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Euro numérique : un projet sur les rails, mais de nombreuses règles à préciser

Publié le 3 juillet 2026 à 8h00

Ivan Best   OPTION FINANCE  Temps de lecture 12 minutes

Approuvé par le Parlement européen, l’euro numérique de détail devrait voir le jour en 2029. D’ici là, la réglementation de ce nouvel instrument de paiement devra être précisée. Les trésoriers voient d’un bon œil un instrument de paiement innovant : ils aimeraient disposer d’un continuum entre les euros numériques tokenisés et des placements sous forme de tokens, sans passer par les euros « classiques ». Les banques, qui craignent une fuite des dépôts, ne seront sans doute pas d’accord.

La BCE, conceptrice du projet, la Commission européenne et les gouvernements de la zone euro, qui le soutiennent, ont eu raison des réticences de nombreux parlementaires européens à l’égard du futur euro numérique de détail, l’équivalent dans le domaine numérique des pièces et billets de banque dans le monde physique. Alors que le rapporteur du projet à Strasbourg, le député européen Fernando Navarrete, avait fustigé à l’automne dernier une innovation jugée par lui peu utile – il avait intitulé son rapport « Avons-nous besoin d’un euro numérique ? Une réponse à quel problème, précisément ? » –, il défend désormais le projet, sans réserve. Un changement de position qui a sans doute contribué à son approbation le 23 juin par la Commission économique et monétaire du Parlement européen, avant un vote très probablement favorable par l’ensemble de cette Assemblée, d’ici le 9 juillet.

Aligné il y a quelques mois sur la position de nombreuses banques, notamment françaises, estimant que l’euro numérique, qui devrait voir le jour en 2029, est un projet coûteux et inutile, risquant de cannibaliser Wero, Fernando Navarrete affirme désormais que « l’Europe n’a pas à choisir entre l’euro numérique et des solutions de paiement privées efficaces. Nous avons besoin que les deux travaillent ensemble. »

Le député a été convaincu, à l’ère de Trump, de la nécessité de défendre la souveraineté européenne en créant un moyen de paiement indépendant des deux géants américains Visa et MasterCard. La BCE le rappelle régulièrement : si certains pays comme la France, notamment, disposent d’un système de carte national (Carte Bancaire), qui fonctionne sans interférence avec les entreprises américaines, ce n’est pas le cas pour 13 pays de la zone euro, entièrement dépendants des Américains pour leurs paiements par carte. En outre, même pour un consommateur disposant d’un réseau national, tout paiement par carte dans un autre pays européen transite nécessairement par Visa ou MasterCard.

Une préoccupation partagée par les représentants des entreprises les plus concernés, à savoir les trésoriers, qui voient d’un œil plutôt favorable le projet de la BCE. « Les erreurs passées dans le domaine des cartes bancaires ont conduit à la perte de souveraineté de l’Europe, avec deux conséquences : les risques liés à la dépendance à l’égard d’entreprises, qui pourraient, du jour au lendemain, couper le service dans tel ou tel pays sur ordre du gouvernement américain, et les coûts prohibitifs de certains paiements par carte (cartes commerciales), souligne Daniel Biarneix, président de l’Association française des trésoriers d’entreprise (AFTE). Il faudrait évidemment éviter de renouveler ces erreurs. »

Des règles précises à définir

Les trésoriers, qui voient arriver de nombreuses innovations dans le domaine des moyens de paiement, ne veulent donc pas trancher, au contraire des banquiers, entre Wero et le projet de la BCE. « Wero est un projet utile, en ce qu’il répond à la perte de souveraineté en Europe dans le domaine des paiements, mais nous sommes également favorables au projet d’euro numérique, qui, présente en outre l’intérêt de contribuer à l’innovation, avec la technique de la tokenisation (jetons), poursuit Daniel Biarneix. On peut voir un continuum entre l’euro numérique, tokenisé, et les stablecoins, qui le sont aussi, dont on espère qu’ils seront de plus en plus libellés en euros. »

Mais ce continuum, tout comme l’ensemble des règles détaillées régissant l’euro numérique, reste à préciser. Une consultation va avoir lieu, suivie d’une négociation en trilogue, entre le Parlement européen, la Commission, et les Etats. Chaque acteur va tenter de peser, bien sûr, sur les discussions à venir.

«Les commerçants qui encaissent des euros numériques sous forme de jetons (tokens) devraient pouvoir les utiliser immédiatement pour investir directement dans des fonds monétaires tokenisés.»

Daniel Biarneix Président ,  Association française des trésoriers d’entreprise (AFTE)

Les trésoriers entrevoient avec l’euro numérique de nouvelles solutions de gestion de trésorerie : dans les entreprises commerciales ils pourraient par exemple, si la réglementation le permet finalement, transformer directement, sans délai, les euros numériques – reçus sous forme de jetons – en placements comme le permet la blockchain. « Les commerçants qui encaissent des euros numériques sous forme de jetons (tokens) devraient pouvoir les utiliser immédiatement pour investir directement dans des fonds monétaires tokenisés, relève Daniel Biarneix. On éviterait ainsi les contraintes du cut-off bancaire (heure limite de traitement par la banque des opérations d’une journée) ».

L’avantage premier de ces solutions est la rapidité offerte par la blockchain. Un grand commerçant échappant donc au cut-off bancaire, pourrait placer un vendredi soir, en quelques secondes, toutes les sommes préalablement encaissées sous forme d’euro numérique de détail. En revanche, ce commerçant ne pourra en aucun cas transformer des euros « classiques » de banque commerciale en euros numériques. Et le texte approuvé par le Parlement européen prévoit même qu’il ne sera pas en mesure de thésauriser les euros numériques encaissés : il aura 24 heures pour les transférer sur un compte bancaire classique ou sous une autre forme de token.

Mais les banques, qui participeront elles aussi, bien sûr, à la consultation n’ont pas la même optique, craignant avant tout une perte de dépôts. « Les banques souhaitent au contraire que les paiements des consommateurs en euros numériques soient transférés immédiatement sur le compte bancaire du commerçant, sous forme de monnaie de banque commerciale, note Daniel Biarneix. Cette obligation ne nous paraîtrait pas justifiée, dans la mesure où il n’est de toute façon pas question pour les commerçants d’accumuler de la monnaie de banque centrale. Une telle contrainte de transfert automatique et immédiat vers un compte bancaire entraverait la fluidité qu’offre la blockchain, avec la possibilité de transformer en quelques secondes les jetons “euro numérique” dans d’autres jetons, et d’investir directement dans des placements sans quitter l’univers de la blockchain ».

Un plafond pour le portefeuille d’euros numériques encore en débat

Toujours dans l’optique d’une limitation de la fuite des dépôts, les banques voudraient en outre que les consommateurs ne puissent détenir qu’un montant très limité d’euros numériques. Elles craignent que leurs clients soient attirés par la sécurité qu’offre la BCE pour le nouvel instrument, forcément supérieure à celle d’un dépôt dans une banque (même si les dépôts bancaires sont garantis jusqu’à 100 000 euros).

«Un consommateur voulant payer en euros numériques un achat de 10 000 euros – par exemple – pourra le faire, le wallet prélevant directement la somme sur le compte bancaire pour régler l’achat»

Guillaume Yribarren Directeur de l’activité conseil ,  Galitt

La BCE évoque de longue date un plafond de 3 000 euros, jugé suffisant pour éviter la fuite des dépôts bancaires. « Mais les banques, françaises notamment, jugent ce montant beaucoup trop élevé, note Guillaume Yribarren, directeur de l’activité conseil chez Galitt, filiale de Sopra Steria spécialisée dans les paiements. Elles estiment qu’il faudrait se rapprocher du total des billets de banque détenus aujourd’hui dans son portefeuille par un consommateur européen, soit au maximum 300 à 400 euros. » En tout état de cause, les euros numériques détenus ne pourront pas donner lieu à paiement d’intérêts : il s’agit bien d’un moyen de paiement, et non d’un placement.

S’agissant du montant dépensé chaque jour en euros numériques, aucune limite n’est en revanche prévue. Il sera possible, en effet, de recharger son « wallet » autant que de besoin, en transférant à tout instant les sommes voulues depuis son compte bancaire. « Il sera même possible d’aller chercher sur son compte en banque de l’argent à la volée, relève Guillaume Yribarren : un consommateur voulant payer en euros numériques un achat de 10 000 euros – par exemple – pourra le faire, le wallet prélevant directement la somme sur le compte bancaire pour régler l’achat. »

Un coût limité pour les entreprises

Le coût de l’euro numérique sera également en discussion. « Dans l’échelle des coûts des moyens de paiement pour les entreprises, celui par carte est aujourd’hui le plus élevé, alors que le prix d’un virement est le plus faible, note Daniel Biarniex. Il faudrait que la tarification de l’euro numérique et plus largement de tous les moyens de paiement tokenisés, soit plus proche de celle du virement. »

La BCE, qui promet la gratuité pour les consommateurs, a prévu d’intéresser les banques, lesquelles géreront la distribution de l’euro numérique auprès des particuliers – il n’est pas question pour la banque centrale de se muer en distributeur de monnaie numérique auprès de 500 millions de consommateurs. Le système de rémunération des établissements financiers serait proche, dans son principe, de celui en vigueur pour les cartes bancaires. « Il s’agira du système dit à quatre coins qui régit les cartes bancaires, précise Guillaume Yribarren. Un système dans lequel la banque du commerçant qui accepte la carte comme moyen de paiement est rémunérée lors de chaque transaction, mais aussi la banque qui a émis la carte en possession du consommateur.

« De même que la banque qui a émis la carte détenue par le consommateur est rémunérée lors de chaque transaction, l’établissement tenant le wallet d’euro numérique touchera une compensation lorsque son client aura effectué une transaction chez un commerçant », relève Guillaume Yribarren. Mais le montant de celle-ci, qui fera l’objet de nombreuses discussions au cours des mois à venir, sera inférieur à celui en vigueur s’agissant des cartes bancaires, promet la BCE. Surtout, le coût sera beaucoup plus faible, pour le commerçant que celui pratiqué par Visa ou MasterCard s’agissant des cartes « entreprise » – distribuées largement, y compris aux TPE – aux commissions non régulées et donc très élevées, pouvant dépasser 3 % du montant des achats.

Un succès loin d’être assuré

Une tarification attractive pour les commerçants pourrait en outre contribuer au développement de l’euro numérique. « S’ils perçoivent une vraie différence avec la carte, ils auront intérêt à le promouvoir », relève Lorenzo Bertola, directeur général adjoint, en charge de la transformation chez mc2i, cabinet de conseil en digital. Un soutien bienvenu, car le succès de l’euro numérique est tout sauf assuré, avec des banques plutôt réticentes a priori et des consommateurs français déjà bien pourvus en moyens de paiement. Une enquête réalisée par ce cabinet montre le scepticisme de nombreux Français à l’égard de l’euro numérique. « Ce sont surtout les moins de 35 ans qui se montrent intéressés ainsi que les CSP +, note Lorenzo Bertola. Même pour ce public, il faudra démontrer que l’euro numérique apporte une véritable plus-value. De ce point de vue, des services supplémentaires seront bienvenus. ». Le paiement à la livraison – le fait que le paiement d’une commande soit bloqué jusqu’à la livraison effective – pourrait être l’un de ces services.

« Le paiement en euros numériques off line sera aussi un avantage, souligne Lorenzo Bertola. En effet, il sera possible d’échanger des euros numériques, de téléphone à téléphone, sans aucune connexion, et en toute confidentialité, comme on échange des pièces ou des billets ». Ce type de paiement, acté par la BCE qui en fait la promesse ferme, sera très utile dans les zones sans connexion, dans un refuge de montagne ou en avion…

Il pose toutefois des problèmes techniques, que la banque centrale tente actuellement de surmonter, en négociant notamment avec Apple, pour que les puces contenues dans un iPhone permettent facilement cet échange. Par ailleurs, pour ceux qui préfèrent payer sans smartphone, des cartes bancaires permettant de payer en euros numériques sont envisagées par la BCE. Mais, là encore, ce sera aux banques de jouer. En auront-elles l’envie, pour cet euro numérique toujours qualifié par un banquier français de « solution qui cherche son problème » ?

Un wallet d’euros numériques hors de sa banque ?

Si, pour le consommateur, le schéma le plus courant sera celui d’un wallet « euro numérique » intégré dans son application bancaire, certains acteurs innovants pourront proposer ce porte-monnaie électronique indépendamment de tout compte bancaire. « Revolut, par exemple, pourrait très bien faire de l’euro numérique un produit d’appel, assurant sa promotion auprès des consommateurs, ce que les banques traditionnelles ne feront sans doute pas », relève Guillaume Yribarren, directeur de l’activité conseil chez Galitt, filiale de Sopra Steria spécialisée dans les paiements. Il serait ainsi possible d’ouvrir un wallet euro numérique chez Revolut, sans disposer de compte bancaire chez cet acteur. Mais ce wallet serait nécessairement relié à un compte bancaire, sur lequel Revolut irait chercher les sommes nécessaires à l’alimentation du portefeuille numérique. Sera-t-il possible, par ailleurs, de disposer de plusieurs wallets de monnaie numérique de banque centrale, dans plusieurs banques ? « Le Parlement européen y est plutôt favorable, au nom d’une concurrence la plus ouverte possible, mais les banques sont réticentes », note Guillaume Yribarren.

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