Tables Rondes

Grand débat biodiversité

Un nouvel objectif pour les entreprises et les gérants

Option Finance - 23 octobre 2020 - Propos recueillis par Sandra Sebag

Impact investing, ESG

Après l’ESG et le climat, le thème de la biodiversité s’invite dans les portefeuilles. Les services rendus par la nature seraient équivalents, selon l’OCDE, à une fois et demie le PIB mondial. Dans un tel contexte, les pressions exercées sur la nature, qui se traduisent par une dégradation de la biodiversité, constituent un coût non négligeable pour l’économie mondiale, mais aussi pour le bien-être des populations. Les pouvoirs publics, l’opinion publique mais aussi les entreprises commencent à prendre conscience de cet enjeu. De leurs côtés aussi, les financiers s’intéressent à cette thématique et souhaitent l’intégrer à leur process de sélection de valeurs, mais ils manquent d’indicateurs chiffrés et d’un accès aux données des entreprises. Les participants au Grand Débat d’Option Finance, qui cherchent tous à apporter leur contribution à la cause de la biodiversité, soulignent le fait qu’il n’est pas nécessaire d’attendre d’avoir un indicateur synthétique parfait pour avancer.

La biodiversité constitue une problématique émergente… Pourriez-vous la définir et préciser les enjeux ?

Antoine Vallier, responsable projet chez CDC Biodiversité : Commençons par la définition de la biodiversité : c’est l’ensemble des êtres vivants et des relations qu’ils entretiennent entre eux et avec leur milieu. Elle désigne la diversité du vivant au niveau des gènes, des écosystèmes et des espèces. Elle correspond en définitive à l’ensemble du tissu vivant de la planète. Comme pour le climat, la communauté internationale, sous l’égide des Nations unies, organise régulièrement des COP pour décider des mesures à prendre pour préserver la biodiversité. Pour appuyer ses décisions, les Nations unies disposent d’un organe scientifique international, l’IPBES, équivalent du GIEC pour le climat. La COP 15 qui aura lieu l’année prochaine en Chine est particulièrement importante dans la mesure où un bilan sera tiré sur les objectifs de la période 2010-2020. Ces derniers étant loin d’avoir été atteints, un nouveau calendrier devra donc être établi pour l’horizon 2030. Plus généralement, ce sujet monte en puissance au niveau international, les enjeux se précisent mois après mois et année après année. En effet, nous avons dépassé la dimension affective du sujet axée sur le risque de disparition d’espèces emblématiques comme le panda ou l’ours polaire pour arriver à une compréhension du fait que la biodiversité est primordiale à notre survie en tant qu’espèce humaine. Ce tissu vivant fournit en effet de façon gratuite l’ensemble des ressources sur lesquelles sont bâties notre économie et notre société.

Sarah Maillard, analyste ISR chez Mirova : Pour compléter, il faut souligner que les enjeux environnementaux et sociaux sont liés. Si l’on considère par exemple les ODD (objectifs du développement durable) qui constituent une sorte de «business plan» de la planète, 80 % d’entre eux peuvent être affectés par la dégradation de la biodiversité, car celle-ci conduit à une détérioration de la santé des populations et à une plus grande pauvreté et précarité, et contribue au dérèglement du climat.

Antoine Vallier : La biodiversité constitue en effet un sujet transverse dont la compréhension mobilise différentes thématiques environnementales : changement climatique, gestion de l’eau, déforestation, pollution…

Jean-Guillaume Peladan, responsable des stratégies environnementales chez Sycomore Asset Management : L’OCDE a évalué en 2019 la valeur économique des services écosystémiques rendus par la nature (nourriture, pollinisation, épuration de l’eau, séquestration du carbone, etc.) à un ordre de grandeur de 110 000 milliards d’euros par an, soit plus d’une fois et demie le PIB mondial. Ce chiffrage illustre à quel point ces services sont précieux et hors de notre portée en termes de substitution artificielle. La biodiversité constitue non seulement notre assurance vie et le filet de sécurité de la biosphère, mais aussi le socle de notre résilience en tant que société humaine. Les plus démunis sont déjà les premières victimes de la dégradation de l’environnement et ils seront toujours les plus exposés : les enjeux sociaux associés sont ainsi considérables. C’est notre survie qui est en jeu.

Fabrice Bonnifet, directeur central développement durable & QSE de Bouygues et président du C3D (association des directeurs développement durable) : Ces chiffres sont intéressants, mais il ne faut pas se tromper en essayant de donner un prix à l’inestimable. Nous ne pouvons pas remplacer par de l’argent des écosystèmes vivants qui sont indispensables à notre survie et à celle de la planète. Il faut préserver la biodiversité car il est impossible de compenser financièrement ce qui a été détruit et de reproduire mécaniquement ce que la nature produit. L’exemple souvent donné dans ce domaine est la pollinisation, la disparition des abeilles nous conduira tout droit vers la fin de la production de fruits à grande échelle. Et il faut aller vite, le réchauffement climatique provoque une dégradation de la biodiversité avec des effets irréversibles. Les décideurs politiques doivent prendre en compte cette dimension, même si elle entraîne des coûts supplémentaires. Ils doivent repenser les infrastructures et la ville, et décréter un moratoire en matière d’artificialisation des sols. Il faut en effet éviter de poursuivre l’étalement urbain. Il s’agit d’une priorité absolue. Le Grand Paris constitue dans une telle perspective une erreur considérable dans certains de ses choix d’aménagement, car il faut a contrario sanctuariser le vivant. Il existe des méthodes pour cela que nous promouvons au sein du C3D, l’association des directeurs développement durable. Il est possible par exemple d’utiliser les technologies du génie écologique afin d’épurer les eaux usées ou le reméandrage de rivières. Dans le bâtiment, il existe un référentiel «Biodivercity» qui aide les acteurs de l’aménagement à prendre en compte les enjeux associés. Les entreprises disposent de solutions, mais la volonté politique doit suivre et donner une réelle impulsion. La biodiversité doit être à la fois une exigence systématique dans les cahiers des charges et un vecteur de différenciation des offres.

Ces solutions sont-elles économiquement viables ?

Fabrice Bonnifet : La vie n’a pas de prix. La préservation de la biodiversité doit être intégrée dans l’ensemble des projets d’infrastructures sans considérer leur coût économique. L’été, les habitants des villes souffrent de plus en plus cruellement des îlots de chaleur du fait de la minéralité des villes qui augmente la température jusqu’à 7 degrés de plus que dans les zones non artificialisées. Le béton des infrastructures, les routes conservent la chaleur et amplifient les phénomènes de canicule. Il faut ainsi réintroduire la nature en ville car elle est plébiscitée par les citoyens. Si on met en compétition un hectare de forêt et un hectare de promotion immobilière, la seconde est nettement plus rentable du seul point de vue économique, mais cela participe à rendre la ville de plus en plus invivable. Il en va de la responsabilité des élus de porter un discours de responsabilité et de veiller à un bon équilibre entre les infrastructures et les espaces verts. Par ailleurs, il est essentiel de s’appuyer davantage sur la nature pour développer des systèmes de dépollution biologique et non chimique, ces solutions sont souvent moins onéreuses à mettre en œuvre en coût complet.

Sarah Maillard : Considérer qu’il existe une opposition entre l’environnement et le rendement économique est une vision arriérée. De nombreuses stratégies d’investissement existent depuis des années sur les thématiques environnementales, et on voit bien à travers elles qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre la performance écologique et le rendement économique.

Fabrice Bonnifet : La préservation de l’environnement et le rendement financier ne possèdent pas la même temporalité. Lorsqu’il s’agit de gagner de l’argent à court terme, les autres enjeux peuvent apparaître secondaires. La cupidité domine les arbitrages, alors que la dégradation de l’environnement est à l’origine de nombre de maladies chroniques qui finissent par coûter beaucoup plus cher à la société civile que les seuls gains économiques pour quelques-uns. Au final, certains pensent créer de la valeur en sacrifiant la biodiversité, mais ils en détruisent.

Sarah Maillard : Dans de nombreux secteurs économiques, rendement financier et environnement vont d’autant plus de pair qu’il existe dans ce domaine de nombreuses innovations, qui constituent autant d’opportunités. Les énergies renouvelables par exemple ont prouvé leur efficacité opérationnelle, elles ont de moins en moins besoin de subventions tarifaires pour se développer et ont fait la preuve de leur potentiel en termes de rentabilité économique. La foresterie durable constitue aussi un exemple intéressant, les certifications associées représentant un premium sur le prix de vente.

Jean-Guillaume Peladan : Il n’y a pas que les innovations qui permettent d’associer préservation de l’environnement et rentabilité. Plus largement, le gros de la transition écologique et solidaire se fera avec les moyens déjà existants : le vélo, le train, l’agriculture biologique, les protéines végétales où les boucles locales sont autant de réponses claires à la préservation de la biodiversité. Et ils possèdent une rationalité économique éprouvée ou à notre portée.

Fabrice Bonnifet : Promouvoir la sobriété, la préservation du vivant, les énergies renouvelables ou encore les transports doux nécessite de faire des choix en matière d’aménagement du territoire, des choix politiques de long terme qui ne peuvent être rentables que dans la durée. Plusieurs années voire plusieurs décennies de planification sont nécessaires pour modifier l’urbanisme. La démocratie dans sa configuration actuelle n’est pas compatible avec les enjeux de long terme. Si nous voulons en tenir compte, il faut prendre le temps de former les élus et les citoyens et cela est plus long que le temps d’une campagne électorale. L’agriculture en ville par exemple ne relève pas de la rationalité économique, elle n’est pas rentable économiquement par sa production intrinsèque, mais elle a toute sa place dans le cadre des bienfaits qu’apporte la nature en ville. Notre problème est que nous ne savons pas apprécier l’immatériel pourtant très matériel !

Jean-Guillaume Peladan : Cette notion de temporalité est intéressante. Il existe un décalage historique entre l’émergence de la problématique du climat et celle de la biodiversité. Le fameux GIEC, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, a été constitué en 1988. Il faudra attendre 24 ans pour voir naître son équivalent pour la biodiversité : la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES en anglais). Elle ne se situe donc pas au même stade de maturité. Toutefois, elle devrait gagner en importance plus rapidement, d’autant plus que les enjeux liés au climat et à la biodiversité sont interdépendants, comme bien illustré dans les derniers rapports du GIEC. La biodiversité est fragilisée par le réchauffement climatique et le réchauffement est amplifié par la dégradation de la biodiversité. Par ailleurs, j’aimerais faire un commentaire sur le débat supposé entre rendement et environnement. La rentabilité financière est une notion volatile. Cette volatilité est particulièrement visible sur les marchés, où les cours évoluent en permanence et parfois très vite. Ce qui est rentable aujourd’hui dans un contexte donné peut ne plus l’être demain ou être non rentable dans un autre contexte au même moment, et vice versa. Les prix, les coûts et les règles du jeu économique sont fluctuants et hétérogènes, la notion de rentabilité qui en découle est donc très variable. Et les crises amplifient cette volatilité, comme le rappelle la crise sanitaire de la Covid-19. Les lois de la physique, de la chimie et de la biologie, quant à elles, sont stables et sont les mêmes partout. Ainsi vouloir comparer ou opposer «environnement et rentabilité» n’est pas très sérieux. Notre système économique et ses règles du jeu devront intégrer la réalité physique et biologique de l’écologie… ou disparaître. La bonne nouvelle est que la transition écologique est en marche, certes de manière très diverse et disparate, mais ses trois leviers principaux sont globalement à l’œuvre, notamment en Europe, sous la forme d’«écologisation» : écologisation des règles du jeu, de l’offre et de la demande. Les règles du jeu (fiscalité, normes, etc.) se transforment pas à pas au niveau européen (pacte vert, stratégie biodiversité pour 2030) et national : une illustration récente nous vient de la Convention citoyenne pour le climat, une innovation politique porteuse d’une percée potentielle pour la France et dont la mise en œuvre dans la loi est à suivre avec attention. Du côté de l’offre, les entreprises et leurs capacités à innover et à se transformer sont plus que jamais à l’œuvre, comme illustré ici par les exemples cités par Bouygues. Enfin le troisième levier relève de la demande : c’est celui qui bouge le plus vite et nous assistons depuis plusieurs années à une accélération des changements de comportement des clients, que la crise sanitaire a plutôt amplifiée. Ces basculements s’observent aussi bien en B2B (relations entre entreprises), avec par exemple le changement de paradigme vers les énergies renouvelables opéré dans la décennie 2010, qu’en B2C (de l’entreprise au consommateur), avec la hausse de la demande de produits alimentaires sains – notamment bio – et locaux, ou de nouvelles solutions de mobilité (vélos, trottinettes, covoiturage, bus, trains…).

La communauté internationale commence à se mobiliser, les entreprises prennent des engagements, la prise de conscience est-elle réelle ?

Fabrice Bonnifet : Nous enregistrons effectivement des signaux positifs. De nombreuses entreprises françaises se sont engagées par exemple autour de la démarche «Act4Nature». Celle-ci consiste à prendre des engagements en faveur de la biodiversité afin de convaincre le plus grand nombre qu’il est temps d’agir. Dans le domaine du bâtiment et des infrastructures, cela passe par un moratoire sur l’artificialisation des sols, par le maintien de zones humides ou encore par la mise en place de corridors ou trames écologiques. Ces changements nécessitent un aménagement des territoires radicalement différent selon qu’il s’agit des villes ou des campagnes. Les changements doivent aussi concerner l’agriculture : l’utilisation de pesticides est un crime contre l’humanité. Cela détruit l’essentiel des insectes et donc les oiseaux qui s’en nourrissent. Il est possible de faire autrement, mais il faut accepter de payer un peu plus cher et aider les agriculteurs à se former. L’important est de bien faire prendre conscience à l’ensemble des acteurs que ces changements doivent s’inscrire dans la durée et que cela mettra du temps avant de produire des effets bénéfiques pour tous.

Antoine Vallier : Il est en effet important de considérer l’impact des entreprises sur le sol national, mais aussi de prendre en compte leur consommation de biens et services ainsi que les achats réalisés par les consommateurs. Nos impacts vont bien au-delà de nos frontières. Il faut considérer l’ensemble de la chaîne de valeur de l’amont jusqu’à l’aval. Si on ne considère que l’impact des usines en France d’une entreprise de l’agroalimentaire par exemple, on passe à côté du problème car la majorité de ses impacts est liée à la production des matières premières agricoles qu’elle utilise pour fabriquer ses produits, ces derniers pouvant provenir de l’étranger. Ces concepts de chaîne de valeur et de scopes existent déjà sur le climat et sont tout aussi pertinents en matière de biodiversité. De fait, la problématique de la biodiversité est complexe à gérer et nécessite du temps et des moyens, mais aussi une coopération au niveau international.

La biodiversité doit-elle s’inscrire dans une démarche ESG classique ou peut-elle devenir un concept et un objectif à part entière comme le climat ?

Jean-Guillaume Peladan : La notion de «démarche ESG classique» n’existe pas, car la réalité est éminemment diverse, hétérogène et opaque. A travers le monde, chaque investisseur, chaque maison de gestion possède une vision spécifique des critères ESG et les utilise différemment. Chez Sycomore AM, nous pensons que cela ne fait pas de sens de vouloir réduire la résilience environnementale au seul enjeu climatique en faisant l’impasse sur l’eau, les plastiques, la qualité de l’air, les déchets ou les perturbateurs endocriniens. La pérennité des services écosystémiques ne se résume ni à la régulation du climat ni au seul maintien de la biodiversité, comme le rappelle le vaste corpus de nos connaissances scientifiques, comme par exemple les travaux du Millennium Ecosystem Assessment de 2005 ou ceux sur les limites planétaires publiés en 2009 et actualisés en 2015. Ainsi avons-nous adopté une approche holistique résumée dans notre stratégie «Capital naturel». La professionnalisation de l’ESG demande plus de transparence, plus de mesure et plus de compétence. La montée de la prise de conscience et de la médiatisation de la biodiversité y contribue. La transparence passe aussi par celle des entreprises, par exemple sur leur participation aux chaînes de valeur à fort impact sur les écosystèmes, sur leur production ou leur utilisation de produits chimiques, comme les pesticides ou les engrais azotés, sur le type d’agriculture, d’élevage, d’aquaculture ou d’exploitation forestière utilisé, etc. Ces informations sont souvent difficiles à obtenir. Cette transparence est également réclamée par les clients finaux, épargnants et investisseurs, qui veulent désormais connaître l’impact de leurs placements.

Sarah Maillard : Chez Mirova, nous avons fait le choix de considérer la biodiversité comme un objectif à part entière, au même titre que le climat. Nous sommes ainsi en mesure d’investir dans des produits et des services qui soutiennent la transition écologique et préservent la biodiversité. La biodiversité constitue, comme nous l’avons à plusieurs reprises souligné, un sujet complexe. Nous privilégions de ce fait une analyse qualitative qui permet d’évaluer l’impact des entreprises sur la biodiversité, et donc celui de nos investissements. Cet impact peut être positif ou négatif. Il s’agit à la fois de se positionner sur les opportunités que représentent les entreprises dont l’activité permet de mieux respecter la biodiversité, mais aussi de gérer les risques liés à la dégradation de cette dernière. Dans beaucoup de secteurs, l’impact de l’activité économique sur la biodiversité peut être élevé. C’est le cas par exemple de l’agriculture, de la forêt, du bâtiment, mais aussi dans l’agroalimentaire, notamment en aval de la chaîne de valeur... Ces secteurs très étroitement connectés aux écosystèmes ont un rôle important à jouer pour lutter contre l’érosion de la biodiversité. Il faut identifier à la fois les activités durables, respectueuses de la nature, et les activités de transition. Cela revient à établir un univers d’investissement relativement riche, allant des fournisseurs de solutions innovantes aux acteurs de secteurs traditionnels qui ont défini une démarche en faveur de la biodiversité. Dans le cadre de la stratégie actions de Mirova consacrée à la transition environnementale en Europe, nous estimons que 75 % de notre portefeuille contribue à la préservation de la biodiversité. Cette stratégie sélectionne des entreprises dans tous les secteurs de l’économie : les secteurs agricoles ou des forêts, mais aussi des solutions en amont afin de moderniser l’agriculture en la rendant plus respectueuse de la nature, des spécialistes de l’agroalimentaire et de la nutrition, des solutions et/ou des entreprises engagées contre le réchauffement climatique. Un des leviers importants pour protéger la biodiversité consiste en effet à lutter contre le réchauffement climatique. Nous nous intéressons également à l’économie circulaire (recyclage des déchets, etc.), depuis les solutions de traitement matures jusqu’aux technologies les plus innovantes, en tant que solution transverse aux enjeux environnementaux.

Fabrice Bonnifet : En plus des investissements dans des secteurs dits verts, les gérants doivent faire preuve de courage et ne plus investir dans des actifs incompatibles avec la préservation de la biodiversité et/ou contribuant au réchauffement climatique. Les pouvoirs publics doivent aussi s’inscrire dans cette dynamique en interdisant les pratiques délétères. La combinaison de ces deux formes de courage pourrait changer la donne. Il faut par ailleurs expliquer aux investisseurs que le rendement des fonds peut être affecté par l’exclusion de valeurs ayant un impact négatif sur l’environnement. Les fonds d’investissement doivent avoir le courage de le dire à leurs clients, puis chacun agira en conscience avec le choix suivant : gagner plus maintenant puis tout perdre, ou gagner moins et survivre !

Sarah Maillard : En tant que gérant de conviction, nous construisons des portefeuilles en ligne avec les messages que nous portons. Certaines activités vont souffrir des changements dans l’allocation d’actifs des investisseurs, d’autres vont en bénéficier. L’économie circulaire, par exemple, reflète une demande du grand public et génère de nombreuses opportunités d’investissement. Dans cette perspective, nous cherchons à être pragmatiques et à identifier les bonnes pratiques car il n’existe pas de mesure d’impact parfaite.

Jean-Guillaume Peladan : Tous les sondages récents comme celui du FIR, Forum pour l’investissement responsable, le montrent : les clients, qu’il s’agisse des particuliers ou des investisseurs institutionnels, sont de plus en plus demandeurs de produits d’épargne en lien avec leurs valeurs et garantissant des impacts positifs. Satisfaire cette demande passe par des produits aux informations transparentes, fiables et comparables et par une montée en compétences de la chaîne de distribution jusqu’à l’épargnant final. L’article 173 de la loi sur la transition énergétique pour la croissance verte de 2015 et les certifications comme le label français Greenfin, lancé en 2016 et encouragé par la loi Pacte depuis 2019, vont dans ce sens. Quant aux solutions à financer, leur gisement est vaste, même si elles ne représentent qu’une partie de l’économie mondiale. Pour fixer les idées, ce que nous appelons les éco-solutions et les entreprises en éco-transition représentent de l’ordre de 20 % à 25 % de l’univers investissable des actions européennes cotées et couvrent un champ très diversifié d’activités : énergéticiens en transition, acteurs des énergies renouvelables et de l’électrification, rénovation des bâtiments, économie circulaire, économie de fonctionnalité, traitement des déchets et des eaux usées, mobilité douce, transport ferroviaire, etc. Il existe beaucoup de solutions alignées avec la préservation de la biodiversité et du climat, elles peuvent être innovantes comme anciennes. Par exemple, l’agriculture biologique nourrit la majorité des humains, car dans de très nombreuses régions du monde, les paysans n’ont pas les moyens d’acheter des engrais et des pesticides et font donc du bio non certifié par dénuement.

Antoine Vallier : L’agriculture biologique se développe en France, mais celle-ci n’est pas représentative. Les Nations unies font remarquer, dans leur dernier rapport sur la biodiversité, que dans une grande partie du monde, l’enjeu principal pour traiter de la problématique de la biodiversité réside dans l’augmentation des rendements agricoles. Un plus faible rendement veut dire plus de surface nécessaire pour produire une même quantité et donc une pression supplémentaire sur la biodiversité. L’agrandissement des surfaces agricoles se fait en effet principalement aux dépens des espaces naturels et donc de la biodiversité. Il est aussi vrai que la pollution due aux pesticides et aux engrais chimiques qui peuvent être utilisés pour augmenter les rendements est néfaste pour la biodiversité. La question est donc complexe et c’est pourquoi nous devons nous appuyer sur des outils d’empreinte pour rationaliser nos choix.

Depuis le début de l’année, les fonds ESG surperforment, est-ce que c’est également le cas des fonds thématiques comme ceux sur la biodiversité ?

Jean-Guillaume Peladan : La notion de surperformance est toujours connue a posteriori, sur une période de temps donnée et par différence avec une référence. Ainsi, sur les marchés financiers, la performance relative cumulée change tous les jours, dépend de la référence utilisée et n’est pas la même à un horizon d’un mois, d’un an ou de dix ans. De plus, le terme «fonds ESG» regroupe une grande diversité de produits, aux définitions et aux critères souvent flous. Je répondrai donc à votre question uniquement sur notre propre gamme et la réponse est claire : notre manière d’utiliser nos critères ESG nous aide en termes de performance et notre fonds le plus «vert», lancé en 2015 et qui fut le premier à obtenir le label Greenfin, a nettement surperformé, notamment en 2020. Chez Sycomore AM, nous utilisons une mesure transparente et scientifique de l’alignement des modèles économiques avec la transition écologique sur une échelle unique de – 100 % à + 100 % : la NEC, pour «net environmental contribution». Celle-ci permet de distinguer les actifs «marron», avec des NEC négatives jusqu’à – 100 % pour les modèles en obstruction à la transition écologique, des actifs «gris» autour de 0 %, où se trouve aussi le gros des troupes, et des actifs «verts» alignés avec les objectifs environnementaux de long terme, dont le climat et la biodiversité. Sur la période 2015-2020, nous n’observons pas de signal clair stable sur des durées relativement courtes de l’ordre d’un an, mais nous avons constaté que, sur des durées comprises entre trois et cinq ans, les actifs verts délivrent une meilleure performance comparée aux actifs gris et marron. Voici une nouvelle raison de sortir de l’opposition imaginée entre rendements et investissements écologiques.

Comment une entreprise peut-elle concrètement s’améliorer sur ces sujets ?

Fabrice Bonnifet : Nous avons développé de nouvelles offres «DD» pour nos clients publics et privés. Nous sommes parfois considérés comme des bétonneurs, mais nous ne sommes jamais les donneurs d’ordre de ce que nous construisons, nous agissons pour le compte de décideurs publics et privés. Que les prescriptions changent et les constructeurs devront s’adapter, notre responsabilité est de proposer des alternatives économiquement viables. Bonne nouvelle, nous possédons désormais des solutions respectueuses de l’environnement et de la biodiversité. Nous savons construire des routes et des bâtiments à partir de matériaux recyclés, ce qui permet de moins recourir aux matériaux vierges issus de carrières. Mais pour être plus utilisées, la réglementation doit changer. La prescription du réemploi et de matières recyclées est quasi inexistante en France. Dans le bâtiment aussi, des solutions écoresponsables existent. Des labels existent : Biodivercity, BBCA, HQE… Respecter les exigences de ces labels à leur plus haut niveau demande de vraies ruptures.

D’un point de vue plus général, il serait nécessaire de prendre en compte les externalités négatives dans la comptabilité des entreprises. Les pollueurs ne sont en effet jamais les véritables payeurs, mais cela pourrait être le cas en établissant une comptabilité qui inscrive au passif des entreprises l’impact négatif qu’elles ont sur l’environnement. Ce serait une bonne façon de prendre en compte les services rendus par la nature.

Est-il possible de développer des indicateurs chiffrés simples pouvant résumer l’impact positif ou négatif des entreprises ?

Antoine Vallier : Il existe des solutions pour établir des indicateurs quantitatifs, même si le sujet est complexe. Nous travaillons à l’élaboration d’un instrument de ce type depuis cinq ans, le «Global Biodiversity Score», qui est aujourd’hui opérationnel. Cet outil est perfectible, mais il est important de souligner qu’il n’est pas nécessaire d’attendre d’avoir un indicateur synthétique parfait pour avancer sur le sujet. Nous pouvons d’ores et déjà travailler sur les pressions exercées sur la biodiversité par les entreprises en nous fondant sur les flux physiques tels que la consommation d’eau, les surfaces utilisées ou encore les matières premières consommées. Il est également important de dialoguer d’ores et déjà avec les entreprises afin de leur faire comprendre qu’elles doivent être transparentes, en particulier sur ces flux physiques, afin que nous puissions établir des mesures précises et robustes et évaluer leur impact de la manière la plus juste possible. Pour la biodiversité, une difficulté supplémentaire est qu’il faut aussi déterminer d’où proviennent ces flux car les impacts sont de nature différente suivant l’endroit où ils ont été produits. Enfin la qualité environnementale des matières premières doit aussi être prise en compte pour valoriser les entreprises qui choisissent des fournisseurs qui sont respectueux de l’environnement.

Jean-Guillaume Peladan : Il est effectivement faisable et pertinent d’agréger les externalités positives et négatives sur l’ensemble de la chaîne de valeur, de l’amont à l’aval et en les rapportant à l’usage final desservi, comme pratiqué en analyse de cycle de vie. Nous recommandons plus globalement une approche en cycle de vie, holistique, c’est-à-dire multi-enjeu, pour appréhender le capital naturel. Ainsi, nous utilisons une grille de lecture systématique sur cinq enjeux environnementaux : le climat, la biodiversité, l’eau, la qualité de l’air et les déchets et ressources. L’expérience acquise depuis 2015 avec la construction, l’expérimentation de la NEC version bêta et le déploiement de la NEC 1.0 chez Sycomore AM, puis via la plateforme collaborative de la NEC Initiative, montre qu’il est possible de développer des indicateurs chiffrés, transparents et utilisables au quotidien dans la finance.

L’initiative lancée par quatre gérants à savoir Sycomore AM, Mirova, Axa Investment Managers et BNP Paribas Asset Management afin de trouver un prestataire pour élaborer une mesure d’impact est-elle structurante pour le marché ?

Jean-Guillaume Peladan : Le projet collectif proposé était parfaitement en ligne avec notre approche scientifique et pragmatique, et nous y avons très vite adhéré. Il s’agissait de s’unir à quatre pour accélérer l’émergence d’une solution opérationnelle de mesure quantitative et transversale de la biodiversité adaptée aux acteurs de l’investissement. De plus, pour les membres de la NEC Initiative, cette métrique pourra à terme nourrir les versions ultérieures de celle-ci. Nous avons donc lancé, en commun, un appel à manifestation d’intérêt en janvier 2020. Les 14 réponses en provenance de six pays ont été analysées, et après deux étapes intermédiaires, demi-finale et finale, nous avons choisi à l’unanimité le consortium formé par Iceberg Data Lab et I Care & Consult. Cette aventure collective inédite et passionnante ne fait que démarrer, mais nous sommes confiants dans notre capacité à obtenir et à intégrer à terme un outil utile et utilisable pour nos métiers. En bref, oui, en nous regroupant pour formaliser une demande nouvelle, nous espérons accélérer l’émergence d’une offre innovante qui structurera le marché.

Sarah Maillard : Des indicateurs existent déjà, mais ils sont encore peu opérationnels. Mais aujourd’hui, pour aboutir à une solution opérationnelle, nous ne pouvons pas espérer modéliser l’intégralité des pressions sur la biodiversité. Il nous semble donc important de définir le bon équilibre pour parvenir à un indicateur à la fois pertinent et réaliste : nous devons trouver une méthodologie avec une faisabilité technique. Cette initiative a par ailleurs permis de stimuler la discussion et a mobilisé d’autres investisseurs, qui nous ont témoigné leur intérêt. De ce fait, nous avons dans la foulée de l’appel à projets rédigé une déclaration d’investisseurs en faveur de la biodiversité qui a obtenu une trentaine de signatures et sur laquelle des investisseurs avec des encours sous gestion équivalents à 6 000 milliards d’euros se sont engagés. Cette déclaration montre la volonté des grands investisseurs internationaux de s’impliquer sur cette thématique.

Antoine Vallier : Nous avons eu la chance de participer à l’appel à projets. Celui-ci a apporté une réelle impulsion au marché en suscitant un grand intérêt chez les fournisseurs de données. Beaucoup hésitaient à se lancer sur le sujet car, comme nous l’avons déjà souligné, il est complexe et nécessite beaucoup de données afin d’être traité. Cet appel a été un déclencheur car beaucoup ont compris qu’il y avait un marché potentiel qui justifiait de s’y consacrer et d’investir. Une offre diversifiée de données sur la biodiversité va émerger, ce qui devrait fortement accélérer la prise en compte de cet enjeu par les investisseurs dans les années à venir. Nous sommes optimistes, la préservation de la biodiversité va s’imposer comme la lutte contre le réchauffement climatique est en train de le faire. 

Les stratégies mentionnées sont soumises au risque de perte en capital. Les informations présentées ci-dessus ne constituent ni un élément contractuel, ni un conseil en investissement. L’accès aux produits et services présentés ici peut faire l’objet de restrictions à l’égard de certaines personnes ou de certains pays

L'actualité des sociétés

Sycomore Asset Management fait partie des membres fondateurs de l’appel à projets sur la biodiversité

Fondée en 2001, Sycomore Asset Management (AM), société de gestion animée par un fort esprit entrepreneurial, est spécialisée dans l’investissement sur les entreprises responsables cotées. Depuis sa création, l’engagement de Sycomore Asset Management est de délivrer de la performance pérenne en identifiant les leviers de création de valeur durable des entreprises. Son expertise s’appuie sur une démarche de terrain et un modèle propriétaire d’analyse fondamentale des sociétés intégrant des critères financiers et extra-financiers. Son équipe de 22 analystes-gérants dont neuf spécialistes ESG (environnement, social, gouvernance) a pour mission d’évaluer la performance globale d’une entreprise vis-à-vis de ses parties prenantes : actionnaires, clients, employés, fournisseurs, société civile et environnement. Depuis 2015, Sycomore AM a élargi sa gamme avec des fonds socialement responsables : tout d’abord, Sycomore Happy@Work, consacré au capital humain, puis Sycomore Eco Solutions, dédié au capital naturel, ensuite Sycomore Shared Growth, attaché au capital sociétal, et enfin Sycomore Next Generation qui investit pour les générations futures. Acteur de référence de l’investissement responsable, Sycomore AM est membre FIR, du GIIN (Global Impact Investing Network) et de l’IIGCC (Institutional Investors Group on Climate Change). Elle poursuit ses travaux de quantification des impacts environnementaux et sociaux. La société fait partie des membres fondateurs de l’appel à projets sur la biodiversité.

Mirova va calculer l’empreinte des entreprises cotées sur la nature afin de mieux piloter ses portefeuilles

Depuis sa création il y a maintenant sept ans, Mirova a pour ambition de participer à la transformation de l’économie, en créant des fonds cherchant à concilier recherche de performance financière et impact environnemental et social positif. L’ensemble des investissements réalisés intègre ces critères, ce qui fait de Mirova une société à 100 % ISR (investissement socialement responsable), alignée sur une trajectoire de réchauffement de 2 °C, en ligne avec les exigences de l’Accord de Paris. Inscrire les enjeux environnementaux et sociaux majeurs au cœur des stratégies d’investissement afin de permettre aux investisseurs d’avoir un impact sur ces sujets, c’est la raison d’être de Mirova. Cela a été le cas pour le climat, pour le développement des énergies propres, mais aussi pour l’égalité femmes-hommes, la création d’emplois ou l’insertion. Depuis quelques années, la société de gestion travaille assidûment afin de permettre à ses investissements d’avoir un impact positif sur la biodiversité. En plus de son activité d’investissements en direct dans des projets de capital naturel, elle souhaite parvenir à calculer l’empreinte des entreprises cotées sur la nature afin de mieux piloter ses portefeuilles. C’est pourquoi elle a mené avec Axa IM, BNP Paribas AM et Sycomore AM un appel à manifestation d’intérêt pour sélectionner un fournisseur de données capable de développer un outil permettant aux investisseurs de mesurer l’impact de leurs investissements en matière de biodiversité. Mirova est un affilié de Natixis Investment Managers et gère 14 milliards d’euros au 30 juin 2020. l

CDC Biodiversité concilie biodiversité et développement économique au service de l’intérêt général

Créée en 2007, la mission de CDC Biodiversité est de concilier biodiversité et développement économique au service de l’intérêt général. Grâce à une triple expertise écologique, foncière et financière, elle imagine des leviers économiques pour mettre en œuvre des actions concrètes de restauration de la biodiversité et de gestion d’espaces naturels, dont elle assure la gestion pérenne en tant que filiale de la Caisse des Dépôts. Pionnière et innovante sur les métiers liés à la compensation écologique, obligation réglementaire des maîtres d’ouvrage, l’entreprise a créé en 2016 le programme Nature 2050, qui soutient des projets volontaires d’actions concrètes d’adaptation des territoires au dérèglement climatique via des solutions fondées sur la nature. Elle construit par ce programme des projets collectifs, qui impliquent les acteurs locaux publics et privés dans une démarche de concertation. CDC Biodiversité pilote par ailleurs la mission Economie de la biodiversité, qui publie ses travaux de recherche. Au sein du Club B4B+ composé d’une trentaine de grandes entreprises, CDC Biodiversité a développé le Global Biodiversity Score (GBS), un indicateur de performance biodiversité des entreprises, afin de définir une empreinte biodiversité des activités économiques. l

Bouygues s’est engagé dans une démarche d’amélioration continue afin d’atténuer progressivement ses impacts

La politique RSE de Bouygues se traduit par quatre engagements génériques : faire progresser tous les collaborateurs, imaginer des solutions durables avec et pour ses clients, simplifier la vie au quotidien et contribuer au bien-vivre ensemble. Ses engagements reposent sur une conviction : il est non seulement possible de produire sans polluer mais, mieux encore, d’associer développement économique et préservation de l’environnement au sein d’un modèle vertueux dont les entreprises seraient un des moteurs, l’innovation étant le carburant de ce modèle. Bouygues crée de la valeur pour ses parties prenantes. La société a également conscience de ses impacts négatifs sur l’environnement : émissions de GES (gaz à effet de serre), productions de déchets, consommation de ressources de toute nature. Aussi s’est-elle engagée dans une démarche d’amélioration continue afin d’atténuer progressivement ses impacts et de trouver des solutions alternatives à des procédés qui ne sont plus compatibles avec les enjeux de long terme. Le groupe a ainsi été précurseur dans la conception et la réalisation de bâtiments à énergie positive, de fermes solaires, de rénovations énergétiques ou encore d’aménagements d’écoquartiers. Il a mis au point le concept de bâtiment autonome et celui de bâtiment hybride à économie positive qui représentent les meilleures avancées en matière de construction durable.