Lettres professionnelles

Décembre 2015

Panorama des défaillances d’entreprises : volte-face

Cette année, les défaillances d’entreprises continueront de baisser de – 4 % au niveau mondial. Mais cette décrue apparente masque une autre réalité. L’année 2015 marque un nouveau tournant : elle montre une divergence d’évolution des défaillances entre les économies avancées et les pays émergents. Les situations resteront également très disparates : près de 1 pays sur 2 connaîtra un rebond des faillites. Panorama complet pour mieux appréhender et gérer son risque client.

Les défaillances baissent… mais moins vite !

En 2014, les défaillances d’entreprises ont enregistré leur plus forte baisse depuis la crise. Cette amélioration se poursuit en 2015, mais à un rythme moindre, faisant écho à celui de l’économie mondiale, avec une croissance du PIB réel qui n’atteint que + 2,5 %, contre + 2,7 % l’an dernier. Dans ce contexte, l’Indice global des défaillances d’entreprises d’Euler Hermes (qui tient compte du poids des pays dans le PIB mondial) devrait reculer de seulement – 4 % cette année, contre – 14 % en 2014. 25 pays sur les 43 suivis connaissent une diminution du nombre de faillites par rapport à l’an dernier alors que 18 enregistrent une hausse. Au total, le nombre de faillites à l’échelle mondiale est estimé à 300 000.
2015 marque la sixième année consécutive de recul des faillites au niveau mondial. Cependant, cette tendance n’est pas suffisamment dynamique pour compenser l’envolée des défaillances enregistrée entre 2007 et 2009 (+ 50 %). L’Indice global reste ainsi supérieur de 3 % à son niveau d’avant-crise (2003-2007) avec plus de la moitié des pays suivis enregistrant encore des niveaux (très) élevés de faillites. Cette situation contrastée reflète l’état actuel de l’économie mondiale, les mesures de soutien à la croissance restant trop timorées pour permettre une amélioration à grande échelle de la santé financière des entreprises.

Un climat des affaires en 3D : demande, dette et désordre

Trois facteurs (les 3D) pèsent sur le climat des affaires : demande, dette et désordre.
• La demande, d’abord : elle demeure atone et se double de pressions déflationnistes encore fortes, conduisant à une réduction des échanges mondiaux en termes nominaux en 2015. Dans ce contexte, de nombreuses entreprises ne peuvent espérer enregistrer une augmentation suffisante de leur chiffre d’affaires.
•  Un endettement public et privé toujours élevé freine également les dépenses d’investissement, privant les entreprises d’un outil clé d’amélioration de leur compétitivité. Enfin, les chocs monétaires à répétition et les désordres politiques font obstacle au développement de nombreux pays. Par conséquent, les entreprises accumulent de la trésorerie pour faire face à un avenir incertain, au lieu d’investir leurs liquidités dès à présent.
• Tous ces facteurs concourent à une crise de confiance généralisée. Dans ces conditions, les entreprises peinent à retrouver des niveaux de marges adéquats pour créer un cercle économique vertueux qui leur permettrait de renforcer leur solvabilité.

Vers une stabilisation des défaillances en 2016

Les chocs à l’origine de l’augmentation des défaillances au niveau mondial n’ont pas encore été absorbés mais l’amélioration observée sur le front des faillites s’arrêtera d’ici la fin de l’année, 2015 marquant la fin du processus d’ajustement entamé il y a six ans. De fait, une stabilisation des défaillances est à prévoir en 2016, la croissance économique restant – une fois de plus – inférieure à 3 %. Cette inversion de tendance sera également due aux risques financiers, les taux d’intérêt étant appelés à augmenter parallèlement au resserrement monétaire de la Fed (voire d’autres banques centrales). Ce changement majeur de l’environnement des affaires créera un problème de liquidité pour les entreprises, renforçant la vigilance à l’égard de la solvabilité des plus endettées qui menacent l’ensemble de leur chaîne d’approvisionnement. Outre ces sombres perspectives économiques, des ajustements d’ordre mécanique pèseront sur la dynamique des défaillances d’entreprises. Certains pays ayant enregistré cette année des niveaux de faillites historiquement faibles, comme les Etats-Unis ou l’Allemagne, ne seront pas en mesure de tenir ce rythme de baisse encore longtemps et risquent même de connaître une hausse des faillites lorsqu’ils auront atteint leur «taux naturel» de fermetures d’entreprises. Dans d’autres pays (Royaume-Uni par exemple), où la démographie des entreprises est très dynamique, la forte augmentation des créations de sociétés liée au solide rebond économique enregistré ces dernières années contribuera à une hausse du nombre de faillites. En effet, plus les entreprises sont nombreuses, plus la base statistique des faillites est large et la concurrence intense, ce qui compromet la survie des entreprises les plus fragiles (souvent les plus récentes).

Les règles du jeu évoluent…

Cette tendance globale ne doit pas éclipser la grande hétérogénéité des dynamiques de défaillances d’entreprises. Les tendances divergentes entre pays, secteurs d’activité, et tailles d’entreprises, ainsi que les évolutions réglementaires sont autant d’éléments à prendre en compte dans l’identification et l’analyse des principales poches de risques pour les entreprises.
En outre, l’évolution divergente des défaillances entre économies avancées et pays émergents est la principale caractéristique de la dynamique actuelle et persistera en 2016. Elle constitue un changement de tendance majeur à l’échelle mondiale. Alors que la diminution globale des faillites avait été tirée, ces dernières années, par l’Amérique du Nord et la région Asie-Pacifique, l’Europe occidentale restant à la traîne, le mouvement est en train de s’inverser. Les Etats-Unis continuent certes d’enregistrer une forte baisse des faillites (– 10 % en 2015), mais se voient désormais rattrapés par l’Europe de l’Ouest, où le rythme de diminution des défaillances accélère enfin (– 10 %). A l’inverse, la région Asie-Pacifique enregistre sa première hausse des faillites depuis 2008 et cette augmentation de + 11 % n’est inférieure que de 2 points au taux record de + 13 % affiché en 2007. Cette tendance se poursuivra en 2016 : en Europe occidentale, les défaillances d’entreprises continueront de décroître (– 5 %) tandis qu’en Asie-Pacifique, elles bondiront de + 10 %. Cette inversion de tendance sur la carte mondiale des faillites reflète la divergence actuelle des perspectives économiques : les marchés émergents ralentissent (Chine), voire entrent en récession (Brésil, Russie), tandis que les économies avancées reprennent plus ou moins doucement de l’élan. Elle traduit en outre l’augmentation des pressions financières sur les entreprises des pays émergents. Les délais clients (DSO) y ont en effet fortement augmenté ces dernières années, alors qu’ils sont restés stables en Europe et aux Etats-Unis. Cette divergence s’accroît encore cette année, les DSO des économies avancées diminuant d’un jour, tandis que ceux des marchés émergents s’allongent, notamment en Chine et au Brésil (+ 4 jours).

Quadruple peine pour les marchés émergents

Quatre principaux problèmes assombrissent les perspectives des pays émergents :
• le ralentissement de la croissance chinoise ;
• la baisse continue des prix des matières premières ;
• la forte dépréciation des monnaies locales ;
• l’imminence d’une hausse des taux d’intérêt de la Fed.
Les deux premiers facteurs pèsent sur les chiffres d’affaires des entreprises, tandis que le troisième entraîne une hausse des coûts. Le relèvement des taux d’intérêt pourrait quant à lui limiter l’accès au financement. Le ralentissement économique en Chine pénalise non seulement ses voisins asiatiques, mais aussi d’autres Etats dont les exportations sont tributaires de la demande chinoise. Tout comme les pays exportateurs de matières premières en Asie-Pacifique et en Amérique du Sud, les entreprises dépendantes de la chaîne d’approvisionnement chinoise seront frappées de plein fouet. Par ailleurs, la baisse des prix des matières premières affecte les recettes des entreprises exerçant leurs activités dans l’agroalimentaire, l’énergie et le secteur minier. Les difficultés pourraient donc s’étendre à l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, touchant leurs fournisseurs et clients dans d’autres secteurs d’activité. Les pays latino-américains semblent particulièrement vulnérables. La débâcle actuelle que connaissent les devises locales est due aux sorties de capitaux que subissent les marchés émergents, ainsi qu’à la baisse des prix du pétrole dont pâtissent les exportateurs nets d’or noir. La dépréciation de – 50 % du réal brésilien et de – 56 % du rouble en Russie (par rapport à leur dernier sommet) fait grimper les prix des importations et accélère donc la baisse des marges d’exploitation des entreprises.
Dernier point mais non des moindres, la hausse des taux d’intérêt aura un impact significatif sur les entreprises des pays faisant déjà face à un durcissement des conditions de crédit et lourdement endettés en monnaies étrangères. Les banques brésiliennes, par exemple, exigent désormais des entreprises non financières un taux d’intérêt de 18 % sur les prêts consentis.
Dans l’ensemble, les entreprises des pays émergents sont prises entre le marteau et l’enclume : les coûts augmentent et la demande fléchit. Dans certains cas viennent s’y ajouter des tensions politiques et sociales, qui sapent un peu plus encore la confiance des entreprises.

Les BRIC se fissurent

A l’instar de la Chine, le Brésil et la Russie sont à la peine dans l’environnement actuel et subissent une forte hausse des faillites (+ 25 % et + 30 % respectivement sur 2015). En 2016, les défaillances d’entreprises devraient continuer d’augmenter, à un rythme de + 18 % au Brésil et + 4 % en Russie. Ces chiffres sont en cohérence avec l’évolution du PIB, lequel devrait se contracter cette année de – 2,4 % au Brésil et de – 4 % en Russie. Dans ces deux pays, les quatre freins mentionnés ci-dessus s’accompagnent de difficultés économiques internes et de troubles politiques. Le ralentissement de la demande intérieure, tant au plan de la consommation des ménages que des investissements, pèse sur les chiffres d’affaires. En outre, le soutien de l’Etat, qui devait compenser ce manque à gagner au travers de politiques de substitution aux importations, s’est révélé insuffisant pour relancer l’économie. Dans ce contexte, presque aucun secteur n’échappe à l’effet ciseaux (hausse des coûts, baisse des résultats). La quasi-totalité des secteurs se retrouve désormais en proie à des risques élevés affectant leurs bénéfices et leur solvabilité. La contagion régionale liée à la chute de ces deux géants est cependant inégale. En Amérique du Sud, les problèmes du Brésil couplés à la baisse des prix des matières premières pénalisent les entreprises dans l’ensemble de la région ; nous anticipons donc une hausse de + 11 % des faillites au Chili et en Colombie en 2016, les obstacles à court terme éclipsant les avantages structurels de ces pays. En Europe centrale et orientale, les difficultés de la Russie semblent en revanche avoir un impact limité. L’indice régional des défaillances décroît légèrement cette année (– 1 %) – en partie grâce à un ajustement statistique en Roumanie – et ne progressera que de + 4 % en 2016. Les pays baltes seront les plus affectés, tandis que la Pologne, la République tchèque, la Hongrie et la Roumanie continueront d’enregistrer des baisses de – 3 à – 5 % du nombre de faillites.

Economies avancées : des perspectives plus favorables

De l’autre côté de l’échiquier mondial des défaillances d’entreprises, les Etats-Unis poursuivent leur tendance à la baisse. En 2015, les faillites y ont presque atteint un plancher historique, à 24 300, soit un repli de 22 % par rapport à la moyenne 2003-2007. En 2016, cette amélioration devrait continuer, bien qu’à un rythme moins soutenu (– 2 %), les faillites passant sous la barre des 24 000.
Cette embellie est en lien avec la bonne tenue de l’économie, la croissance du PIB réel étant attendue à + 2,5 % cette année et + 2,9 % en 2016 grâce, essentiellement, au dynamisme de la consommation intérieure. En outre, la baisse régulière des défaillances d’entreprises a été confortée cette année par la reprise du secteur de la construction, à la faveur du redressement du marché immobilier. Le faible niveau des faillites est également lié aux délais clients qui, à 49 jours seulement, allègent les contraintes financières des entreprises. Si elle s’est longtemps limitée aux Etats-Unis, la reprise de la demande domestique s’étend à présent à la quasi-totalité des économies avancées, y compris en Europe. Ce réveil de la demande, ainsi que les conditions de financement favorables qu’assure la BCE au moyen de son programme d’assouplissement quantitatif, sont les deux facteurs à l’origine de l’amélioration actuelle de la santé financière des entreprises de la région.

Indice global des défaillances

Evaluer le risque de faillite et ses conséquences réelles : décryptage de Maxime Lemerle, responsable des études sectorielles et des défaillances pour Euler Hermes

«Pour analyser et comprendre les défaillances d’entreprises, l’étude des volumes ne suffit pas à dresser un tableau précis des risques pour les créanciers. Il est nécessaire de prendre en considération le degré de facilité (ou de difficulté) à recouvrer des dettes – en termes de temps et de coût – ainsi que les cadres juridiques propres à chaque pays en matière de faillites. L’augmentation actuelle des faillites dans les pays émergents paraît bien plus problématique que dans les économies avancées. D’après l’Indice de complexité de recouvrement d’Euler Hermes et celui de l’environnement des affaires de la Banque mondiale, la plupart des pays émergents sont à la traîne. Par exemple, le Brésil enregistre une performance particulièrement médiocre en termes de délai de recouvrement de créances. En moyenne, quatre ans s’écoulent entre la date à laquelle une entreprise fait faillite et le moment où le créancier est remboursé. De même, le cadre législatif encadrant les entreprises en proie à des problèmes de solvabilité est le principal obstacle à surmonter en Russie, où les procédures ne sont quasiment jamais mises en œuvre. Dans ces pays, les défaillances d’entreprises semblent alors bien plus susceptibles de déboucher sur une liquidation et de produire des réactions en chaîne.»

En bref - Les défaillances en 2016

  • 1 pays sur 2 enregistrera une hausse des défaillances
  • + 4 % de défaillances dans les pays émergents
  • – 1 % de défaillances dans les économies avancées

3 questions à : Ludovic Subran, chef économiste d’Euler Hermes

Les pays émergents traversent une période de forte instabilité. Pour quelles raisons ?
Ludovic Subran, chef économiste d’Euler Hermes : L’année 2015 restera dans les mémoires comme celle d’un tournant, le monde réalisant tout à coup que les «marchés émergents» ne doivent pas leur nom au hasard. Après cinq ans de passion pour ces pays à forte croissance, il est temps de regarder la réalité en face. D’importants déficits courants, un secteur privé fragile et des programmes de réformes hautement politisés sont souvent annonciateurs d’un véritable raz-de-marée : sorties de capitaux, volatilité (et fébrilité) et risques de crédit. La Chine, la Russie, le Brésil, l’Afrique du Sud, la Turquie et le Nigeria – entre autres – ont tous pâti de la baisse des prix des matières premières, de l’imminence d’une hausse des taux d’intérêt américains (pesant sur leurs devises et leur financement) et du ralentissement général de la croissance. Depuis maintenant cinq ans, le PIB mondial affiche en effet un taux de croissance inférieur à + 3 %. Dette élevée (des entreprises), désinflation et désordres divers constituent les trois principaux défis à relever. Dans le même temps, le comportement de paiement des entreprises a été affecté par la sélectivité des mesures de soutien public, par l’assèchement du crédit et par une productivité en berne. Les BRIC sont au pied du mur et les deux prochaines années devront être consacrées au renforcement des fondations et au colmatage des brèches.


Le ralentissement de la croissance chinoise génère notamment beaucoup d’inquiétudes…
Ludovic Subran : 2015 marque la première hausse des faillites en Asie-Pacifique depuis 2008 (+ 11 %). Cette augmentation est principalement tirée par la Chine (+ 25 % en 2015 et + 20 % en 2016), où le processus de rééquilibrage s’avère difficile. L’activité ralentissant, la croissance du PIB devrait décélérer à + 6,8 % en 2015 et + 6,5 % en 2016. Les entreprises continuent de subir de fortes pressions sur les prix : en septembre, les prix à la production étaient en baisse depuis 43 mois (– 5,9 % en glissement annuel). Les fondamentaux des entreprises chinoises demeurent fragiles : la dette est élevée (à 161 % du PIB au T1 2015) et les résultats des grandes entreprises industrielles restent orientés à la baisse (– 1,9 % en glissement annuel sur la période janvier-août). Les secteurs de la construction, des métaux, relatifs à la production de biens bas-de-gamme et les industries exportatrices sont les secteurs susceptibles d’être les plus pénalisés. Un net allongement des délais clients se profile en Chine cette année (+ 4 jours), au risque d’aggraver les difficultés financières des entreprises et d’avoir des répercussions importantes sur les chaînes d’approvisionnement.


Entre risques d’impayé et risques politiques, les émergents représentent-ils toujours un potentiel de développement pour les exportateurs français ?
Ludovic Subran : Des opportunités non négligeables s’offrent encore aux exportateurs et investisseurs ; les turbulences finiront par s’apaiser et le potentiel à long terme de ces marchés réapparaîtra. Néanmoins, les maçons paraissent moins prompts à combler les fissures et l’édifice se fragilise. Au protectionnisme en matière d’échanges commerciaux et de flux de capitaux s’ajoute un repli sur soi traduisant l’absence d’intérêt pour les relais de croissance extérieurs. Ce type d’attitude nuit au secteur privé : les règles changent en permanence et découragent l’investissement. Les liquidités (le ciment) restent abondantes et l’argent – lorsqu’il n’est pas thésaurisé – circule rapidement d’un pays à l’autre, en quête de rendements crédibles et stables. Mais tout faux pas est lourdement sanctionné. Eriger des murs permet certes d’éviter d’importer le désordre venu d’ailleurs et certains pays émergents ont renforcé leur position : c’est notamment le cas du Mexique, de la Colombie, du Chili, de l’Indonésie, du Vietnam, de l’Ethiopie ou du Maroc. Le fait de soigner la crédibilité et de cultiver l’ambition mondiale à l’aide de politiques publiques efficaces permettra aux pays émergents d’entrer au tableau d’honneur plutôt que de voir leur nom inscrit au mur de la honte. Les 18 prochains mois s’annoncent mouvementés et parsemés d’embûches.

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