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Les matières premières s’emballent… jusqu’à quand ?

Option Finance - 14 mai 2021 - Anaïs Trebaul

Matières premières

Alors que le cours de la plupart des matières premières avait chuté au printemps 2020, les prix ont depuis fortement progressé. Le bois, le cuivre ou encore le maïs ont même retrouvé, voire dépassé, leurs plus hauts historiques. Une hausse des tarifs qui inquiète les entreprises, d’autant qu’elle pourrait perdurer pour certaines matières premières dans les mois à venir.

En l’espace d’un an, des variations de cours de -20 % à -50 % à la baisse, suivies de hausses bien plus importantes, allant souvent jusqu’à +100 %, ont été observées sur une majorité de matières premières. Depuis le printemps 2020, ces dernières ont en effet connu des évolutions très contrastées. Par exemple, le cuivre a baissé de 20 % au premier trimestre 2020, puis a vu son cours doubler depuis avril 2020. Le cours du bois de construction a été divisé par deux lors du premier confinement… mais a été multiplié par quatre depuis ! Le maïs a également vu son cours progresser de plus de 100 %.

Une forte augmentation de la demande 

La crise sanitaire et les premiers confinements mondiaux du printemps 2020 sont les premiers responsables de ces tensions. « Certes, fin 2019, la tendance des marchés était à la baisse dans un contexte économique déjà incertain, rappelle Philippe Chalmin, professeur à l’Université Paris-Dauphine et président du Cercle Cyclope, qui publiera le 26 mai prochain sont 35e rapport sur les marchés mondiaux. Mais, en mars 2020, les prix ont subi une chute générale. Les baisses les plus importantes ont concerné l’énergie : en avril, alors que les cuves de pétrole étaient pleines faute de demandes, le prix du baril aux Etats-Unis est même passé pendant quelques heures en territoire négatif, puis en mai, le gaz naturel a atteint un cours historiquement bas. Seuls les marchés agricoles se sont finalement plutôt maintenus, la demande alimentaire ayant perduré malgré la pandémie. »

Cette chute des cours des matières premières n’a toutefois duré que quelques semaines. Le rebond des économies chinoise puis américaine a inversé assez vite la tendance. Dès l’été 2020, l’économie chinoise a repris plus fortement que ce qui avait été anticipé par les marchés. « La demande chinoise a bondi alors que la production ailleurs dans le monde était toujours à l’arrêt, souligne Philippe Chalmin. Cette situation a mécaniquement provoqué une hausse des prix de la quasi-totalité des matières premières. » Aux Etats-Unis, la reprise de l’activité à partir du 3e trimestre a entraîné une hausse des constructions de logement, fortement consommatrice de bois. Cependant, la hausse du prix des matières premières ne résulte pas seulement de la crise, le développement des secteurs en lien avec la transition énergétique (construction d’éoliennes, de véhicules électroniques, etc.) déjà bien enclenché avant la crise, s’est poursuivi. Les matières premières nécessaires à la production de ces équipements, comme le cuivre, mais aussi le nickel, le lithium et le cobalt, sont donc très recherchées.

Des tensions géopolitiques

En parallèle, face à cette hausse générale de la demande, l’offre n’est pas toujours non plus au rendez-vous. Des tensions géopolitiques, entre les Etats-Unis et le Canada par exemple, ou encore entre la Chine et l’Australie, ont limité les exportations de certaines matières premières, comme le bois ou l’acier. Des événements météorologiques au Brésil ont également freiné la production des céréales.

Conséquence de ce déséquilibre entre l’offre et la demande, plusieurs matières premières affichent désormais un cours 40 % à 50 % plus élevé que celui observé en 2019, et leur prix continue bien souvent d’augmenter. Seul le domaine des énergies, comme le pétrole et le gaz naturel, est simplement revenu à un cours légèrement plus élevé.

De nouvelles hausses sur les métaux ?

Dans ce contexte, les spécialistes s’interrogent donc sur la poursuite ou non de cette inflation. Début janvier dernier, Goldman Sachs annonçait le début d’un « supercycle » des matières premières, c’est-à-dire une tendance continue à la hausse pendant plusieurs années comme lors de la période 2006-2014. Si cette prévision a fait grand bruit dans le milieu, les spécialistes interrogés ne croient pas à cette théorie.  « Il y a eu l’été dernier un effet spéculatif à la hausse sur les matières premières qui s’est couplé avec une amélioration des fondamentaux due à la reprise rapide de l’appareil productif chinois : lorsque les prix baissent fortement, un rebond est logiquement attendu par les marchés, donc le cours augmente, commente Yves Jégourel, co-directeur du Cercle Cyclope et professeur à l’Université de Bordeaux. Les prix des matières premières en 2021 devraient rester en moyenne plus élevés qu’en 2020. S’il est vrai qu’ils ont fortement augmenté sur les semaines passées, ils devraient toutefois se stabiliser et je n’anticipe pas de tendance particulièrement haussière à moyen terme, malgré l’idée d’un retour à un super cycle selon certains. » 

Un avis que partage Philippe Chalmin. « Les prix restent soutenus mais l’analyse d’un supercycle n’est pas justifiée, insiste-t-il. A prévisions sanitaire, géopolitique et climatique inchangées, les prix devraient rester élevés mais sans hausse structurelle. Par exemple, sur les produits agricoles, hormis au Brésil qui a enregistré une sécheresse importante, la production 2021-2022 devrait être exceptionnelle et les prix devraient de ce fait baisser par rapport à ceux observés actuellement. Sur le pétrole, les prix se maintiennent car les producteurs ont décidé de réduire la production pour les soutenir, mais sans cela, les cours ne progresseraient pas. Concernant les métaux, en revanche, les tensions devraient encore perdurer du fait de la forte reprise de la consommation, mais on ne devrait pas observer de supercycle à proprement parler. »

En effet, si l’hypothèse d’une hausse structurelle des cours n’est pas retenue par les spécialistes, certains n’excluent pas que le prix de certaines matières premières progresse encore dans les semaines à venir. Le cuivre fait notamment partie des matières les plus suivies actuellement. « Le cuivre est à la croisée de toutes les demandes (immobilières, électroniques et sur la transition énergétique), prévient Jean-Baptiste Berthon, stratégiste senior chez Lyxor. Pour l’instant, on ne constate pas de pénurie physique de cuivre. Mais quand cela arrivera, son cours pourrait encore progresser au-delà de son niveau actuel, qui a déjà dépassé son plus haut historique. »

Dans tous les cas, les experts préfèrent rester prudents sur leurs anticipations, la moindre nouvelle information sur la pandémie pouvant avoir des effets à la hausse ou à la baisse sur les marchés. « Dans le contexte sanitaire actuel, il est très difficile de prévoir l’évolution des cours des matières premières pour les prochains mois, les cours pourraient être volatils », prévient Ardoin de Masin. Des incertitudes que les entreprises devront prendre en compte lors de la définition de leurs contrats de matières premières et de leur stratégie de couverture.

L’or à contre-courant

L’or, valeur refuge en période de crise, a vu son cours progresser de 30 % au printemps 2020, puis baisser de 20 %. « Le prix de l’or a atteint un plus haut historique en août 2020 (au-delà de 2 000 dollars par once alors qu’il a démarré l’année autour de 1 500 dollars/once), relève Ardoin de Masin, , responsable adjoint du trading des matières premières chez BNP Paribas. L’or reste depuis à des niveaux élevés, mais un peu en retrait (autour de 1 800 dollars/once) en raison des perspectives de reprise et de remontée progressive des taux. »

Des cours qui retrouvent des niveaux historiques

Légère reprise pour les énergies

Les énergies, à commencer par le pétrole, demeurent plutôt épargnées par la forte inflation continue observée sur les autres matières premières. « Les transports de personnes, notamment en avion, étant loin de leur niveau d’avant la crise, cela explique que le cours du pétrole n’a pas connu la même vitesse de reprise que les autres matières premières, explique Guillaume Picot, Global Head of Corporate & Investor Commodity Derivatives Sales chez BNP Paribas. En 2020, la consommation de pétrole a diminué de 9 millions de barils par jour par rapport à 2019. Début janvier, le cours du pétrole était encore 20 % plus bas que son niveau de début janvier 2019. Il a dépassé pour la première fois son niveau d’avant crise fin février dernier. Son prix est en partie maintenu par les 24 pays de l’OPEP +, dont l’Iran, les Emirats arabes unis, le Venezuela et la Russie, qui ont mis en place une politique visant à limiter la production de pétrole ainsi que par les anticipations de reprise des économies. » Sur la même période, le cours du gaz naturel avant liquéfaction est tombé aux alentours des 2 dollars le million de British Thermal Units (MBTU) au printemps 2020, pour atteindre désormais 7,15 dollars. Après une baisse l’été dernier, le cours a progressé cet hiver pour revenir à son niveau. « Outre des épisodes de très grand froid aux Etats-Unis et en Asie en janvier dernier, la hausse du cours du gaz naturel s’explique principalement par les politiques de transitions énergétiques mises en place, indique Yves Jégourel, co-directeur du cercle Cyclope et professeur à l’Université de Bordeaux. Même si le recours au gaz naturel est souvent contesté car il s’agit d’une énergie fossile, il est moins polluant que le pétrole et le charbon et l’utilisation du gaz naturel pour le fonctionnement des centrales électriques apparaît comme une réelle alternative. »

La construction aux Etats-Unis fait flamber le bois

Parmi les matières premières agricoles, qui regroupent notamment le coton, le bois et le caoutchouc, c’est le bois de construction qui subit les plus fortes tensions. « Lors de la pandémie, les exploitants forestiers ont baissé la production, anticipant une diminution de la demande, précise Philippe Chalmin. Cependant, avec l’accumulation des plans de relance aux Etats-Unis, où 80 % des maisons sont en bois, la mise en chantier de logements neufs connaît des niveaux qui n’avaient pas été observés depuis 2007, ce qui a pour conséquence une forte hausse de la demande de bois dans le pays. Le cours atteint actuellement 1 600 dollars les 1 000 pieds de planche contre 300 à 500 dollars avant la crise. Cette hausse des prix aux Etats-Unis affecte également les prix européens. En effet, les américains étant en conflit avec les canadiens depuis que Donald Trump a mis en place une taxe à l’importation sur le bois de leurs voisins du Nord, ils se sont tournés vers l’Europe. Notre continent subit donc également une hausse du cours du bois, mais qui reste inférieure à celle observée outre-Atlantique. »

Les cheptels porcins en Chine pèsent sur les céréales

Les produits alimentaires n’échappent pas aux tensions inflationnistes. « Les trois principales matières agricoles, c’est-à-dire le blé, le soja et le maïs ont atteint des cours particulièrement élevés, 60 % plus haut que leur moyenne 2019, remarque Philippe Chalmin. Quelques dérèglements climatiques au Brésil ont affecté la récolte des céréales et des graines oléagineuses. Mais l’augmentation du cours s’explique surtout par la hausse de la demande chinoise qui a plus que doublé pour les céréales. La reprise de la consommation, mais aussi la reconstitution des cheptels porcins après la peste porcine africaine de 2019 qui avait décimé la moitié des exploitations en Chine, expliquent en partie cette variation. » Parmi les autres produits alimentaires, seul le cacao a retrouvé son niveaux d’avant crise sans inflation supérieure.

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Un boisseu de blé = 27 kg

Le plastique augmente plus que le pétrole

Souvent dérivées du pétrole, les matières plastiques n’en ont pas moins vu leur cours fortement progresser ces derniers mois. « Les marchés des plastiques ont connu récemment une forte hausse, avec notamment plusieurs chocs d’offre, remarque Ardoin de Masin, responsable adjoint du trading des matières premières chez BNP Paribas. Des maintenances non planifiées de certaines usines et des conditions climatiques extrêmes, en particulier les records de températures à la baisse en février-mars 2021 dans le golfe du Mexique où beaucoup de raffineries sont localisées, ont réduit jusqu’à 15 à 20 % les capacités de production pour certains plastiques. »

Une pénurie de semi-conducteurs

La pénurie de semi-conducteurs observée actuellement par l’industrie automobile et le secteur électronique n’a semble-t-il pas d’impact sur le cours des matières premières qui les composent. « La pénurie de semi-conducteurs n’est pas liée à une problématique de matière première, indique Jean-Baptiste Berthon, stratégiste senior chez Lyxor. On n’observe pas de problème d’approvisionnement sur le silicium, principal composant de ces semi-conducteurs, que l’on retrouve facilement dans le sable et le quartz. La pénurie s’explique avant tout par une forte hausse de la demande dans l’électronique, le déploiement de la 5G et dans tous les secteurs où la digitalisation s’accélère, à commencer par le secteur de l’auto et les véhicules électriques. »

L’industrie métallurgique en plein essor en Chine

Les activités métallurgiques ont fortement repris en Chine. Le minerai de fer est revenu depuis quelques semaines à son plus haut niveau historique, avec 215 dollars par tonne contre environ 90 dollars en 2019. Là aussi, le cumul de la hausse de la demande chinoise avec une offre réduite a pesé sur le cours. « Le Brésil et l’Australie sont les deux principaux exportateurs de minerai de fer, explique Yves Jégourel. Or il existe actuellement des tensions politiques entre l’Australie et la Chine et les épisodes pluvieux au Brésil ont perturbé la chaîne logistique. Ces événements ont donc poussé son cours à la hausse. » 

En parallèle, l’acier, qui est composé de fer, a également vu son cours grimper. « Le prix de l’acier a fortement progressé, toujours en raison de la demande chinoise, mais également de l’élévation du prix des intrants, minerai de fer et ferrailles, poursuit Yves Jégourel. En parallèle, la perturbation des chaines logistiques internationales a renforcé la hausse des prix régionaux en Amérique du Nord ou en Europe notamment. »

Même l’aluminium, qui suivait pourtant une tendance à la baisse depuis 2018, voit son cours retrouver ses niveaux de 2011. « Alors qu’il évoluait dans un marché morose en 2019 et au début de l’année 2020 en raison d’une abondance de l’offre et de stocks élevés, la tonne d’aluminium s’échangeait à plus de 2 500 dollars la tonne métrique sur le marché londonien contre 2 000 dollars au début de l’année et… moins de 1 500 dollars en avril 2020 lors du premier confinement. Cette hausse s’explique principalement par la demande chinoise : le pays est pour 

la première fois devenu importateur d’aluminium en 2020, alors même que sa production a progressé de 4% et qu’il en est le plus grand exportateur mondial.» Un constat partagé par Jean Baptiste Berthon, stratégiste senior chez Lyxor « La hausse du cours de l’aluminium s’explique par le fait que l’on retrouve cette matière dans de nombreux secteurs (transport, immobilier, agroalimentaire, etc.) », explique-t-il.

Le cuivre, matière première star des énergies renouvelables

La hausse de la demande mondiale sur les sujets en lien avec la transition écologique a provoqué de fortes tensions sur certains métaux, comme ceux nécessaires à la production de batteries électriques par exemple, tels que le nickel et le cuivre. Le cours du cuivre vient d’atteindre son plus haut niveau historique, dépassant les 10 000 dollars par tonne sur le London Metal Exchange contre 6 000-6 500 dollars avant la crise. « Le cuivre est présent dans tous les domaines de l’industrie et notamment dans le secteur environnemental, constate Yves Jégourel. On en retrouve dans les parcs éoliens par exemple, mais aussi dans les moteurs des voitures électriques. La demande de cuivre est donc forte actuellement alors que l’offre minière demeurait contrainte par l’absence de nouveaux projets miniers majeurs. En outre, le nickel a lui aussi la faveur des marchés, car si la majeure partie du nickel dit de “classe 2” sert à produire de l’acier inoxydable, celui dit de “classe 1” utilisé dans la fabrication des batteries des voitures électriques bénéficie de perspectives très favorables. » A.T

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