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Interview – Roland Kaloyan, responsable de la stratégie actions européennes, Société Générale CIB

«Les investisseurs sanctionnent de plus en plus durement les profit warnings»

Option Finance - 20 novembre 2017 - Propos recueillis par Thomas Feat

Investisseur, Société Générale

Roland Kaloyan, responsable de la stratégie actions européennes, Société Générale CIB
Société Générale CIB

Le groupe Altice a dévissé de près de 50 % en Bourse au cours de la première quinzaine de novembre. De tels effondrements se sont-ils déjà produits ?

Les small et mid caps sont généralement plus coutumières de ces chutes que les grands groupes. La chute d’Altice, amorcée cet été mais amplifiée après l’émission d’un profit warning pour le troisième trimestre, évoque celui d’Eutelsat en mai 2016 ou, en janvier dernier, de Pearson. Les titres de l’opérateur de satellites français et de l’éditeur anglais avaient alors chuté respectivement de 32 % et 30 % en quelques jours, conséquence d’une révision à la baisse de leurs anticipations de chiffre d’affaires ou de bénéfices sur l’exercice. Les situations bilancielles et les business models de ces trois entreprises ne sont certes pas comparables, mais leurs déconvenues sur les marchés mettent en lumière un phénomène qui monte en puissance : les investisseurs sanctionnent de plus en plus durement, voire excessivement, des résultats décevant leurs anticipations.


Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Ces dernières années, la crise économique touchant un grand nombre d’entreprises, les performances à la fois financières et boursières des comparables d’un même secteur ont eu tendance à évoluer uniformément, soit à la baisse, soit, de manière moins fréquente, à la hausse. Avec le retour de la croissance, les écarts de performance entre secteurs sont réapparus et se sont même accentués significativement. Pour les investisseurs, les valeurs les plus appréciées par le marché sont alors redevenues les seules références à suivre, d’où leur moindre appétence pour des valeurs malmenées.

En outre, en période actuelle de reprise économique, de nombreux gérants, notamment actifs, auront tendance à délaisser les secteurs défensifs comme les télécoms, l’agroalimentaire ou les services aux collectivités, et à se reporter vers des valeurs cycliques pour tirer parti de la conjoncture. Enfin, il est important de préciser que cet accident se produit à un moment où les anticipations générales de profits et les niveaux de valorisation sont élevés, ce qui l’amplifie mécaniquement.


En 2016, Eutelsat, que vous évoquiez, était endetté à hauteur de trois fois et demie ses ventes. La dette d’Altice dépasse, elle, les 50 milliards, soit deux fois et demie son chiffre d’affaires en 2016. Quel rôle l’endettement joue-t-il dans la sanction des investisseurs ?

Dans un cas comme dans l’autre, l’endettement n’explique pas la chute du cours mais l’amplitude de cette correction. Cela est encore plus vrai aujourd’hui. Avec la perspective, à plus ou moins courte échéance, de la fin des politiques monétaires accommodantes et de la remontée des taux, les investisseurs vont être de plus en plus prudents vis-à-vis des valeurs à fort levier. A défaut d’une stratégie lisible et d’un business model clair, celles-ci risquent d’être sous pression dans les mois à venir.


Une entreprise sanctionnée peut-elle espérer voir son cours rebondir rapidement ?

Si par rapidement on entend «semaines» ou «mois», alors non. Quand on observe les chutes brutales de cours liées à des profit warnings ces deux dernières années, qu’il s’agisse d’Eutelsat et de Capita en 2016, d’Aryzta et de Pearson cette année, on constate que les entreprises concernées n’ont pas retrouvé le cours qui était le leur avant la sanction des marchés. Et ce en dépit des changements de management, de stratégie ou de business model annoncés. Une fois perdue, la confiance des marchés est lente à regagner.

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