Communauté financière

Loïc Dessaint, directeur général de Proxinvest

«Il faut une interactivité entre les actionnaires et le conseil»

Option Finance - 30 avril 2020 - Propos recueillis par Anais Trebaul

Actionnaires, Conseil, Gouvernance

«Nous soutenons les sociétés qui demandent à suspendre ou à réduire le versement de dividendes.»

Alors que la plupart des assemblées générales se tiennent en avril et en mai, la crise sanitaire actuelle empêche les actionnaires de s’y rendre physiquement. Ces derniers jours, Icade, Sanofi ou encore Tarkett ont tenu leur AG à huis clos, mais d’autres, comme LVMH, L’Oréal ou Teleperformance ont préféré la reporter. Que recommandez-vous aux entreprises ?

La loi d’urgence sanitaire a rallongé le délai de tenue des assemblées générales de six à neuf mois après la clôture des comptes annuels si les commissaires n’ont pas remis leur rapport au 12 mars. Les entreprises ont désormais jusqu’au 30 septembre pour tenir la leur, il n’y a donc pas d’urgence ! C’est pourquoi nous avons recommandé de reporter les AG, afin que le dialogue entre les actionnaires et le conseil soit facilité.

Néanmoins, la majorité des entreprises a choisi de conserver la date initialement prévue et de tenir leur assemblée à huis clos. Celles qui ont décidé de la décaler l’ont quasiment toutes reportée avant le mois de juillet, comme Vinci ou Renault, sans profiter des mois supplémentaires autorisés. Pour l’instant, seul Wendel a choisi de déplacer son AG à début juillet.

Nous comprenons que certaines entreprises décident de maintenir la date de leur AG, d’autant que celles qui la décalent ne sont pas certaines de pouvoir la tenir physiquement. Mais dans ce cas, il faut une interactivité en séance entre les actionnaires et le conseil, et la possibilité d’envoyer par mail des questions écrites. Il y a une différence entre un huis clos préenregistré où les actionnaires ne peuvent pas interagir avec le conseil d’administration, comme ce qu’a fait Elior, et des assemblées générales en live, avec la possibilité pour les actionnaires de poser des questions en direct, comme celles mises en place par Carmat, Vallourec ou encore Air Liquide. 

La tenue des assemblées générales à distance peut-elle avoir un impact sur le nombre de votants et, in fine, sur l’approbation ou non de certaines résolutions ?

La tenue des assemblées générales aura certainement un petit impact sur le nombre de votants. Sur les assemblées générales qui se sont tenues à ce stade, nous avons enregistré pour l’instant des taux de participation moindres (entre 60 % et 70 %), soit environ 5 points de moins que ceux constatés en moyenne. 

Néanmoins, habituellement, les actionnaires qui ont les parts au capital les plus importantes (institutionnels, gérants d’actifs) se déplacent peu. Ce sont surtout les investisseurs individuels qui viennent assister aux assemblées générales. Or ceux-ci pèsent moins dans l’issue des votes. De plus, depuis quelques années, la majorité des entreprises utilisent l’outil de vote en ligne Votaccess (qui évite ainsi aux actionnaires de devoir transmettre leur vote par voie postale ou de se déplacer aux AG). Celles qui y ont recours ne devraient donc pas voir leur nombre de votants réellement diminuer. 

Bruno Le Maire a demandé aux entreprises qui bénéficiaient d’aides de l’Etat de ne pas verser de dividendes. Quelle est votre position sur le sujet ?

Nous comprenons qu’il faille poser des conditions aux aides et il est légitime qu’une entreprise ne verse pas de dividendes si elle a eu recours à un soutien financier public. Nous soutenons donc les sociétés qui demandent à suspendre ou à réduire le versement de dividendes pour l’instant, quitte à ce qu’elles organisent dans les prochains mois une assemblée générale extraordinaire permettant de verser des dividendes exceptionnels une fois qu’elles auront une vision plus claire de l’impact de cette crise sur leur activité. Par ailleurs, le report des assemblées générales pourrait justement permettre aux conseils d’administration de prendre le temps nécessaire pour déterminer un nouveau niveau de dividendes.

En parallèle, beaucoup de sociétés ont annoncé des abandons ou des baisses de variables, des baisses temporaires de rémunérations fixes, parfois afin de financer des fondations ou des associations œuvrant pendant cette crise, ou pour se montrer solidaires de salariés touchés. Ces gestes sont les bienvenus. A plus long terme, je crains toutefois que les objectifs sous-jacents aux conditions de performance ne soient révisés par les conseils d’administration afin de garantir des bonus même en temps de crise.  

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