Financement des entreprises et Trésorerie

Financement

Prêts garantis par l’Etat : les entreprises disent merci !

Option Finance - 22 mai 2020 - Arnaud Lefebvre

PGE (prêt garanti par l'Etat)

Mis en place dès la fin du mois de mars afin de sécuriser la trésorerie des entreprises, pour la plupart durement affectées par l’instauration du confinement, le prêt garanti par l’Etat, ou «PGE», a déjà profité à plusieurs centaines de milliers d’entre elles. Si l’attitude des banques, qui ont nettement simplifié leurs procédures d’octroi de financements, est saluée, leur processus de sélection n’en reste pas moins exigeant pour les emprunteurs.

Sitôt créé, sitôt adopté ! Figurant parmi les mesures les plus spectaculaires mises en œuvre par le pouvoir exécutif à l’intention des entreprises pour atténuer les effets de la crise du Covid-19, en particulier le manque à gagner et/ou les pertes provoqués par le confinement, le prêt garanti par l’Etat (PGE) n’a pas tardé à rencontrer son public. Depuis son lancement le 25 mars dernier, ce crédit de trésorerie, d’une durée initiale d’un an pouvant être étendue d’une à cinq années supplémentaires et qui est assorti d’une garantie étatique portant sur 70 % à 90 % du financement accordé (voir encadré ci-contre), a déjà profité à près de 390 000 entreprises. Au 7 mai, celles-ci avaient emprunté sous cette forme 66,5 milliards d’euros d’après le ministère de l’Economie. De mémoire de banquiers et d’experts en financement, un tel niveau de production de crédit est tout bonnement historique ! D’ordinaire, les nouveaux financements bancaires aux entreprises oscillent entre 20 et 28 milliards d’euros en rythme mensuel. Le président de la Fédération bancaire française Frédéric Oudéa indiquait récemment que chez Société Générale, dont il est le directeur général, plus d’une année entière de production de crédit avait été réalisée en un mois seulement avec ce dispositif !

Des délais considérablement accélérés

Cette situation est accueillie avec un immense soulagement du côté de milliers d’entreprises. «Sans la mise en place du PGE, il est fort probable que nous nous serions retrouvés dans une situation très critique, alors même que nous affichions un carnet de commandes florissant en début d’année», reconnaît Laurent Saint-Denis, président du groupe industriel Emile Dufour (57 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2019) qui vient de souscrire un financement de 3 millions d’euros. Une fois n’est pas coutume, dirigeants et responsables financiers sont quasi unanimes pour vanter l’action de l’Etat. «Il est impressionnant de constater la vitesse – à peine quelques jours – avec laquelle le gouvernement a déployé le PGE, apprécie par exemple le directeur administratif et financier d’un groupe industriel sous LBO (90 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2019), qui vient d’emprunter 6 millions d’euros au travers d’un PGE. Alors que nous sommes présents dans six pays, nous avons en outre observé que c’est en Allemagne et en France qu’un tel dispositif repose sur un cadre aussi clair (notamment sur les modalités de la garantie publique), à la différence par exemple de la Belgique et de l’Espagne.» Dans le cas du PGE, il s’agit en effet d’un prêt «classique», généralement «pari passu» – c’est-à-dire que sa documentation juridique est comparable à celles de financements existants –, apporté directement par les banques de l’entreprise. La seule différence porte sur la présence de la garantie publique. Pour l’activer, l’essentiel des emprunteurs, à savoir ceux qui emploient moins de 5 000 salariés et dont le chiffre d’affaires est inférieur à 1,5 milliard d’euros en France, n’ont qu’à remplir un court formulaire en ligne sur le site Internet de Bpifrance.

De même, dans l’ensemble, l’attitude des établissements bancaires est saluée. Alors que leur organisation était grandement perturbée par le confinement (avec la généralisation du télétravail, la forte diminution du nombre de collaborateurs opérationnels en raison des problèmes de garde d’enfants, etc.), tous ont su s’adapter pour tenter de répondre aux demandes dans les plus brefs délais. «Une fois le ou les partenaires bancaires sollicités, la prise de rendez-vous est extrêmement rapide, confirme Philippe Arraou, président de BDO France. Ensuite, tous les échanges de fichiers se font par e-mail. En cas de réponse positive, les entreprises voient le plus souvent les fonds crédités sur leur compte une semaine seulement après le premier contact, contre plusieurs semaines en temps normal ! C’est un exemple d’efficacité qu’il serait bon de conserver après la crise.» En la matière, les banques mutualistes et régionales sont jugées comme étant les plus réactives, loin devant les grands réseaux nationaux, en particulier BNP Paribas dont les atermoiements auraient abouti, selon plusieurs témoignages, à retarder la finalisation de nombreux dossiers…

Les principales caractéristiques du PGE

Une attention renforcée sur les prévisionnels

Si cet assouplissement des procédures d’octroi de crédits est corroboré par l’ensemble des professionnels du chiffre et des spécialistes en financement, le processus n’en reste pas moins sélectif. Et pour cause : malgré une exposition au risque substantiellement réduite pour les banques grâce à la garantie publique, la part des financements non couverte par l’Etat implique tout de même pour les prêteurs de mobiliser des fonds propres puisque cette part varie de 10 % à 30 %, selon la taille de l’entreprise (voir tableau). «Cela leur coûte d’autant plus que, notamment pour les PME et ETI et dans certains cas pour des grandes entreprises, elles ne prélèvent aucun frais et n’appliquent aucune marge (“prix coûtant”), au moins pour la première année, ce qui peut finalement aboutir à une rentabilité négative», souligne Muriel Nahmias, senior director chez Redbridge DTA. Un autre paramètre incite les banques à la prudence : face à la détérioration de la conjoncture, toutes anticipent une augmentation du taux de défauts. Face à cette perspective, BNP Paribas, BPCE, le Crédit Agricole et la Société Générale ont ainsi provisionné dans leurs comptes du premier trimestre plus de 1,5 milliard d’euros supplémentaires.

Dans ce contexte, les établissements bancaires ont tendance à accompagner en priorité les clients qu’ils connaissent bien. «Les dossiers pour lesquels le traitement a été le plus fluide sont ceux de sociétés qui ont su créer des relations étroites avec la ou les banques concernées au cours des précédentes années», confirme Frédéric Léger, associé du cabinet BDO. A défaut, les entreprises sont confrontées à un choix plus restreint de partenaires à qui s’adresser. «Au lancement du PGE, nous aurions pu penser que des banques avec lesquelles nous ne travaillions pas encore profiteraient du fait que le financement soit garanti à hauteur de 90 % pour entrer dans notre pool, dans le but de décrocher des mandats pour des opérations que nous lancerons ultérieurement, témoigne Michel Abaza, directeur financier de Latécoère, qui a souscrit en avril un PGE de 60 millions d’euros. Il n’en a rien été : les établissements ne sont aujourd’hui clairement pas dans une logique de gains de part de marché.» Le directeur administratif et financier de cette ETI opérant dans le secteur de la construction abonde : «Afin de “challenger” notre banque historique, nous en avons approché deux autres avec lesquelles nous avions déjà eu des discussions au sujet d’une collaboration. Pour ces deux établissements, j’ai obtenu une fin de non-recevoir !»

Le profil des bénéficiaires du PGE (au 7 mai 2020)

Ventilation par taille, encours en milliards d’€

Des montants souvent révisés à la baisse

Ensuite, même pour leurs clients les plus proches, les banques exigent généralement de nombreux documents. Leur quantité peut varier à la fois selon les établissements et selon plusieurs facteurs. Parmi eux figurent par exemple l’intérêt stratégique à soutenir l’entreprise (encours de crédits existants, commissions qu’elle rapporte, etc.) et la situation de ses états financiers avant le début de la crise. Mais dans la constitution des dossiers, il est un élément cardinal : le prévisionnel de trésorerie. Or, en raison des fortes incertitudes économiques (modalités du déconfinement, évolution de la consommation dans les prochains mois, etc.), l’exercice se révèle encore plus compliqué qu’habituellement. «N’ayant absolument aucune visibilité quant au rythme de la reprise de nos activités et de la date à laquelle plusieurs de nos clients paieront leurs factures, nous avions élaboré un prévisionnel sur trois mois, très sommaire, évoque un directeur administratif et financier dont la demande de PGE a été initiée début avril. Celui-ci a d’abord été refusé par nos banques. Nous avons dû nous y reprendre à deux fois et établir des projections sur un an, argumentées, pour que nos partenaires soient rassurés quant à notre capacité à rembourser et valident le dossier.» Les experts en comptabilité et en financement insistent sur l’importance de peaufiner ce travail. «Conscientes du caractère plus aléatoire que jamais des hypothèses formulées, les banques se montrent dans l’ensemble assez compréhensives dès lors que celles-ci sont suffisamment documentées et qu’elles apparaissent crédibles», observe Frédéric Léger.

De fait, les refus restent pour l’instant limités (2,5 % au 7 mai) et généralement circonscrits aux sociétés ayant connu d’importantes difficultés financières peu de temps avant le début de la crise. Néanmoins, toujours pour limiter les risques, les établissements bancaires tendent aussi à ne satisfaire que partiellement les besoins des entreprises. De nombreux bénéficiaires d’un PGE relatent ainsi s’être vu octroyer des montants jusqu’à 40 % inférieurs à leur demande initiale. Plus globalement, sur 93,4 milliards d’euros de financements demandés entre le 25 mars et le 7 mai, «seuls» 66,5 milliards avaient été accordés (soit 71,2 %). Un décalage d’autant plus problématique que le plafond fixé par les autorités est déjà jugé trop bas par certains. «Compte tenu de la violente contraction d’activité et de la chute de nos revenus, la somme maximale à laquelle les entreprises peuvent prétendre, à savoir un trimestre de chiffre d’affaires, peut paraître insuffisante pour combler le manque à gagner, évoque Marion Follezou, associée de We Art from Paris, qui met à disposition des espaces de coworking à Paris et qui a souscrit un PGE de 70 000 euros. En l’espèce, ce devrait être le cas pour nous.»

Près de 20 % des prêts ont à ce jour bénéficié à des ETI et des grands groupes

Vers un accès au crédit plus difficile

Certes, les banques se veulent rassurantes. «Elles nous ont informés que si l’enveloppe accordée ne suffisait pas, nous pourrions revenir vers elles afin d’étudier la mise en place d’une deuxième tranche, témoigne un directeur financier. Mais quelle sera leur réaction si elles constatent que nous avons épuisé nos liquidités en quelques mois et que nous sommes dans l’obligation d’en lever de nouvelles ?» Pour éviter toute désillusion le moment venu, les conseils recommandent donc aux entreprises de ne pas hésiter à «gonfler» leurs besoins lors de la préparation de leur dossier. «Il est pertinent de bâtir son prévisionnel de trésorerie sur un scénario pessimiste, reposant sur des hypothèses certes réalistes mais défavorables, de manière à optimiser la taille du PGE», préconise Denis Mazurier, associé chez Exco Nexiom.

La réponse de plusieurs banquiers incite, il est vrai, à une telle approche. Selon eux, il ne fait aucun doute que la conjoncture va entraîner une dégradation du profil de crédit de la majeure partie de leurs clients, avec pour corollaire une moindre capacité d’emprunt pour ces derniers. «Dans ce contexte, les discussions futures s’annoncent encore plus délicates avec les entreprises déjà endettées, pour lesquelles il faudra au préalable probablement régler la question des bris de covenants, prévient un banquier. Dans le meilleur des cas, le traitement des futurs dossiers de financement, y compris ceux relatifs aux PGE, sera rallongé. Et si notre coût du risque lié aux défauts de paiement venait à s’envoler, notre taux de refus, aujourd’hui extrêmement faible, suivrait mécaniquement une trajectoire comparable.» A Bercy, on admet que la perspective d’une explosion de ce taux de refus inquiète car elle précipiterait une vague de faillites. De quoi augurer une refonte du PGE ? Certains banquiers estiment que leur participation au sauvetage financier de nombreuses entreprises ne pourra se faire, dans les prochains mois, sans le relèvement de la garantie publique à hauteur de 100 % du nouvel apport d’argent. En attendant, conseille l’un d’entre eux, «mieux vaut ne pas tarder et prendre l’argent tant que les vannes restent ouvertes.» 

Un cadre en évolution permanente

l Depuis sa création, le PGE a fait l’objet de plusieurs aménagements. Parmi eux, un changement est intervenu au sujet de l’entité chargée de demander le prêt. «Si les fonds devaient profiter à plusieurs filiales, les entreprises avaient initialement l’obligation de constituer un dossier pour chaque entité concernée, rappelle Frédéric Léger, associé chez BDO. Le cadre a ensuite évolué et permet désormais d’effectuer une demande au niveau du groupe, en fournissant des données financières consolidées.» De quoi simplifier la tâche de certains emprunteurs. 

l Ensuite, Bpifrance, qui ne pouvait pas octroyer de PGE dans un premier temps, s’est vu doter de cette prérogative, au même titre que les banques commerciales privées. Enfin, le périmètre d’emprunteurs éligibles a été élargi. Dans un arrêté du 7 mai, le gouvernement a autorisé les entreprises sous procédure collective depuis le 1er janvier 2020 et certaines sociétés civiles immobilières, jusque-là exclues du dispositif, à solliciter un financement garanti.

Le rôle central des professionnels du chiffre

Au 7 mai, près de 90 % des bénéficiaires du PGE (89 %, soit 345 130 entreprises) étaient des TPE et près de 5 % des PME (4,87 %, soit 18 842 entreprises), selon les données publiées par Bercy. De quoi conférer aux experts-comptables, qui sont le plus souvent leurs principaux partenaires financiers, une place centrale dans le déploiement du dispositif. Leur rôle a d’abord consisté à informer leurs clients sur les caractéristiques de ce financement à travers l’envoi de newsletters, l’organisation de webinaires et/ou des échanges téléphoniques.

Via ce dernier canal, leur mission a parfois consisté à convaincre les dirigeants d’entreprises en bonne santé financière avant le début de la crise de profiter de ce mécanisme. «Certains de nos clients étaient réticents à l’idée de s’endetter, de peur de ne pas être en mesure de rembourser le prêt si la chute d’activité venait à durer», témoigne Denis Mazurier, associé chez Exco Nexiom. «Il faut dire que le PGE revient à transformer du chiffre d’affaires en dette», ajoute Philippe Arraou, président de BDO France. Le coût attractif du prêt, de l’ordre de 0,25 % la première année pour cette catégorie d’entreprises, a généralement suffi à dissiper ces inquiétudes…

Un important travail de pédagogie a également parfois été nécessaire. «Certaines entreprises n’ont pas compris que le seuil de 25 % de chiffre d’affaires constituait un plafond, et pas forcément le montant qu’elles allaient recevoir en cas d’acceptation de leur dossier, constate Max Peuvrier, expert-comptable et président du comité financement du Conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables. Il était d’autant plus important de leur indiquer en amont que les banques n’hésitent pas à accorder des financements d’un montant inférieur à cette limite.» Enfin, pour simplifier la constitution des dossiers de demande de financement, des cabinets ont mis à la disposition de leurs clients des outils permettant, par exemple, d’établir leurs prévisions et besoins de trésorerie dans un format accepté par les banques.