L’intelligence artificielle commence à avoir en France les mêmes effets qu’aux Etats-Unis

Publié le 21 mai 2026 à 12h04

Patrick Artus    Temps de lecture 5 minutes

Les chiffres de l’emploi aux Etats-Unis révèlent les effets de la diffusion de l’intelligence artificielle dans l’économie et sur le marché du travail. L’emploi y recule dans tous les secteurs où l’intelligence artificielle est utilisée intensivement : l’industrie manufacturière, le commerce de gros et de détail, le transport et le stockage, les services d’information, les services professionnels. Au contraire, l’emploi continue de progresser dans les secteurs où les contacts personnels sont importants : santé, services sociaux, éducation.

Il faut en réalité distinguer entre les secteurs d’activité où l’intelligence artificielle et l’emploi sont substituables (industrie, commerce, transport, information, services professionnels), les secteurs où ils sont complémentaires (l’utilisation de l’IA enrichit le contenu du travail dans ces secteurs), et les secteurs où l’IA a peu d’effets sur l’emploi et la technologie de production (santé, éducation). Le fait que l’emploi total stagne aux Etats-Unis depuis le début de 2025 montre que le poids des secteurs où l’IA et l’emploi sont substituables est dominant. Cela explique aussi que la productivité du travail accélère aux Etats-Unis et, que si on corrige des effets du « shutdown » (la fermeture des Administrations faute de relèvement du plafond autorisé de la dette publique), les gains de productivité ont atteint, en rythme annuel depuis le 2e trimestre 2025, le niveau très élevé de 3,3 %.

«Le choc lié à l’introduction de l’IA est supporté surtout par les jeunes qui tentent de rentrer sur le marché du travail.»

La diffusion de l’intelligence artificielle dans les entreprises est plus lente en France qu’aux Etats-Unis. 10 % seulement des entreprises utilisaient l’IA en 2024, mais ce chiffre monte à 33 % pour les entreprises de plus de 250 salariés. D’un point de vue sectoriel, l’utilisation de l’IA n’est très importante en France que dans peu de secteurs ; 42 % des entreprises dans l’information et la communication et 17 % des entreprises dans les activités scientifiques et techniques utilisaient l’IA en 2024. Les nouvelles technologies sont ainsi mises en place lentement, particulièrement dans les PME, comme cela avait déjà été le cas avec Internet à partir de la fin des années 1990.

Il est intéressant de regarder si l’effet sur l’emploi de l’IA que l’on voit clairement aux Etats-Unis s’observe aussi en France. Selon les données publiées par l’Insee dans la note de conjoncture de mars 2026, on observe depuis 2023 – et le mouvement s’amplifie depuis le début de 2025 – un recul de l’emploi dans les services d’information et de communication. Sur un an, au 4e trimestre 2025, le nombre d’emplois a reculé de 18 200 dans ce secteur qui utilise beaucoup l’IA. Lorsque l’on regarde plus spécifiquement les activités informatiques, on voit une stagnation de l’emploi en 2023, suivie d’un recul en 2024 et 2025, alors que la valeur ajoutée continue à augmenter. La productivité du travail a augmenté de 16 % dans ce secteur depuis le début de 2023, alors qu’elle était restée pratiquement stable, sans croissance de 2000 à 2022.

Autre point très important, cet ajustement à la baisse de l’emploi concerne exclusivement les jeunes. De 2023 à 2025, l’emploi a baissé de 3,8 % dans les activités informatiques et les services d’information pour les jeunes de 15 à 29 ans (hors alternants), alors qu’il a continué à augmenter pour les autres tranches d’âge. En 2025, l’emploi des 15-24 ans a baissé de 7,4 % dans les activités informatiques. Comme l’avaient suggéré un certain nombre d’études menées aux Etats-Unis, le choc lié à l’introduction de l’IA est supporté surtout par les jeunes qui tentent de rentrer sur le marché du travail. Les entreprises au contraire conservent les salariés confirmés, plus âgés ; lorsque les salariés confirmés prendront leur retraite, ils ne pourront pas être remplacés par d’autres salariés confirmés puisque les entreprises n’auront pas embauché ces salariés lorsqu’ils étaient jeunes. Il est probable que, au fur et à mesure que l’IA sera davantage utilisée en France dans d’autres secteurs que l’informatique (commerce, transport, conseil, services financiers…), comme aux Etats-Unis, ces secteurs perdront des emplois et gagneront en productivité. Par ailleurs, ces pertes d’emplois concerneront essentiellement les jeunes, phénomène aggravé en France par la forte protection de l’emploi qui rend très coûteux le licenciement des salariés âgés.

A ce stade, on observe donc essentiellement un mouvement de substitution de l’IA à l’emploi. Mais le développement de l’IA générant des gains de productivité accrus générera aussi un supplément de revenu. Si ce supplément de revenu profite à tous, il augmentera la production de l’ensemble des biens. On avait observé ce mécanisme dans les révolutions industrielles du passé : initialement destructions d’emplois, puis génération d’un supplément de revenu et création d’autres emplois. Cette dynamique favorable requiert que le supplément de revenu profite à tous, ce qui n’est pas évident aujourd’hui, particulièrement aux Etats-Unis, avec des inégalités de revenu très importantes et la forte concentration des patrimoines.

Patrick Artus Membre du Cercle des Economistes

Patrick Artus est Chef économiste de Natixis depuis mai 2013. Polytechnicien, diplômé de l’Ensae, et de l’IEP Paris, Patrick Artus intègre l’Insee en 1975, où il participe notamment à des travaux de prévision et de modélisation, avant de rejoindre, cinq ans plus tard, le département d’économie de l’OCDE. En 1982, il devient directeur des études à l’Ensae puis il est nommé, trois ans plus tard, conseiller scientifique au sein de la direction générale des études de la Banque de France. En 1988, il intègre la Caisse des dépôts et consignations, où il exerce successivement en tant que chef du service des études économiques et financières puis responsable de la gestion actif-passif. En 1993, il est nommé directeur des études économiques, responsable de la recherche de marché chez CDC-Ixis. Devenu en 1998 directeur de la recherche et des études de Natixis, il est promu chef économiste en mai 2013. Depuis septembre 2024, il est conseiller économique d'Ossiam. Il est également membre du Cercle des Economistes.

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