Comment soutenir le pouvoir d'achat des ménages ?
Les Français ont, en tête de leurs préoccupations, la faiblesse du pouvoir d'achat. Dans un sondage IPSOS de juin 2026, la première préoccupation des ménages français est l'inflation (donc le pouvoir d'achat) ; un mois avant, en mai, les Français déclaraient dans un sondage Elabe avoir besoin de 506 euros de revenu supplémentaire par mois pour vivre convenablement.
Le pouvoir d'achat des ménages a reculé de 0,4 % en 2025 et n'a progressé que de 0,2 % sur un an au deuxième trimestre 2026 (ce dernier chiffre concerne les revenus salariaux). L'inflation et le pouvoir d'achat sont donc la préoccupation dominante des français aujourd'hui et, dans la perspective de l'élection présidentielle, les candidats devront afficher leurs programmes de soutien du pouvoir d'achat. Quelles politiques peuvent-elles être mises en oeuvre en ce sens ?
«On peut, soit renforcer les politiques redistributives, soit augmenter la productivité, mais la première option est à somme nulle, tandis que la seconde nécessite notamment d'améliorer le système éducatif et d'obtenir des entreprises qu'elles accroissent leurs dépenses de R&D.»
La première consiste à renforcer les politiques redistributives, de transfert de revenu des ménages au revenu ou au patrimoine le plus élevé vers les ménages au revenu ou au patrimoine le plus bas. Il peut s'agir d'une taxation accrue des hauts revenus (par exemple le passage à une CSG progressive), d'une taxation accrue des hauts patrimoines (par exemple la taxe Zucman), d'une substitution de la TVA aux cotisations sociales des salariés (qui allège le poids des impôts des salariés et accroît celui des retraités, des titulaires de revenu du capital). Le problème est que le taux d'épargne est croissant avec le revenu. Le taux d'épargne net est de -29 % (la consommation est plus élevée que le revenu) pour les ménages du premier quintile de revenu, de 0 % pour les ménages au second quintile, de 6 % pour ceux au troisième quintile, de 10 % pour ceux du quatrième quintile et de 27 % pour ceux du cinquième quintile (source INSEE). Une redistribution accrue du revenu réduirait donc l'épargne globale disponible, ce qui poserait un problème de financement soit de l'Etat, soit des entreprises. On se heurte toujours en réalité à la même difficulté : la France a besoin d'épargner davantage (pour investir dans la transition énergétique, dans le numérique, pour financer un supplément de dépenses militaires et de dépenses d'éducation) et les politiques redistributives réduisent le taux d'épargne global des ménages. Le même problème se pose quand on envisage des politiques de redistribution du revenu des retraités vers les jeunes, puisque le taux d'épargne des retraités est élevé.
Toutes ces politiques redistributives sont des politiques à somme nulle : le revenu global des ménages est inchangé, mais ces politiques soutiennent le revenu des plus pauvres avec un prélèvement accru sur les plus riches.
On peut envisager un second groupe de politiques de soutien du pouvoir d'achat, qui partirait de l'obtention d'un supplément de productivité avec utilisation de ces gains de productivité pour soutenir les plus bas revenus. Entre 2019 et 2025, la productivité du travail a baissé de 1,1 % en France, après une baisse de 3,5 % entre 2019 et 2023. Bien entendu, le recul de la productivité du travail depuis 2019 ne permet pas une progression du salaire réel. Malgré la baisse du taux de marge des entreprises (correspondant au ratio de l'excédent brut d'exploitation sur la valeur ajoutée, soit 33,3 % en 2019, 32,2 % en 2025) , le pouvoir d'achat des salaires a peu augmenté depuis 2019, ce qui est cohérent avec ce recul de la productivité du travail. Comment redresser la productivité ? On peut avoir plusieurs pistes. D'abord, améliorer les compétences de la population active, qui sont inférieures en France à la moyenne des pays de l'OCDE et très inférieures à leur niveau dans les pays d'Europe du Nord ou en Asie (ce que montre l'enquête PIAAC de l'OCDE). Cette faiblesse des compétences résulte de la mauvaise qualité du système éducatif en France et du mauvais ciblage de la formation professionnelle qui concerne peu les salariés peu qualifiés, les salariés âgés ou les chômeurs. A la différence des pays nordiques (en particulier du Danemark), les dépenses du marché du travail sont essentiellement en France des dépenses d'indemnisation et non des dépenses de requalification.
La faiblesse des gains de productivité résulte ensuite en France de l'insuffisance des dépenses de Recherche-Développement des entreprises. Ces dépenses représentent en France 1,5 % du PIB contre 2,4 % du PIB en Allemagne et 2,7 % du PIB aux Etats-Unis. Le problème en France n'est pas l'effort de Recherche-Développement public mais l'insuffisance du passage à la fabrication, à l'industrialisation, des idées qui viennent de la recherche publique.
Enfin, la diffusion lente des nouvelles technologies (Internet dans le passé, l'Intelligence artificielle aujourd'hui) ne permet pas à la France de doper sa productivité. En 2025, 18 % des entreprises françaises déclaraient utiliser au moins une technologie d'Intelligence artificielle selon l' INSEE. Ces entreprises représentent 59 % de l'emploi, alors qu'aux Etats-Unis les entreprises utilisant l'IA emploient 78 % des salariés.
Que va-t-il se passer dans le futur ? Redresser les gains de productivité est difficile parce que cela nécessite d'améliorer le système éducatif, la formation professionnelle et d'obtenir des entreprises qu'elles accroissent leurs dépenses de R&D, qu'elles adoptent plus rapidement et plus massivement les nouvelles technologies.
Il est donc probable que les gouvernements, dans le futur, utiliseront le renforcement des politiques redistributives pour améliorer le pouvoir d'achat des ménages pauvres ou modestes. Quelle que soit l'orientation politique des futurs gouvernements, on peut attendre une hausse de la pression fiscale sur les hauts revenus et sur les hauts patrimoines, une protection des dépenses sociales bénéficiant aux ménages ayant un revenu bas ou intermédiaire. Le risque, si des politiques structurelles conduisant à un redressement de la productivité ne sont pas menées, est double : le découragement des entrepreneurs et des innovateurs ; le déficit d'épargne puisque, on l'a vu plus haut, le renforcement des politiques redistributives conduit à une baisse du taux d'épargne. Ces deux évolutions risquent de perpétuer la faiblesse de la croissance, dans la mesure où elles vont conduire à un sous-investissement. Il serait bien préférable de mettre en place des politiques visant au redressement des gains de productivité.
Patrick Artus est Chef économiste de Natixis depuis mai 2013. Polytechnicien, diplômé de l’Ensae, et de l’IEP Paris, Patrick Artus intègre l’Insee en 1975, où il participe notamment à des travaux de prévision et de modélisation, avant de rejoindre, cinq ans plus tard, le département d’économie de l’OCDE. En 1982, il devient directeur des études à l’Ensae puis il est nommé, trois ans plus tard, conseiller scientifique au sein de la direction générale des études de la Banque de France. En 1988, il intègre la Caisse des dépôts et consignations, où il exerce successivement en tant que chef du service des études économiques et financières puis responsable de la gestion actif-passif. En 1993, il est nommé directeur des études économiques, responsable de la recherche de marché chez CDC-Ixis. Devenu en 1998 directeur de la recherche et des études de Natixis, il est promu chef économiste en mai 2013. Depuis septembre 2024, il est conseiller économique d'Ossiam. Il est également membre du Cercle des Economistes.
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