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Interview - Benjamin Louvet, gérant spécialiste des matières premières pour OFI Asset Management

«Le marché se rassure un peu vite sur l’impact des tensions au Moyen-Orient sur le pétrole»

Option Finance - 13 janvier 2020 - Propos recueillis par Séverine Leboucher

Pétrole

Benjamin Louvet, gérant matières premières chez OFI Asset Management

Quelles conséquences l’escalade de violences entre les Etats-Unis et l’Iran, culminant avec l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani le 3 janvier, a-t-elle eues sur le pétrole ?

La réaction du marché à ces tensions a été plus mesurée que par le passé. Le baril de WTI est passé de 60,50 dollars avant l’attaque américaine qui a tué le général Soleimani à 65,50 mercredi dernier, soit une hausse de l’ordre de 8 %. Mais il s’est ensuite replié à 59 dollars jeudi, suite aux représailles iraniennes : perçues comme d’ampleur limitée, elles semblent mettre fin à l’escalade des tensions et ont rassuré le marché. Cette réaction mesurée s’explique aussi par l’état de l’offre et de la demande d’or noir. Nous sommes dans une situation de léger excès d’offre qui maintient les prix relativement bas. Par ailleurs, la production iranienne n’étant déjà plus exportée sur les marchés internationaux du fait des sanctions américaines, ces nouvelles tensions n’ont pas d’impact supplémentaire sur l’offre. Malgré tout, il me semble que le marché se réconforte un peu vite sur l’issue de ces tensions. Autant il avait été rapidement clair que les événements de ces derniers mois (attaque de tankers dans le détroit d’Ormuz, bombardement de deux raffineries saoudiennes) allaient avoir peu d’impact sur la production de pétrole, autant l’assassinat du général Soleimani rebat les cartes dans la région en soudant Iraniens et Irakiens contre les Etats-Unis : cela pourrait conduire à des attaques communes en Irak et à une perturbation de la production de pétrole.


Dans ce contexte, comment voyez-vous évoluer le prix du baril en 2020 ?

Au-delà des tensions au Moyen-Orient, il faudra surveiller les dynamiques au sein de l’Opep. L’organisation a annoncé réduire sa production de 400 000 barils jusqu’en mars. Si tous les membres ne jouent pas le jeu, notamment l’Irak et le Nigeria, l’Arabie saoudite pourrait vouloir arrêter d’être le seul bon élève et menacer d’augmenter à nouveau sa production. De telles tensions pourraient conduire à une hausse globale de l’offre et à une chute des prix vers les 50, voire 45 dollars.

En dehors de ce risque, d’autres facteurs poussent toutefois plutôt les prix à la hausse. Au niveau de la demande mondiale, l’apaisement qui semble intervenir sur le front de la guerre commerciale appuie le scénario d’une reprise de la consommation et d’un soutien au prix du baril. Surtout, beaucoup de questions entourent la production de pétrole de schiste américain. Malgré une hausse des cours de 30 % en 2019, les producteurs de schiste n’ont pas suffisamment investi pour forer de nouveaux puits : très endettés et souvent non rentables, ils sont pressés par leurs investisseurs d’assainir leur situation financière, ce qui se fait au détriment de la production.

 
En quoi est-ce problématique pour les marchés internationaux ?

Dans ce contexte, on peut sérieusement douter que le schiste américain fournisse les 12 millions de barils supplémentaires attendus par le marché pour corroborer les projections de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) fin 2018. Cette dernière anticipe en effet que la demande mondiale d’or noir atteindra 105 millions de barils par jour en 2025. Or ce ne sont pas les puits de pétrole conventionnels – qui ont atteint leur pic de production en 2008, selon l’AIE – qui pourront contribuer à cette hausse, mais bien les gisements de schiste. Quand le marché prendra conscience que cet objectif de 105 millions de barils est compromis, le prix du pétrole pourrait fortement progresser, jusqu’à 80 ou 85 dollars, voire au-delà. Ce qui pourrait intervenir dès le second semestre de cette année.

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