Politique monétaire : la problématique de la Réserve fédérale est très différente de celle de la BCE

Publié le 2 juillet 2026 à 16h47

Patrick Artus  Temps de lecture 6 minutes

Les Etats-Unis sont caractérisés aujourd’hui, d’une part, par une forte progression de l’investissement – au 1 trimestre 2026, + 7 % en rythme annualisé pour le total de l’investissement, + 17,2 % en rythme annualisé pour l’investissement en équipements et + 11,6 % pour l’investissement en propriété intellectuelle (brevets, R & D), qui ne se traduit pas par une forte croissance du PIB puisque beaucoup des biens investis (semi-conducteurs, mémoires, disques durs) sont importés ; d’autre part, par un ralentissement de la consommation des ménages, qui est pénalisée par un niveau d’inflation (4,2 % sur un an au mois de mai 2026) supérieur à la croissance des salaires (3,4 % sur un an) ; enfin par des créations importantes d’emplois dans les secteurs qui sont peu touchés par le développement de l’Intelligence artificielle (éducation, santé, loisirs, restaurants…) – l’économie américaine crée en moyenne 185 000 emplois par mois depuis 3 mois, ce qui maintient le taux de chômage à un niveau faible (4,3 % en mai 2026). Pour résumer, on voit aux Etats-Unis une dynamique inflationniste avec un marché du travail tendu et une progression assez autonome (peu liée à la conjoncture ou au niveau des taux d’intérêt) de l’investissement, associée à la mise en place de l’Intelligence artificielle.

«Malgré une inflation à 4,2 % sur un an en mai, la Fed pourrait privilégier une stabilité de ses taux d’intérêt, tandis que la BCE les monte au risque de déprimer l’économie.»

La politique monétaire de la Réserve fédérale peut aujourd’hui être considérée comme expansionniste. Le taux d’intérêt des FedFunds (3,5 %) est légèrement inférieur à l’inflation et très légèrement supérieur à l’inflation sous-jacente (le core PCE deflator augmente de 3,3 % sur un an) ; le taux d’intérêt à long terme est nettement inférieur à la croissance en valeur (nominale), puisque le taux d’intérêt à 10 ans est de 4,5 % environ et que la croissance nominale au 1er trimestre 2026 est de 6 %.

La réaction normale de la Réserve fédérale devrait être de monter ses taux d’intérêt en raison de l’excès d’inflation et du fait que les investissements liés à l’IA réagissent peu au niveau des taux d’intérêt, puisqu’ils sont stimulés par la perspective de profitabilité très élevée apportée par le développement de l’IA. Mais cette hausse irait à l’encontre des déclarations passées du nouveau Président de la Réserve fédérale, Kevin Warsh, qui défend la thèse suivante : l’Intelligence artificielle va faire reculer l’inflation, ce qui permettra de baisser fortement les taux d’intérêt, évolution qui plairait bien sûr à Donald Trump. On peut donc plutôt anticiper une stabilité des taux d’intérêt de la Réserve fédérale (les intervenants des marchés attendent 2 hausses de 25 points de base dans l’année qui vient) en raison de ce conflit entre le besoin de réduire l’inflation et la volonté politique de baisser les taux d’intérêt. Un Président de la Réserve fédérale indépendant cependant monterait les taux d’intérêt aujourd’hui, mais ce n’est pas probablement le cas de Kevin Warsh, qui a introduit déjà une nouvelle mesure de l’inflation (en enlevant les biens et services dont le prix augmente le plus rapidement) et qui défend la thèse que c’est l’expansion de la taille du bilan de la Réserve fédérale (le Quantitative Easing) qui a été inflationniste.

La problématique à laquelle la BCE est confrontée est très différente. La croissance de la zone euro est très faible. Si l'on corrige de la volatilité très forte de la croissance de l’Irlande (qui résulte de la domiciliation en Irlande de multinationales pour des raisons fiscales), la zone euro croît de 0,2 % par trimestre depuis le début de 2025, c’est-à-dire à un rythme annuel de 0,8 %. Toutes les composantes de la demande sont faibles, la consommation des ménages, l’investissement des entreprises, le commerce extérieur et les perspectives de croissance future sont très affaiblies avec l’effet additionnel de la guerre au Moyen-Orient. On pourrait attendre que la faiblesse de la croissance conduise à une augmentation du chômage et en conséquence à un freinage de l’inflation, mais il n’en est rien. Les gains de productivité de la zone euro sont nuls depuis le début de 2025 (l’emploi progresse aussi vite que le PIB) ; l’absence de gain de productivité conduit à ce que les coûts des entreprises progressent comme les salaires, c’est-à-dire au début de 2026 de 3 % par an. Il n’est pas alors surprenant que l’inflation reste relativement forte : en mai 2026, 3,2 % sur un an pour l’inflation totale, 2,4 % pour l’inflation hors énergie, 3,5 % pour les prix à la consommation de services, et que cette inflation continue à augmenter très lentement. La zone euro est donc dans une situation de stagflation, avec la complication que, si la croissance est faible et l’inflation supérieure à l’objectif de la BCE, le taux de chômage reste bas puisqu’il est stable à 6,3 %. On sait que la stagflation est une situation très compliquée pour une Banque centrale, puisque les objectifs de stabilité des prix et de soutien de l’activité sont en conflit. La faiblesse du taux d’investissement, hors logement, dans la zone euro (11 % du PIB contre 14 % aux Etats-Unis) plaide de plus en défaveur d’un durcissement important de la politique monétaire, puisque la hausse des taux d’intérêt décourage l’investissement et aggrave le degré de sous-investissement, ce qui est à terme inflationniste. Les marchés financiers anticipaient, avant la réunion de la BCE du 11 juin, deux hausses de 25 points de base des taux directeurs de la BCE d’ici la fin de 2026, quatre hausses de 25 points de base d’ici la fin de 2027. La BCE a décidé le 11 juin de monter ses taux d’intérêt de 25 points de base en raison de sa forte aversion pour l’inflation, mais cette hausse des taux d’intérêt aura des effets beaucoup plus négatifs sur la zone euro qu’une hausse similaire des taux aux Etats-Unis. En effet, l’investissement n’est pas, dans la zone euro, dopé par l’IA ; les gains de productivité sont nuls, les anticipations de croissance sont négatives, surtout dans les services. Le risque est donc de déprimer encore plus l’économie, mais la BCE ne veut surtout pas courir le risque de compromettre sa crédibilité (l’inflation anticipée à long terme, si on la mesure par le swap d’inflation à 10 ans, est aujourd’hui de 2,30 %, c’est-à-dire supérieure à 2 % (alors qu’elle était légèrement inférieure à 2 % depuis la mi-2024).

Au total, la Réserve fédérale et la BCE vont toutes les deux prendre un risque ; la Réserve fédérale en ne montant pas ses taux d’intérêt, avec le risque de laisser prospérer l’inflation ; la BCE en montant ses taux d’intérêt, avec le risque de déprimer l’économie et particulièrement l’investissement.

Patrick Artus Membre du Cercle des Economistes

Patrick Artus est Chef économiste de Natixis depuis mai 2013. Polytechnicien, diplômé de l’Ensae, et de l’IEP Paris, Patrick Artus intègre l’Insee en 1975, où il participe notamment à des travaux de prévision et de modélisation, avant de rejoindre, cinq ans plus tard, le département d’économie de l’OCDE. En 1982, il devient directeur des études à l’Ensae puis il est nommé, trois ans plus tard, conseiller scientifique au sein de la direction générale des études de la Banque de France. En 1988, il intègre la Caisse des dépôts et consignations, où il exerce successivement en tant que chef du service des études économiques et financières puis responsable de la gestion actif-passif. En 1993, il est nommé directeur des études économiques, responsable de la recherche de marché chez CDC-Ixis. Devenu en 1998 directeur de la recherche et des études de Natixis, il est promu chef économiste en mai 2013. Depuis septembre 2024, il est conseiller économique d'Ossiam. Il est également membre du Cercle des Economistes.

Du même auteur

Voir plus

Chargement…