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Grand débat gestion assurantielle

Les assureurs planchent sur une modification structurelle de leur passif

Option Finance - 16 décembre 2019 - Propos recueillis par Sandra Sebag

Assurance

De gauche à droite : Aviva Investors : Véronique Cherret, directrice du développement client, Aviva France & Italie, membre du directoire d’Aviva Investors France; Ostrum AM : Farhat Selmi, responsable de la gestion obligataire assurantielle; Périclès Actuarial : Anne-Sophie Musset, directrice R&D et du développement scientifique; SimCorp : Laurence Repert Fillion, responsable du développement des activités commerciales auprès des assureurs, sociétés de gestion d’actifs et asset servicers en Europe du Sud et MACSF : Roger Caniard, directeur financier et membre du comité exécutif du groupe

La perspective de voir se prolonger sur longue période des niveaux de taux négatifs ou très bas pèse sur les décisions des compagnies d’assurance en matière d’allocation d’actifs. Paradoxalement, alors qu’elles devraient davantage se porter sur les actifs à risque afin de compenser les faibles niveaux de rendement dans l’obligataire, elles sont dans l’incapacité, compte tenu de leur réglementation, de faire évoluer en ce sens leur portefeuille. Par conséquent, elles cherchent à modifier la structure de leur passif, ce qui nécessite toutefois de convaincre les particuliers d’augmenter fortement la part des unités de compte dans leur contrat d’assurance-vie. Une démarche qui suppose une modification de l’offre, mais aussi du discours commercial.

Quelles sont les perspectives en matière d’évolution des taux d’intérêt ?

Farhat Selmi, responsable de la gestion obligataire assurantielle, Ostrum AM

Farhat Selmi, responsable de la gestion obligataire assurantielle chez Ostrum AM : Il n’existe pas beaucoup d’arguments aujourd’hui qui plaideraient en faveur d’une hausse des taux d’intérêt. Ils vont plutôt dans le sens d’une stabilité sur les niveaux actuels. En effet, les banques centrales des pays développés qu’il s’agisse de la Banque centrale européenne (BCE), de la Fed aux Etats-Unis ou de la Banque du Japon (BoJ) sont toutes engagées dans une politique monétaire accommodante, même si elles utilisent des instruments différents. Nous ne pensons pas qu’il puisse y avoir de changements à moyen terme. La BCE va continuer à faire tout son possible pour maintenir des taux bas, voire négatifs, car la croissance économique européenne est en panne, elle n’a pas encore atteint le plein-emploi et l’inflation est toujours absente. A cela s’ajoute un grand nombre d’incertitudes politiques et géopolitiques dont en premier lieu le conflit commercial entre les Etats-Unis et la Chine. Ce dernier a déjà des conséquences importantes sur la croissance mondiale. Les facteurs techniques pèsent aussi sur les niveaux des taux. Il y a actuellement énormément de liquidité en circulation. En parallèle, du côté des assureurs, nous savons qu’il devrait y avoir beaucoup de tombées en 2020, 2021, 2022, c’est-à-dire qu’un grand nombre de titres obligataires arriveront à échéance, seront remboursés et il faudra les renouveler. Cette nécessité d’investir cumulée à un excès de liquidité en circulation pèsera sur les taux qui resteront durablement négatifs et bas sur l’ensemble de la courbe. Pour autant, nous ne pouvons exclure la possibilité de hausse ponctuelle de l’ordre de 50 points de base voire de 100 points de base, des pics de volatilité seront possibles. Nous estimons par exemple que le Bund (emprunt d’Etat allemand) à 10 ans peut atteindre un niveau à 0 %, mais ces hausses ne seront pas durables.

Véronique Cherret, directrice du développement client, Aviva France & Italie, membre du directoire d’Aviva Investors France

Véronique Cherret, directrice du développement client, Aviva France & Italie, membre du directoire d’Aviva Investors France : Les banques centrales sont en effet à la manœuvre, les taux vont rester durablement bas, même si nous pouvons envisager la possibilité de quelques hausses ponctuelles. Les assureurs se sont adaptés à ce contexte en opérant une diversification accrue de leurs investissements, à l’image de la diversification géographique de leurs investissements obligataires ou le renforcement progressif de leur exposition aux actifs réels et à la dette privée. Aujourd’hui, dans un univers de taux négatifs, la répartition de leur offre entre les fonds garantis et les unités de compte (UC) devient une considération de plus en plus importante.

Laurence Repert Fillion, responsable du développement des activités commerciales auprès des assureurs, sociétés de gestion d’actifs et asset servicers en Europe du Sud, Simcorp

Laurence Repert Fillion, responsable du développement des activités commerciales auprès des assureurs, sociétés de gestion d’actifs et asset servicers en Europe du Sud chez SimCorp : L’existence de taux négatifs conduit en effet les assureurs – et les gestionnaires d’actifs financiers en général – à revoir l’ensemble de leur modèle économique. La baisse des taux a en effet une incidence sur les marges des sociétés, met à mal les ratios de solvabilité des assureurs et complexifie aussi l’allocation d’actifs via l’intégration de nouvelles classes d’actifs. Les compagnies d’assurance recherchent la mise en place d’économies d’échelle, notamment dans le domaine de la gestion de volumes croissants de données. A cela s’ajoutent des ruptures technologiques majeures à intégrer dans les outils au service des métiers.

Anne-Sophie Musset, directrice R&D et du développement scientifique, Périclès Actuarial

Anne-Sophie Musset, directrice R&D et du développement scientifique chez Périclès Actuarial : Le consensus global prévoit certes des baisses de taux, mais il ne faut pas pour autant, dans une logique de contrôle des risques et de gestion actif/passif, totalement évacuer la possibilité d’une hausse des taux. Il est important de prévoir l’ensemble des scénarios possibles, y compris les plus improbables. D’un point de vue réglementaire, l’ORSA (own risk and solvency assessment) à savoir le processus interne d’évaluation des risques et de la solvabilité par la compagnie d’assurance ou la mutuelle d’assurance, suppose d’envisager les écarts possibles de duration entre l’actif et le passif, quel que soit l’environnement.


Tous les scénarios doivent-ils être envisagés, même les plus improbables ?

Anne-Sophie Musset : Dans une démarche de contrôle des risques, il est impossible de faire l’impasse sur un scénario de hausse de taux. D’ailleurs, dans le cadre des discussions de travail que nous avons avec les assureurs et les mutuelles, nous devons intégrer tous les scénarios. Il peut y avoir un consensus et une réalisation en dehors de ce consensus, l’impact peut alors être considérable sur les portefeuilles. Il est important d’anticiper toutes les évolutions dans le cadre de stress test.

Laurence Repert Fillion :
Il faut en effet envisager tous les risques inhérents aux stratégies et aux politiques de gestion dans le cadre de la déclinaison d’une allocation stratégique en allocation tactique. Les solutions de gestion doivent permettre d’intégrer les contraintes d’investissements associées aux engagements du passif. Il faut à chaque fois modéliser les différents scénarios possibles, avoir accès à une vue consolidée des portefeuilles et des risques et évaluer leurs implications notamment par le biais de simulations des résultats.

Farhat Selmi :
La gestion assurance obligataire est une «gestion de la moyenne des tendances», surtout dans un marché peu volatil. N’oublions pas que la poche obligataire d’un portefeuille assurantielle constitue un amortisseur pour les autres poches de diversification où le risque de marché peut être toléré et poussé dans la limite autorisée. En ce sens, il ne faut jamais parier sur un seul scénario, même si ensuite nous devons leur attribuer des pondérations différentes. On peut alors envisager un scénario de hausse des taux, même si celui-ci est improbable. Il faudrait pour qu’il advienne que les conflits politiques comme ceux liés à la guerre commerciale et au Brexit soient résolus simultanément et que les gouvernements mettent en place des politiques budgétaires expansionnistes.

Véronique Cherret :
Nous nous situons actuellement dans un environnement où les valorisations de certains actifs risqués semblent tendues alors que la volatilité reste faible. Certains marchés ne nous paraissent pas refléter le risque actuel. Il est donc important de désensibiliser au maximum les portefeuilles par rapport aux risques de volatilité afin de se protéger de chocs potentiels. Pour leur bilan, les assureurs s’intéressent de plus en plus à des solutions qui leur permettent de limiter le niveau de volatilité des actifs risqués, notamment des solutions visant à réduire la volatilité des investissements en actions grâce à des couvertures actives sous contrainte de SCR. Les assureurs sont aussi exposés à la volatilité des actifs risqués au travers de leur offre en UC. Ils doivent donc développer une offre produit innovante, des UC présentant un profil asymétrique face aux risques des marchés. Ces produits correspondent d’ailleurs à la demande des épargnants, plutôt averses au risque.

Roger Caniard, directeur financier et membre du comité exécutif du groupe MACSF

Roger Caniard, directeur financier et membre du comité exécutif du groupe MACSF : En fait, en tant que compagnie d’assurance, nous serions plutôt satisfaits d’une hausse des taux. Le contexte de taux négatifs ne nous avantage pas, il nous met au contraire en risque. En septembre 2018, nous anticipions tous la fin des politiques accommodantes des banques centrales et une remontée progressive des taux. Nous sommes maintenant obligés de projeter à cinq ans les taux actuels dans nos portefeuilles, ce qui impacte fortement notre capacité à prendre des risques.

Farhat Selmi : Les assureurs ont longtemps eu la phobie d’une hausse soudaine des taux car celle-ci pourrait pousser les particuliers à arbitrer sur les fonds en euro vers des fonds plus récents qui bénéficient de la hausse. Mais actuellement, même s’il y avait des rachats, les possibilités d’arbitrage sont minimes voire inexistantes car les portefeuilles des assureurs se ressemblent tous. Le véritable risque encouru par les portefeuilles assurantiels obligataires réside plutôt dans une poursuite de la baisse des taux. Il suffit de s’intéresser aux flux des portefeuilles assurantiels pour se convaincre que le soulagement viendrait plutôt d’une hausse/correction de taux. N’oublions pas qu’un portefeuille assurantiel est pour son essentiel un portefeuille de «carry» et de portage. Le carry se réduit aujourd’hui à un maigre spread de crédit et il est nul voire négatif sur les dettes souveraines.


Les réformes de la directive Solvabilité 2 ont-elles apporté de la flexibilité notamment pour investir dans les actions ? Quelles sont les prochaines avancées attendues dans ce domaine ?

Farhat Selmi : La dernière réforme de l’acte délégué a créé une nouvelle catégorie d’action avec un choc SCR réduit à 22 %, mais les conditions sont strictes et ne peuvent s’appliquer qu’à des portefeuilles correspondant à des passifs identifiés. Certains acteurs pourront toutefois retrouver un peu d’intérêt à investir dans les actions, ou à dégager des marges de couvertures de leur SCR en classant des portefeuilles dans cette catégorie. Par ailleurs, le dividende des actions européennes est autour de 3 % ce qui est bien supérieur aux rendements obligataires actuels ; cela peut constituer un argument supplémentaire pour surpondérer les actions. En revanche, un portefeuille assurantiel contient entre 70 à 80 % de titres obligataires. Quand les coupons se réduisent au spread de crédit (taux souverains nuls) comme cela va être le cas en 2020, les assureurs ne sont plus incités à remettre du risque en portefeuille et à investir dans les actions car ils ne peuvent pas ajouter un risque supplémentaire, celui-ci n’étant pas compensé par le rendement obligataire. Pour faire face aux exigences de la directive Solvabilité 2, les assureurs essaient de s’adapter aux circonstances de marché en modifiant (à la marge) leur allocation d’actifs, en investissant sur les actifs illiquides, mais est-ce la bonne démarche ? Une piste est à ne pas négliger pour dégager de la marge dans le SCR, surtout quand la compagnie dispose de moyens humains et techniques, est de pouvoir mettre en place un modèle interne d’évaluation des actifs, ce qui permettrait d’apprécier plus finement et plus justement le risque notamment en cas extrêmes.

Véronique Cherret :
La directive Solvabilité 2 a clarifié et simplifié l’investissement en actions stratégiques, néanmoins ce n’est pas la priorité des assureurs actuellement. Dans un contexte de taux négatifs, les ratios de solvabilité des assureurs ont baissé et leur priorité est de travailler sur leur passif pour retrouver des marges de manœuvre qui permettront à nouveau d’investir sur les actifs risqués. Nous constatons par ailleurs un appétit croissant des assureurs pour les actifs réels, l’infrastructure et l’immobilier notamment, dont le coût en capital en formule standard est plus intéressant que les actions et le crédit. En plus d’offrir aux investisseurs des revenus adaptés à leurs besoins et une diversification supplémentaire, les rendements de ces classes d’actifs ont été solides et soutenus par la prime d’illiquidité qu’ils peuvent offrir. Selon le Real Assets Survey 2020 d’Aviva Investors publié en octobre, mené auprès de 500 responsables de l’investissement (fonds de pension et assureurs), plus de la moitié des compagnies d’assurance pensent augmenter leurs investissements dans les actifs réels au cours des 12 prochains mois, le financement immobilier, les actions d’infrastructure et le financement structuré en tête.

Roger Caniard :
Nous avons beaucoup travaillé sur cette réforme, nous étions intéressés par le fait de pouvoir investir dans des actions avec un coût en capital à 22 %, mais après analyse nous ne modifierons pas notre allocation d’actifs afin d’y intégrer davantage d’actions. L’impact des taux d’intérêt négatif est trop important sur notre solvabilité, alors même que nous disposons d’une marge de solvabilité élevée par rapport à nos homologues, pour modifier notre stratégie d’investissement et accroître le risque. La pression est telle sur la marge de solvabilité, que même si elle est améliorée, cela ne nous incite pas à prendre du risque. Nous n’ajouterons pas d’actions à 34 % ni à 22 %. Ces changements ne sont pas valables avec des taux à 10 ans négatifs, nous n’avons plus la place pour ajouter du risque.

Anne-Sophie Musset :
Les changements concernant les actions ont été publiés au mois de juillet dernier. La réforme actuellement en revue est quant à elle très impactante au niveau des taux, à deux niveaux, en premier lieu, en ce qui concerne la prise en compte de la courbe des taux et en second dans le cadre d’un choc de taux, celui-ci doit être revu afin d’intégrer la possibilité qu’ils baissent même s’ils sont négatifs. Nous estimons que ces deux changements peuvent diminuer de 100 points la marge de solvabilité de certains acteurs notamment ceux qui ne possèdent que des fonds en euro et pas d’UC. Et cela même si ces changements étaient lissés dans le temps. En parallèle, il existe une forte pression pour diminuer les chocs y compris sur les actions. Il y a également des ouvertures afin que le choc immobilier soit moindre. En cas de crise, l’hypothèse d’une baisse de 25 % des prix pourrait être remise en cause car elle ne correspond pas aux fondamentaux du marché européen, mais plutôt aux crises ayant eu lieu sur les marchés anglo-saxons.


Quelles sont les limites à la diversification de l’actif des assureurs ?

Véronique Cherret : Des marges existent encore, mais elles dépendent beaucoup de la structure des actifs des assureurs, du poids des UC et des contraintes de liquidité des sous-jacents. Il est tout à fait possible d’aller capter une prime d’illiquidité sur certains actifs. Les compagnies d’assurance ont augmenté leurs investissements dans les actifs réels, nous estimons qu’ils représentent entre 3 et 5 % de leur allocation d’actifs. Les taux négatifs ont conduit à une recrudescence de l’appétit pour ces actifs, notamment la dette infrastructure, la dette immobilière et la dette privée corporate. Si l’on dispose d’équipes et d’expertises, on peut également chercher un surplus de rendement sur des classes d’actifs plus complexes à appréhender, tels que les placements privés et certains investissements structurés, qui se classent dans la catégorie appelée «structured finance». Il faut également repenser la gestion obligataire dans les mandats assurantiels, être plus tactique et plus agile que les stratégies classiques «buy and hold». Si l’on réussit à s’affranchir de la contrainte de réserve de capitalisation pour l’assurance-vie, cela permet de créer de la valeur. C’est particulièrement vrai dans le cadre de la gestion des bilans d’assurance dommages.

Farhat Selmi :
La baisse des taux pousse en effet les assureurs à aller chercher du rendement ailleurs que sur l’obligataire en particulier sur les actifs réels, mais le gisement disponible est limité par rapport aux capitaux à investir. Par ailleurs, tous les assureurs ne sont pas prêts à accroître fortement la part des actifs illiquides. En effet, la liquidité constitue toujours un élément important de la gestion des portefeuilles, si les taux corrigent, ils doivent disposer d’une liquidité suffisante pour intervenir sur le marché. De façon générale, la diversification doit être en effet exploitée surtout dans cet environnement de taux bas. Mais encore faut-il avoir la marge de manœuvre pour le faire. De ce fait, il est important de modifier l’approche en termes de gestion obligataire, avec des taux de croissance faibles et des taux d’inflation faibles, ce qui a conduit à des taux nominaux bas, voire négatifs, la stratégie «buy and hold», souvent employée dans la gestion obligataire assurantielle, trouve ses limites. Pour amortir la baisse inévitable de la richesse actuarielle des portefeuilles, il est aujourd’hui indispensable d’aborder une gestion obligataire assurantielle plus dynamique. Outre les sources de valeurs ajoutées classiques (allocation, timing, diversification, gestion du risque), il est possible d’ajouter une autre source de valeur ajoutée, à savoir une gestion dynamique via des arbitrages.

Laurence Repert Fillion :
Les nouvelles classes d’actifs dites alternatives (immobilier, infrastructures, private equity, etc.) sont de plus en plus utilisées par les compagnies d’assurance, mais le coût d’exploitation de ces instruments est plus élevé que celui des actifs liquides. Il faut intégrer les données, analyser leur performance, établir une valorisation, les restituer dans le cadre de reporting. Les solutions logicielles contribuent au «time to market» et à la performance des investisseurs institutionnels.

Anne-Sophie Musset :
En ce qui concerne la gestion dynamique des taux, celle-ci a un impact direct sur la réserve de capitalisation. Cette technique doit donc être utilisée avec modération.

Farhat Selmi :
De mon point de vue, la réserve de capitalisation constitue dans sa conception plutôt une bonne idée, mais ce mécanisme semble peu exploité. De ce fait, elle est devenue plus une contrainte qu’un atout. Dans cet environnement de taux bas, les assureurs sont souvent réticents à doter cette réserve, au prétexte (peut être justifié) de détruire la richesse actuarielle. Cela nous semble constituer une sous-optimisation de la gestion obligataire assurantielle. La baisse des taux d’intérêt devrait permettre d’engranger des plus-values très importantes, cependant, si celles-ci ne sont pas utilisées, elles vont finir par s’évaporer au bout de quelques années. Par ailleurs, avec une OAT à 10 ans à – 0,4 % comme cela a pu être le cas cet été, il est impossible de ne pas prendre de risque de gestion et il faut également extérioriser certaines plus-values. Depuis cet été, les taux ont augmenté de 50 points de base, il faut profiter de ces mouvements pour arbitrer les portefeuilles.

Laurence Repert Fillion :
En matière de gestion de portefeuilles d’investissements, les enjeux consistent à concilier une vue de marché, une vue comptable et une vue réglementaire. Parvenir à les réconcilier constitue un vrai défi et nécessite des outils très performants. Les gérants doivent avoir les moyens de projeter l’impact de chaque décision d’investissement en fonction des scénarios de marché, d’analyser les différents risques, mais aussi leurs impacts réglementaires et comptables. Il existe une véritable demande pour mener une gestion dynamique en temps réel avec une vision globale sur l’horizon de temps choisi.


Quelles sont les réflexions en matière d’évolution du passif ?

Roger Caniard : Elles sont fondamentales. Nous n’avons pas d’idées en matière d’allocation d’actifs et sommes en train de réduire notre budget de risque. Actuellement, toutes nos décisions et nos réflexions concernent le passif. Depuis plusieurs années, nous essayons de réduire la commercialisation des fonds en euro et nous incitons nos souscripteurs à aller vers les UC. Toutes les compagnies d’assurance sont engagées dans cette stratégie, certaines mettent en place des mesures drastiques comme un rendement différencié conséquent entre les contrats exclusivement en euro et les contrats qui combinent les UC et le fonds en euro. Plus globalement, pour la première fois cette année, les rendements servis sur les fonds en euro vont fortement baisser, les premières annonces mentionnent des taux autour de 1 %. Ce changement devrait permettre de modifier les comportements.

Véronique Cherret :
Les épargnants plébiscitent depuis de nombreuses années la sécurité et la liquidité apportée par le fonds en euro. Les gérants d’actifs, aux côtés des assureurs, ont aujourd’hui une mission pédagogique pour expliquer qu’un investissement dans une allocation diversifiée entre fonds en euros et UC peut potentiellement apporter sur le long terme un surplus de rendement.

Roger Caniard :
Cette stratégie de diversification, d’orientation des particuliers vers les UC en actions a été menée depuis plusieurs années. La MACSF a ainsi incité les assurés à transférer, grâce au dispositif Fourgous, leur mono-support en euros vers un multi-support en leur proposant d’investir sur un profil sécuritaire comportant 20 % d’UC. Nous menons également très régulièrement des campagnes de suppressions des frais sur versements en cas d’investissement sur les UC. Mais il est vrai que lorsque les marchés actions délivrent une performance négative comme en 2018, il est plus difficile de convaincre les épargnants, d’autant plus que traditionnellement les ménages français ont peur d’investir en actions. La seule alternative qu’ils acceptent dans ce contexte de marché est l’immobilier. La collecte dans les SCPI est d’ailleurs à un niveau record depuis plusieurs années.


Comment convaincre les particuliers de basculer massivement vers les UC ?

Véronique Cherret : Si nous sommes capables d’offrir aux épargnants des alternatives attractives au fonds en euro sur un horizon de placement de 8 à 10 ans, il est possible d’augmenter le taux d’équipement en UC. Il est également pertinent de proposer des solutions avec des profils asymétriques qui peuvent intégrer des garanties partielles. A titre d’exemple, pour un assureur européen du groupe, nous gérons un nouveau fonds adossé à un support en UC multi-actifs qui inclut une garantie en capital à hauteur de 80 % de la plus haute valeur liquidative constatée (hors frais de gestion). Nous pensons que les contrats d’assurance-vie ne doivent pas intégrer seulement une ou deux UC en plus du fonds en euro, mais plutôt un minimum de quatre ou cinq pour avoir une allocation diversifiée et pertinente. Ce travail pédagogique prend du temps.

Farhat Selmi :
La mise en place de fonds avec des garanties n’est pas opportune actuellement car compte tenu des niveaux des taux, ces solutions coûtent très chères à mettre en place. Avec des taux à zéro, les particuliers vont devenir encore plus prudents et il va être difficile de les convaincre d’arbitrer vers les marchés actions. Seule une baisse drastique des rendements servis sur les fonds en euro pourrait le faire. Jusqu’en 2018, ces rendements étaient relativement élevés par rapport aux taux de marché. Mais, il va être difficile cette année d’offrir un rendement à 1,5 % ou 1,7 % alors que l’OAT à 10 ans a atteint – 0,4 %. Il sera donc impossible à l’avenir de maintenir un différentiel entre les taux du marché et les rendements servis.

Roger Caniard :
Nous avons également, comme la plupart des compagnies d’assurance, développé de l’architecture ouverte, lancé de nouveaux produits afin d’orienter les particuliers vers les UC, mais nous nous sommes rendu compte que le plus important était de modifier notre approche commerciale. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus aborder le marché des particuliers en leur parlant uniquement de performance. Nous raisonnons en termes de besoins des clients, en termes de projets de vie. Nous les analysons afin de fournir du conseil. Nous développons des outils pour mieux les cerner et faire des recommandations en fonction des projets de nos clients. A titre d’exemple, pour un particulier qui a 60 ans, jusqu’à présent, nous ne pouvions proposer que des fonds en euro afin de protéger son épargne avant la retraite, mais cela ne doit plus être le cas. A 60 ans, il est encore nécessaire d’investir en actions, d’accumuler du capital. A partir de 80 ans, seulement, avant la perspective de la dépendance, l’épargne doit être sécurisée. Nous travaillons également sur les profils et nous souhaitons favoriser les profils dits «permanents» par rapport aux profils libres. Les premiers s’appuient sur une allocation d’actifs liée à la définition du projet et évoluent dans le temps automatiquement en fonction de celui-ci, ils limitent les risques de défaut de conseil par rapport à un profil libre.

Laurence Repert Fillion :
Les enjeux de cette transformation consistent à disposer d’outils qui permettent de gérer l’augmentation de la volumétrie, la complexité de gestion et de délivrer aux particuliers un reporting respectant des contraintes réglementaires très exigeantes sur les allocations d’actifs, les performances et les frais. L’information constitue un élément clé pour convaincre les particuliers d’investir davantage dans des UC. La réglementation pousse d’ailleurs les compagnies d’assurance et les gérants d’actifs à plus de transparence. Les assureurs vie doivent communiquer davantage et mettre en avant des produits attractifs. Les enjeux en termes de développement sont majeurs à la fois pour les compagnies d’assurance et pour les sociétés de gestion.


La loi Pacte et la perspective d’une réforme des retraites peuvent-elles servir d’arguments pour un accroissement des investissements en actions ?

Véronique Cherret : La loi Pacte constitue en effet un élément important à prendre en compte, elle met l’accent sur la nécessité de se constituer un complément de retraite et permet d’investir dans le financement de l’économie réelle. L’offre retraite permet de diversifier l’éventail de produits proposés par les assureurs. Elle va permettre de communiquer auprès des épargnants sur l’avantage des placements à long terme et la possibilité offerte d’augmenter le poids en investissements de long terme responsables, comme les actions. Sur les 3 000 affaires nouvelles réalisées sur le PER individuel lancé en octobre par Aviva France, le taux d’UC dépasse les 95 %…

Roger Caniard :
Une des conditions nécessaires serait de pouvoir comparer non pas les rendements servis sur les fonds en euro, qu’il s’agisse d’assurance-vie ou d’épargne retraite, mais les différences de rendement obtenu selon les acteurs en fonction des profils d’investissement. Les particuliers devraient pouvoir comparer les rendements obtenus, dans le cadre d’un portefeuille, avec un profil prudent entre différents acteurs ou dans le cadre d’un profil équilibré, ce qui n’est pas le cas à présent.


Le discours autour de l’ISR et de l’ESG facilite- t-il aussi la distribution ?

Roger Caniard : Le discours sur l’ESG facilite en effet la distribution. De nombreux acteurs, au lieu de parler de performance, mettent ainsi en avant maintenant des fonds thématiques. Mais il faut faire attention, un investissement doit être en premier lieu rentable. Quand nous parlons avec nos assurés, ils sont prêts à investir dans des fonds thématiques et ISR, mais ils ne veulent pas perdre en termes de performance.

Véronique Cherret :
L’impératif de rentabilité et l’ESG ne s’opposent pas, au contraire, les critères ESG peuvent favoriser la performance de long terme, notamment par une meilleure prise en compte des risques et un regard à long terme sur la pérennité de l’entreprise. De nombreuses études ont maintenant démontré qu’il n’y avait pas de différences en termes de performance entre un fonds ISR ou ESG et un fonds classique. L’impact sur la valorisation des actifs des questions sociales, environnementales et de gouvernance est devenu indéniable. A l’avenir, s’imposera selon nous une problématique d’offre et demande : la demande deviendra supérieure à l’offre sur les actifs «ESG-friendly». Notre conviction est que les approches d’investissement responsable, aussi variées soient-elles, sont une source de création de valeur pour nos clients.

Anne-Sophie Musset :
Le discours de nombreux acteurs dans ce domaine s’apparente tout de même davantage à du «greenwashing». Ces fonds constituent-ils une réelle avancée pour les épargnants et répondent-ils à leur demande ? Cela n’est pas toujours le cas.

Roger Caniard :
Il peut être en effet complexe d’expliquer à un épargnant pourquoi les gérants ont choisi un groupe comme Total plutôt que Schell. La méthode «best in class» n’est pas très claire pour eux.

Véronique Cherret :
Le changement climatique et la responsabilité sociale sont des préoccupations assurantielles. Il est donc logique qu’en tant que société de gestion filiale d’un assureur, nous mettions en place des stratégies qui vont répondre à ces engagements. Il faut également renouveler l’offre en assurance-vie en la rendant plus responsable et proche des considérations auxquelles sont sensibles les épargnants. Ces problématiques gagnent en effet en importance auprès du grand public. Les jeunes générations sont très mobilisées sur ces questions d’environnement et de responsabilité en général, elles demandent des comptes et veulent savoir comment leur épargne est gérée.

Laurence Repert Fillion :
Nous constatons également en tant qu’éditeur de solutions permettant l’intégration des données extra-financières une accélération sur ces sujets. De nombreuses demandes nous sont adressées afin d’intégrer de manière automatisée et industrialisée les données ESG et les contraintes de gestion ISR dans les systèmes d’information. La transparence des reportings favorise la collecte et les gestionnaires d’actifs doivent intégrer ces contraintes de gestion sur toute la chaîne de valeur.

Farhat Selmi :
La prise de conscience sur ces sujets est généralisée. Les appels d’offres qu’ils soient nationaux et internationaux intègrent maintenant systématiquement des questionnements autour de la prise en compte des facteurs ESG. La quasi-totalité de nos clients exige l’intégration de ces critères. Les compagnies d’assurance ont toutes pris ce virage, pour celles qui n’y étaient pas engagées, en 2018-2019. D’ailleurs, les premiers impacts sur les valorisations se font sentir. Si on prend l’exemple du tabac, les spreads sur les émetteurs de ce secteur sont supérieurs à ceux des autres secteurs pour un même niveau de notation. Il existe une prime maintenant sur ces émetteurs. Cela nous oblige en tant que gérant à prendre en compte ces critères. Nous intégrons de ce fait systématiquement les critères ESG qui nous paraissent avoir un impact matériel sur les titres analysés (crédit et souverain).