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Le crowdfunding est-il là pour durer ?

Option Finance - 7 novembre 2016 - Guillaume Clément

Crowdfunding, Crowdlending, Fonds propres, Dette

Alors que de plus en plus de start-ups et de PME lèvent de la dette ou renforcent leurs fonds propres en recourant au crowdfunding, des entreprises de taille plus importante commencent également à tester ce mode de financement. Ce dernier leur permet notamment, par rapport aux voies plus traditionnelles, d’obtenir des fonds en quelques semaines et d’augmenter leur notoriété auprès des particuliers.

Le crowdfunding séduit de plus en plus d’entreprises françaises. Entre janvier et fin juin 2016, 223 sociétés ont levé 37,316 millions d’euros en recourant au financement participatif, c’est-à-dire en levant des fonds auprès de particuliers par l’intermédiaire d’une plateforme Internet, selon une étude récente de Bpifrance. Plus précisément, elles ont globalement émis 26,025 millions d’euros de dette (crowdlending) et 11,106 millions d’euros dans le cadre d’augmentations de capital (crowdequity).

Certes ces montants restent limités. Selon l’association Financement Participatif France, les encours du crowdfunding représentaient environ 500 millions d’euros à fin 2015… alors que les crédits (bancaires et obligataires) atteignaient quelque 1 500 milliards d’euros en France. Mais la taille du marché du financement participatif progresse toutefois à un rythme soutenu. «Il a en effet plus que doublé de taille chaque année depuis 2013 et cela devrait encore être le cas en 2016», indique Nicolas Lesur, directeur général de la plateforme Unilend et président de Financement Participatif France.

Surtout, la typologie d’émetteurs s’est élargie. Tout naturellement, le crowdfunding a dans un premier temps attiré principalement des start-ups, telles que le fabricant de chaussures M. Moustache, le spécialiste des robots agricoles Naïo Technologies ou encore le producteur d’objets connectés PKparis. Mais il est désormais également utilisé par des entreprises plus établies, qui réalisent parfois plusieurs centaines de millions d’euros de chiffre d’affaires, comme Saint Jean Industries, Alain Ducasse Entreprise, 5àSec, Capelli ou EDF Energies Nouvelles.

Des opérations bouclées en quelques semaines

Plusieurs facteurs expliquent l’intérêt de ces différents profils d’entreprises pour ce mode de financement. D’abord, ce dernier requiert une charge de travail limitée pour les émetteurs.

Antoine Vigneron, président, M. Moustache
M. Moustache

«Après avoir constitué un dossier de présentation, comprenant principalement les bilans de nos trois derniers exercices comptables et un business plan, nous avons surtout effectué des relances téléphoniques auprès des investisseurs qui avaient témoigné leur intérêt pour notre projet sur la plateforme SmartAngels, et avons organisé deux petits-déjeuners dans nos locaux pour nous présenter, indique Antoine Vigneron, président et cofondateur de M. Moustache (950 000 euros de chiffre d’affaires en 2015). Nous sommes ainsi parvenus à renforcer nos fonds propres à hauteur de 800 000 euros auprès d’une cinquantaine d’investisseurs, en ne consacrant que 30 % de notre temps à cette opération pendant quelques semaines.»

Cette simplicité permet en outre aux émetteurs de boucler rapidement ce type d’opérations, ce qu’ils apprécient tout particulièrement. «Après avoir rencontré le fondateur de Lendix, nous avons rapidement décidé d’emprunter 1 million d’euros à 60 mois par l’intermédiaire de cette plateforme pour financer en partie une acquisition en Suède, illustre Pascal Chevalier, président de la société cotée Reworld Media (60,2 millions de chiffre d’affaires en 2015). Certes, nous aurions pu lever cette somme auprès de nos partenaires bancaires. Mais une telle démarche aurait mis plusieurs mois à aboutir, en raison des procédures internes plus lourdes au sein des établissements de crédit. En optant pour le crowdfunding, nous avons pu boucler l’opération en à peine trois semaines.»

Un levier pour obtenir d’autres financements

Des avantages qui ont convaincu des groupes ayant sans difficultés accès à des produits financiers plus «traditionnels» (obligations, crédits bancaires, etc.) d’intégrer le crowdfunding à leur palette d’outils de financement. C’est par exemple le cas de l’ETI Saint Jean Industries, qui a opté pour ce modus operandi afin de compléter une levée de fonds globale de près de 57 millions d’euros.

Christian Georges, directeur administratif et financier, Saint Jean Industries
Saint Jean Industries

«Nous avions besoin de trouver rapidement cette somme pour augmenter notre capacité de production à la suite de la signature d’un important contrat commercial avec Chrysler», explique Christian Georges, directeur administratif et financier de cet équipementier industriel (222 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2015). Or après avoir obtenu 17 millions d’euros de prêts bancaires, 27 millions d’euros en recourant au leasing et à des opérations de crédit-bail (sale and lease-back), 7 millions d’euros grâce à des crédits d’impôt (CIR, CICE) et à un prêt de Bpifrance, ainsi que 4 millions d’euros auprès d’un fonds commun de titrisation, il manquait encore environ 1 million d’euros au groupe. «Nous nous sommes alors tournés vers le crowdfunding car non seulement ce mode de financement permet de lever rapidement des montants limités, mais il présente en outre l’intérêt de ne pas nécessiter d’apport de garanties, poursuit Christian Georges. Nous avons ainsi récolté 1,15 million d’euros à quatre ans auprès d’environ 400 prêteurs.»

Pour leur part, certaines structures plus petites choisissent de réaliser concomitamment des levées de fonds auprès de «crowdfunders» et d’autres catégories d’investisseurs. Par exemple, la PME spécialisée dans les vitrages photovoltaïques Crosslux a bouclé en novembre 2015 une augmentation de capital de 2,5 millions d’euros en combinant un placement privé (de 1,2 million d’euros) et une opération (de 1,3 million d’euros) sur la plateforme Letitseed.

Mais le crowdfunding permet surtout à de jeunes sociétés de réaliser des premières levées de fonds de nature à faciliter par la suite leur recherche de financements plus importants auprès d’investisseurs «traditionnels». «Le fait d’avoir attiré une cinquantaine de particuliers nous a aidés à convaincre d’autres établissements de l’intérêt du grand public pour nos produits, poursuit Antoine Vigneron. Nous avons ainsi obtenu quelques mois plus tard un prêt de la part de Bpifrance.»

Un intérêt marketing

Compte tenu des retombées positives en termes d’image des opérations de crowdfunding, de plus en plus de sociétés inscrivent ces dernières dans une stratégie marketing plus globale. «Compte tenu de leur émergence récente, ce type de levées de fonds attire davantage l’attention des médias et du grand public que des opérations traditionnelles, a fortiori lorsqu’elles sont menées par des sociétés matures qui ont accès à d’autres sources de financement», souligne Christophe Descos, directeur du marché des entreprises et des institutionnels chez Banque Populaire.

Certains groupes ont même mené de telles démarches dans le but de réduire le risque d’exécution lié à des projets d’investissement. EDF Energies Nouvelles (1,139 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2015) a par exemple emprunté l’an dernier 135 000 euros à deux ans sur la plateforme Lendosphere pour financer une partie de la construction d’un parc éolien dans les Vosges. Certes, le groupe aurait pu aisément financer ce projet avec ses fonds propres, mais il lui avait semblé intéressant d’impliquer les riverains, qui représentent 50 % des 198 souscripteurs de l’opération, pour prévenir d’éventuelles oppositions à ce chantier.

Un coût d’emprunt élevé

Pour toutes ces entreprises, les avantages présentés par le crowdfunding suffisent pour l’instant à compenser les contraintes de ce type de financement, à commencer par son coût élevé. Dans le cadre d’émissions de dette, les standards des plateformes les obligent en effet à consentir des coupons significatifs, le plus souvent compris… entre 4 % et 9 % ! «Il est vrai que la dette que nous avons levée par ce biais affiche un taux d’intérêt de 6,5 %, nettement supérieur à celui de nos précédentes opérations, à savoir une émission d’obligations convertibles à 4 % et un emprunt à 3,2 % auprès de Bpifrance», reconnaît Pascal Chevalier.

Si certaines sociétés (start-ups, entreprises en difficulté, etc.) s’accommodent de ces conditions en raison de leur accès limité à des sources de financement moins onéreuses, les entreprises disposant d’options plus compétitives (crédit bancaire, obligations, etc.) limitent l’impact de ces taux élevés sur leur structure financière en ne levant que des montants limités auprès des crowdfunders. «Le fait d’avoir souscrit un emprunt de 1,15 million d’euros à 6 % n’a eu quasiment aucun impact sur le coût moyen de notre dette (3,8 %), cette dernière s’élevant à 57 millions d’euros», confie Christian Georges.

Des enjeux de gouvernance

Mais plus que le coût, ce sont surtout les problématiques de gouvernance qui préoccupent les entreprises qui réalisent des augmentations de capital «participatives». Certaines d’entre elles craignent en effet que l’arrivée de plusieurs dizaines d’actionnaires particuliers entraîne une charge de travail importante en termes de gestion des relations investisseurs et de prise de décisions stratégiques. Pour autant, les retours d’expérience sont pour l’instant positifs, en raison des précautions prises en amont par les émetteurs. «Nous avons inscrit dans un pacte d’actionnaires les modalités de participation à la gouvernance pour la cinquantaine de crowdfunders ayant souscrit notre opération, explique Antoine Vigneron. Nous nous y engageons notamment à leur envoyer chaque semestre un rapport d’activité, à les inviter deux fois par an à des rencontres informelles et à leur permettre de voter lors des assemblées générales.»

François Carbone, directeur général, Anaxago
Anaxago

En outre, certaines plateformes donnent la possibilité aux émetteurs de n’échanger qu’avec un représentant unique de cette catégorie d’actionnaires. «Notre modèle consiste à regrouper les capitaux levés auprès des particuliers au sein d’un véhicule dont nous assurons la représentation, explique François Carbone, directeur général d’Anaxago. Nous sommes ainsi l’unique interlocuteur des sociétés et votons les résolutions soumises en assemblée générale au nom de l’ensemble des investisseurs que nous représentons, ce qui simplifie la gouvernance.»


A l’image des augmentations de capital traditionnelles, les conditions de sortie des investisseurs sont également prévues en amont. «Non seulement nous offrons l’opportunité à l’ensemble de nos actionnaires de céder leurs titres à un horizon de cinq ans, mais nous leur permettons également de les revendre avant cette échéance, à condition toutefois que nous choisissions ou approuvions leur(s) repreneur(s)», souligne Antoine Vigneron.

Un intérêt croissant des institutionnels

Forts de ce contexte favorable, les professionnels s’attendent à ce que le nombre d’opérations sur ce marché continue de progresser à moyen terme. «Cette tendance devrait notamment être portée par l’intérêt croissant des investisseurs institutionnels pour ces placements, qui figurent parmi les plus rémunérateurs dans le contexte de taux bas actuel, souligne Guillaume Panié, directeur du développement chez Eiffel Investment Group. S’ils ne sont pour l’heure actifs que sur quelques plateformes (Lendix, SmartAngels, Younited Credit, etc.), ils y souscrivent déjà plus de 50 % du montant des émissions, alors qu’aux Etats-Unis, cette catégorie d’investisseurs anime environ 70 % du marché.»

Pour autant, le secteur n’est pas à l’abri d’enregistrer des turbulences. «Les difficultés traversées cette année par le leader américain Lending Club lui ont par exemple fait perdre 50 % de sa capitalisation boursière, indique Olivier Goy, président de Lendix. Mais elles n’ont pas entraîné de perte de confiance massive dans ce mode de financement, dont les montants prêtés se sont élevés en 2015 à environ 22,5 milliards de dollars outre-Atlantique. Si des accidents peuvent également survenir en France, tout comme la fermeture de certaines plateformes (voir encadré), ils ont toutefois peu de chances d’entraîner la disparition totale de ce marché.»

Les professionnels restent en outre lucides : les encours du crowdfunding ne rivaliseront jamais avec ceux des modes de financements «traditionnels». Selon la Securities Industry and Financial Markets Association (SIFMA), le financement participatif a représenté l’an dernier aux Etats-Unis moins de 0,02 % des quelque 1 500 milliards de dollars de dettes corporate émises sur le marché obligataire américain. Mais l’arrivée de profils d’émetteurs et d’investisseurs de plus en plus variés sur le segment du crowdfunding devrait permettre à ce type de levées de fonds de s’imposer de manière durable comme une véritable source de financement alternative pour les entreprises.

De nouveaux produits pour les entreprises

  • Les levées de fonds par le biais du crowdfunding sont majoritairement réalisées sous la forme de prêts, d’obligations et d’actions. Mais certaines plateformes commencent à proposer des produits plus complexes. Parmi elles, MyPharmaCompany et WeDoGood permettent aux investisseurs de signer des contrats de cession de revenus, ce qui équivaut à prêter de l’argent à des entreprises en contrepartie du versement de royalties. «Depuis avril dernier, nous versons quatre fois par an un pourcentage prédéfini de notre chiffre d’affaires aux crowdfunders, illustre Cyril Terrien, cofondateur de l’entreprise spécialisée dans les énergies renouvelables Naoden (qui prévoit de réaliser 240 000 euros de chiffre d’affaires cette année). Ce mode de rémunération des prêteurs nous permet d’aligner nos frais financiers sur la progression de notre activité commerciale.»
  • D’autres sociétés optent pour des obligations assorties de bons de souscription d’actions (OBSA). «Nous avons levé 500 000 euros sur une plateforme sous la forme d’OBSA car nous voulions donner la possibilité aux prêteurs de devenir actionnaires de notre société lorsque nous nous introduirons en bourse, confie le directeur général d’une PME industrielle. A ce titre, nous considérons cette opération comme un tour de table préparatoire à la cotation et susceptible d’améliorer ses chances de succès.»
  • Depuis la parution d’un nouveau décret le 30 octobre dernier (voir p.6), les plateformes disposant du statut de conseiller en investissement participatif (CIP) sont en outre autorisées à proposer des obligations convertibles, des actions de préférence et des «minibons». «Ces derniers sont similaires à des bons de caisse et présentent l’avantage, par rapport à de simples prêts, de pouvoir être souscrits non seulement par des personnes physiques, mais aussi par des institutionnels et des entreprises», précise Benoît Bazzocchi, président de SmartAngels.

Vers une consolidation des plateformes

  • Alors que plus de 90 plateformes de crowdfunding ont été créées en France depuis l’entrée en vigueur du cadre législatif réglementant le secteur il y a deux ans, peu d’entre elles affichent aujourd’hui un volume d’affaires significatif. «Dans le crowdlending, seulement 14 structures ont réalisé des opérations depuis début 2016», indique Olivier Goy, président de Lendix.
  • Une situation qui a conduit le marché à se concentrer rapidement : à elles trois, Lendix, Unilend et Lendopolis ont octroyé environ 75 % des prêts participatifs réalisés en France l’an dernier, selon le dernier baromètre annuel publié par Financement Participatif France. Le constat est similaire concernant le crowdequity : Anaxago, Wiseed et SmartAngels se sont adjugé plus de 60 % de parts de marché.
  • Dans ce contexte, les professionnels s’attendent à une consolidation du secteur au cours des prochaines années. Un mouvement qu’a déjà lancé Lendix en rachetant en avril dernier la plateforme Finsquare.

Un marché secondaire encore difficile à créer

  • Pour apporter plus de liquidité au secteur du crowdfunding, plusieurs plateformes réfléchissent à la création d’un marché secondaire. Un projet que la majorité des professionnels interrogés jugent pour le moins ambitieux… «S’il est vrai que certains investisseurs apprécieraient de pouvoir revendre leurs prêts ou leurs actions avant leur échéance, une place d’échanges commune à l’ensemble des plateformes nous semble très compliquée à mettre en place, relativise Nicolas Lesur, directeur général d’Unilend et président de Financement Participatif France. Elle nécessiterait par exemple que celles-ci soient toutes capables de mettre à jour quotidiennement les registres répertoriant les porteurs des titres, mais aussi d’obtenir les informations sur chacun d’entre eux pour répondre aux exigences légales en matière de connaissance des utilisateurs, en vertu du principe «know your customer» (KYC).»
  • Compte tenu à la fois de la charge de travail importante que représenterait un tel chantier et de la faible taille de ce marché à l’heure actuelle, certaines plateformes pourraient ainsi plutôt s’orienter vers des marchés secondaires «internes», du moins dans un premier temps. «Plus simple à mettre en place, cette solution a notamment été adoptée en Grande-Bretagne par Funding Circle, indique Etienne Boillot, président-directeur général d’Eiffel eCapital. Ses membres s’échangent ainsi globalement entre eux environ 20 % des titres qu’ils ont souscrits par l’intermédiaire de cette plateforme.»

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