objets. Elle va aussi introduire des changements très importants, notamment grâce à la 5G qui va multiplier par 10 les volumes de données traités et la rapidité de traitement, ouvrant la voie à toutes sortes de fonctionnalités nouvelles. Ma deuxième remarque concerne l’analyse des valeurs. Au-delà des capacités bénéficiaires à court terme, il est essentiel d’apprécier le potentiel d’innovation et de R&D et la constitution de blocs de valeur, tels que la capacité à collecter, stocker et utiliser des données de qualité, et la maîtrise de technologies de rupture. Enfin, nous avons parlé du déploiement de l’IA, mais il ne faut pas oublier qu’elle est contrainte par des facteurs extérieurs comme l’existence de données fiables et de qualité, et la pénurie en matière de ressources humaines (difficulté à produire des codeurs et des spécialistes des algorithmes) ainsi que de robots et de capacités de calcul. Enfin, la réglementation doit être encore adaptée, même si en Europe avec la directive RGPD, nous sommes les premiers à avoir défini un cadre qui tend à s’imposer comme référence mondiale.