Lettres professionnelles

Avril 2018

Le recouvrement en Afrique, quelles particularités ?

3 avril 2018 - Karel Nemec, juriste contentieux international

Le recouvrement en Afrique, et en particulier les procédures judiciaires, c’est compliqué… mais pas impossible, pour peu que l’on ait soigneusement assuré ses arrières ! Quelles sont les chances de récupérer une créance impayée en Afrique ? Quelles sont les particularités du continent en la matière ? Focus avec Karel Nemec, juriste contentieux international chez Euler Hermes et spécialiste du recouvrement en Afrique francophone.

Par Karel Nemec, juriste contentieux international

E n Afrique, il y a des entreprises qui ont pignon sur rue, et beaucoup d’autres nettement moins visibles. Ce n’est pas pour autant qu’il n’y a pas d’affaires à faire avec ces dernières. Toutefois, avant d’initier une relation commerciale, il faut rencontrer le débiteur… et savoir faire preuve de patience !

Karel Nemec illustre : «Un cas courant est celui de l’importateur qui passe une commande significative, paie l’acompte rubis sur l’ongle, récupère la marchandise et disparaît. Mais la plupart du temps, les entreprises en retard dans leurs règlements appartiennent à des gens qui essaient de travailler, et qui rencontrent des problèmes car leurs propres clients ne les paient pas.»

Autre problème récurrent : celui du refus de la marchandise à la livraison, ce qui implique son retour en France. Généralement, personne ne veut payer les frais. «Comme partout ailleurs, il y a les entreprises sérieuses qui rencontrent des difficultés, et les entreprises moins sérieuses. Dans ce second cas, la bonne volonté de l’exportateur se heurtera vite à des propositions inacceptables, par exemple un paiement échelonné à raison de 1 000 euros par mois pendant trois ans», se souvient le juriste.

Il y a beaucoup de paramètres à analyser avant de faire affaire avec un client africain, et plus généralement dans le grand export. «Il faut croiser la vision microéconomique et la vision macroéconomique», abonde Karel Nemec. Autrement dit, considérer les chiffres clés et les fondamentaux de l’entreprise cliente, mais aussi les risques propres à chaque pays. Aléas politiques, économiques, sociaux, sans oublier le fait du prince toujours possible, constituent autant de dimensions à prendre en compte. Ce sont ces analyses qui permettent à un grand assureur-crédit de couvrir le risque correspondant.

Tout est question de prévention et de négociation

«C’est justement parce que le recouvrement en Afrique est complexe que je préconise un travail en amont des plus pointilleux», continue l’expert. Parmi ses recommandations clés :

  • Vérifier les coordonnées du client : adresse et téléphone pour commencer. En Afrique, on dispose rarement des moyens judiciaires pour retrouver un dirigeant disparu ou un mauvais payeur… Il faut s’assurer autant que possible de l’existence réelle d’une activité à l’adresse indiquée.
  • Bien vérifier la commande écrite et sa conformité avec le souhait du client ; sa commande doit être signée de sa main.
  • Toujours rester en contact.

En Afrique comme ailleurs, les questions clés propres au recouvrement gardent tout leur sens. Le client a-t-il la capacité d’honorer sa créance ? Jusque quand peut-on attendre ? Quelles garanties peut-on obtenir sur la base d’un accord amiable ?

«La dimension amiable est encore plus forte en Afrique qu’ailleurs. Mais elle est aussi une question de rapport entre les coûts de procédure et le montant de la créance», explique Karel Nemec. Car les procédures judiciaires s’y avèrent particulièrement difficiles à gérer, même en présence d’un réseau de spécialistes sur place. Et elles varient d’un pays à l’autre dans de grandes proportions, notamment au niveau du formalisme. Elles font donc appel à des savoir-faire bien spécifiques, et exigent un réseau de connaissances bien identifié.

Quelques exemples ? Pour recouvrer en Tunisie, il faut donner un pouvoir à un avocat, qui devra venir au consulat à Paris pour l’estampiller. Au Maroc, il faut fournir par courrier au tribunal tous les originaux des factures, bons de commande, bons de livraison, etc., ou le juge n’acceptera pas la demande. Au Gabon, non seulement le gouvernement et l’administration changent, mais aussi les dirigeants des grandes entreprises locales – comment savoir qui est en capacité de décider ? En Mauritanie, au Togo, c’est très compliqué également ; le Sénégal et Côte d’Ivoire, de leur côté, ne sont pas forcément plus faciles à traiter… Et dans certains pays, les procédures ne fonctionnent tout simplement pas.

L’art de la négociation revêt ici une importance particulière. Il faut être ferme, mais rester ouvert à la discussion. La meilleure solution sera presque toujours amiable, et elle sera le fruit de la recherche d’un compromis.

«Le chargé de recouvrement agit d’abord comme un conseil auprès du créancier, mais aussi comme la roue de secours du débiteur. Nous sommes des facilitateurs, nous accompagnons les deux parties dans la difficulté. Nous savons quand basculer en mode judiciaire, et disposons d’un réseau d’excellents professionnels locaux», conclut Karel Nemec.

Les dernières Lettres du Risque Clients

Toutes les Lettres du Risque Clients